Histoires

Nermina, cette folle… – 7

Article sélectionné par Kwelet lors de sa semaine de Rédaction en Chef.

Nos rendez-vous après les cours d’art se faisaient dans un café. Nermina & moi étant définitivement anormales, nous avions élu domicile dans un boui-boui encastré dans l’immense gare de La Défense, un établissement baigné de lumière jaunâtre et de chaleur poisseuse dégagée par la danse infernale du RER, du métro et du transilien.

nermina

Alors on était là, Nermina et moi, à regarder ces hommes en costume et ces femmes en jupe-crayon courir après le temps. Le sujet de nos critiques les plus acerbes étaient la femme en talons qui ne  supporte plus ses échasses. Démarche de cow-boy émasculé, pas de chat constipé ou de kangourou mutilé, nous nous moquions, tout en s’étonnant de tant de masochisme à peine assumé.

- Pourquoi fait-on tout ça ?

- Pour faire bien. Pour nous. Pour les autres.

- Pour se sentir aimée, désirée, désirable, se rassurer qu’on est bien une femme.

- Pourquoi toi tu mettrais des talons ?

Nermina réfléchit. Ce sera pas la réponse d’une personne normale, mais ce sera une réponse quand même.

Elle sourit.

- Un jour, mon copain de l’époque et moi avions décidé de nous promener dans Paris.

Nermina soupire.

- Sarah si tu l’avais vu. Il était tellement beau mon homme. Tout le monde le draguait, les hommes, les femmes, les trans, les animaux, les végétaux, les minéraux… Je voulais me sentir à la hauteur. Je voulais qu’il soit fière de moi… aussi. J’ai mis des talons. Attention, j’ai pas mis des talons, j’ai mis LES talons. Des escarpins de 13 cm qui n’emprisonnent la cheville que par une mince ficelle. Ce fut une véritable torture de faire 10 mètres avec. Arrivée devant la station R.E.R, Andrei a bien vu que je souffrais le martyre. Il s’est mis pieds-nus, il m’a passé ses baskets pour que je rentre chez moi prendre des ballerines. Il m’a attendue les petons à l’air, assis sagement en tailleur sur les chaises en plastique sales de la station. Il est resté une heure comme ça.

Cet homme l’aimait… quelque chose continuait à germer en moi. Une mauvaise graine qui se nourrissait de notre dernière rencontre ? La photo d’elle & Andrei, et maintenant cette mésaventure… Etais-je jalouse ? Non. Alors envieuse ? Mmmmmnnon. Ce qui grandissait dans mon petit cœur spongieux, c’est la plante verte de l’espoir.

- On a du lui jeter des pièces.

- Oui, on a pris un café avec.

On a rigolé. Sacrée Nermina. Elle, drôle, diffusait lentement, sûrement, dans mes veines un désir de vie sucrée. Espoir. J’avais le droit d’être “moi” finalement. Le droit d’être illogique, pas sexy, ratée, à côté de la plaque. Il y a de la place pour tout le monde sur la planète, cette bonne vieille croûte. Je peux aussi être la fille qui déambule dans la rue avec des chaussures dix fois trop grandes… et être aimée. Je peux. Je peux ! Je peux ?

5 ans à essayer de survivre avec cette idée. Puis, petit à petit, se décourager. Puis passer 5 autres années à simplement… essayer d’essayer. En positionnant la chaise sous la corde, je choisis mon épitaphe : “Tout est possible et rien n’arrive”.

(cc) Simon

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