Histoires

Le jour où je me suis sentie utile

J’essaie de ne pas trop parler de mon boulot ici et des dossiers que j’y traite mais j’avais envie de partager avec vous cette histoire, tant elle touche à des sujets qui nous tiennent à cœur et méritent nos combats. Et notamment celui des violences conjugales.

Le jour où je me suis sentie utileIl faut tout d’abord savoir que je défends principalement les entreprises dans quasiment tous les domaines du droit, ce qui m’éloigne des salles d’audiences dites «pénales » et où sont jugées les petits larcins comme les trafics de stupéfiants ou les attouchements.

Ce milieu pénal m’attire autant que je le redoute. Alors pour m’aguerrir, je m’inscris régulièrement à des permanences et notamment une permanence spécifique aux victimes. En gros, cela consiste à donner des renseignements au téléphone et à défendre en urgence, si besoin, des victimes devant le Tribunal correctionnel.

Le matin de ma permanence un Monsieur m’a appelé m’indiquant qu’il faudrait que je défende sa fille l’après-midi même, laquelle se trouve être victime dans un dossier de violences conjugales. Quelques renseignements pris, je leur fixe rendez-vous devant le Tribunal de Grande Instance 10 minutes avant l’audience, pour se synchroniser.

Il s’agit vraiment de la défense d’urgence, les conditions de notre intervention sont très précaires et impliquent la plupart du temps que l’on ait ni rencontré les clients, ni consulté les dossiers avant l’audience… Le père arrive et me dit que sa fille est déjà à l’intérieur. Je devine tout de suite que c’est elle. Elle est assise sur un banc à proximité d’une poussette, dans laquelle se trouve un petit bout de chou. C’est sa fille, elle a 7 mois. Elle, elle a 18 ans, et les yeux remplis de larmes.

Son père l’engueule, lui expliquant que sa fille n’a rien à faire là et qu’elle aurait pu faire un effort pour se « montrer présentable »… J’éloigne le père et lui fais comprendre qu’un tribunal n’est pas la place idéale pour un bébé surtout qu’on risquait d’y passer une bonne partie de l’après midi.

Débarrassées du père et du bébé au moins pour un temps, je lui demande de me raconter pourquoi elle est là. Elle est là parce que deux ans auparavant, entre quelques fugues et quelques foyers, elle l’a rencontré lui. De trois ans son aîné et d’un tempérament jaloux, il semble qu’il ait eu dès le début quelques difficultés à maîtriser ses excès de rage, et qu’elle sert quelques fois de punching-ball.

Au début, ce n’est pas si grave, pense-t-elle. Quelques gifles, quelques coups dans les côtes, un verre brisé sur son pied et 6 points de suture… Et puis pour bien arranger le tout, elle tombe enceinte. Je n’ai pas su le fin mot de l’histoire de cette grossesse, toujours est-il qu’elle met au monde une petite fille, évènement qui « malheureusement » les unira pour toujours.

Elle s’en sort tant bien que mal, aidée par son père qui lui trouve un appartement et joue les baby-sitters dès qu’il y a besoin. Mais peu de temps après, elle apprend que son amoureux la trompe et met fin alors à la relation avec ce type, qui ne peut qu’être néfaste pour lui. Il passe toutefois régulièrement chez elle, de manière plus ou moins sympathique et de manière plus ou moins prévue.

Jusqu’au jour où le drame arrive. Alors qu’il est chez elle, elle reçoit un texto d’un de ses amis mâle. Il le voit, lui arrache le téléphone et pète littéralement un câble. Elle ne me raconte pas les détails sordides que j’apprendrais plus tard pendant les questions posées par le procureur, n’ayant pas eu le temps de lire tous les éléments du dossier.

Ce que j’apprends, c’est qu’il l’a rouée de coups de pieds jusqu’à ce qu’elle tombe par terre, a continué de lui marteler les côtes, l’a trainée par les cheveux le long d’un couloir, et surtout, il est allé chercher un couteau de cuisine qu’il a fait glisser, côté qui ne coupe pas précisons-le toutefois, tout le long de son visage lui disant qu’il allait la défigurer, comme ça, plus personne ne voudrait d’elle…

Je crois qu’elle a eu peur à ce moment là qu’il lui fasse vraiment du mal et est allée, enfin, porter plainte. L’autre chose que j’ignorais également avant les réquisitions du procureur et que semblait même ignorer la présidente du Tribunal, c’est qu’en suite de sa garde à vue, ce jeune homme avait été soumis à un contrôle judiciaire, l’empêchant tout contact avec ma cliente au moins jusqu’à l’audience… Injonction qu’il n’a pas respecté et dont ma cliente s’est bien abstenue de me parler.

C’est dans ce contexte que je suis intervenue pour la défendre. Je me sentais investie d’une mission consistant en la protéger elle et sa fille pour ne plus qu’on puisse lui faire de mal. Nous nous sommes retrouvées dans une salle d’audience réservée aux violences conjugales. Et j’appris à cette occasion, qu’en tout cas dans ma ville, une après-midi entière était réservée aux violences conjugales… Au moins une vingtaine de dossiers chaque jeudi après midi… C’est la raison pour laquelle j’avais envie de partager son histoire.

Je me suis battue contre elle. Tout l’après-midi que nous avons passé à attendre notre tour au vu de mon jeune âge. Pour qu’elle reste. Pour qu’elle aille demander que la justice participe à sa protection. Plus les heures passaient, plus je sentais sa tension et ses sanglots. Son angoisse à l’idée que l’audience soit publique, son angoisse à l’idée d’être responsable des ennuis qu’elle pourrait lui causer.

Notre tour a fini par arriver. J’avais préparé ma cliente au fait qu’elle risquait d’être interrogée par la présidente du Tribunal mais elle redoutait ce moment sachant qu’elle aurait certainement du mal à s’exprimer. Lui a été interrogé longuement. Il a reconnu tous les faits. Tous les détails relatés dans le PV d’audition de ma cliente. Y compris le fait qu’il lui avait fait baisser son pantalon pour essayer de voir si elle avait couché avec d’autres mecs…

Mais aussi, il l’a faite passer pour une fille de mauvaise vie, une mauvaise mère et a indiqué au Tribunal qu’il ne comprenait pas bien ce qu’il faisait là dans la mesure où ils avaient passé la nuit dernière ensemble… Ma cliente, assise devant moi, s’est retournée, le regard rempli de larmes, implorant et criant au mensonge. Elle me dit qu’elle n’aurait jamais dû venir.

La présidente lui a alors gentiment demandé s’ils avaient passé la nuit ensemble, elle s’est mise à partir et a voulu quitter la salle d’audience. Je l’ai rattrapée, j’ai tenté de l’apaiser et de lui expliquer que c’était son moment, le moment où elle devait expliquer le mal qu’il lui avait fait. Elle a démenti pour la nuit précédente, mais honnêtement, je ne sais pas lequel des deux avait raison sur ce point…

La présidente lui a demandé si elle voulait continuer à voir ce garçon. J’ai arrêté de respirer. Nous faisons un métier dans lequel ce genre d’audience se passe dans l’espoir que notre client, par un mot ou une phrase, ne fasse pas s’écrouler toute notre défense… Et j’ai cru qu’on allait dans le mur, quand elle a dit qu’elle voulait bien continuer à le voir, à condition qu’il prévienne et ne passe pas à l’improviste dans son appartement.

La présidente, très habituée de ce genre d’audience, lui posa alors la question que j’aurais posée sinon à savoir, « Est-ce que vous avez peur de lui ? ». Ma cliente a fait une réponse remplie de sanglots en répondant simplement « ben oui ». Tout était dit, elle était sauvée.

J’ai plaidé ensuite. Je pense que c’est une de mes plaidoiries les plus réussies. J’ai plaidé pour que plus jamais il puisse lui faire du mal. J’ai plaidé pour qu’à compter du jour de l’audience elle puisse commencer une nouvelle vie sans peur et sans lui. Les réquisitions du procureur étaient très lourdes, la condamnation encore plus. Ce qui importe, c’est qu’il n’a plus le droit de l’approcher sous peine d’aller directement en détention, ce qui lui a été épargné, une dernière fois, en raison de son jeune âge…

Ma cliente n’a pas attendu la décision. Elle est partie en courant et en pleurant dès la fin du dossier. L’huissier avait pris la précaution de la faire escorter jusqu’à la sortie pour ne pas qu’il la suive. Elle m’a appelée le lendemain pour me remercier. Je lui ai demandé si ça allait ?

Elle m’a dit qu’elle se sentait coupable de l’avoir mis dans cette situation. Je lui ai répondu qu’il s’y était mis seul parce qu’il lui avait fait du mal et que ce n’était certainement pas de sa faute…

(cc) Supermattzor

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12 Responses to “Le jour où je me suis sentie utile”

  • J’ai pris un coup au ventre…
    Merci d’exercer ton métier ainsi, merci de l’avoir défendue, même contre elle-même et surtout merci de nous avoir fait partager cette tranche de vie. Si sordide, si triste, si souvent tue et qui a parfois des conséquences définitives.
    Cette permanence et la découverte de ce dossier t’auront-ils rapproché un peu de ce monde pénal?

  • En fait je crois que je l’ai surtout défendue contre elle-même ;-) Merci en tout cas de tes gentils mots !
    Et pour répondre à ta question, oui et non. Oui parce qu’après on sent qu’on a participé au moins pour un petit moment à faire du bien et parce que ca m’aguerri, Non parce que cette défense d’urgence est très contraignante et nous fait côtoyer des personnes difficiles à gérer.
    Pour meilleure preuve, elle m’a rappelée une semaine après pour prendre rendez vous, pour qu’on s’occupe de la garde de sa fille. Elle est pas venue au rendez vous, elle a ni appelé pour prévenir, ni rappeler suite au message que j’ai laissé sur son répondeur…

  • L’exercice de ton activité est complexe et je suis admirative de la capacité qu’il faut pour ne pas prendre trop à coeur toutes ces histoires si poignantes et douloureuses. Préserve toi sans perdre ton humanité, quel programme!

  • C’est pas gagné ;-) c’est pour ca aussi que je reste éloignée de ce genre de dossiers… J’ai un peu de mal à dormir les jours qui suivent ;-)

  • J’ai mal au ventre aussi, à l’idée de tout ce que cette jeune fille a pu endurer… Je crois que ce qui me fait mal, c’est la culpabilité dont elle n’arrive pas à se détacher, qui l’a certainement poussée à ne pas poursuivre la procédure pour la garde de sa fille, peut-être ?

    Merci beaucoup pour ce témoignage, Laurie.

  • @ Rose H : Il y a peut être même des chances pour qu’elle l’ait recontacté…

  • J’en pleurerai de rage… ça me donne envie de vomir.
    Tout. Lui, et cette culpabilité qu’elle ressent aussi ça me démonte!
    Ca me rappelle une histoire, j’avais une copine qui avait vécu quelques années avec un homme très violent, dont elle s’était faite avorter. Elle arrive à mettre un terme à la relation après cet avortement, le temps passe, un jour elle tombe sur lui dans la rue plusieurs mois après la rupture et elle lui saute dessus et lui demande de passer la nuit avec…. En ce temps là, elle avait toujours des problèmes à la mâchoire…. depuis qu’il la lui avait déglingué et qu’il l’avait envoyé à l’hôpital.
    Donc quand tu dis qu’il y a des chances ou disons des risques qu’elle l’ait recontacté, c’est peut être bien probable.
    Il y a un moment, dans la vie en général, ou dans ton métier, où on ne peut décidément pas protéger complètement les gens contre eux-mêmes. On peut faire son maximum, mais après il y a une grosse part qui appartient à la personne qu’on veut protéger.
    La personne la plus à même et la plus capable de nous protéger, c’est nous-même. Malheureusement je dirais….(parce qu’on a pas toujours les bonnes capacités et le bon discernement de bien se protéger selon les moments)

  • @Mimi : je crois qu’il est difficile pour ces femmes malgré tout de se sortir de l’emprise que leurs mecs ont sur elles.
    Mais comme tu dis, je ne pouvais pas faire plus. Le reste est entre ses mains. S’il approche, il lui suffirait d’un coup de fil à la police pour qu’il soit incarcéré mais cela ne ferait qu’empirer sa culpabilité…
    Il n’y a donc malheureusement pas de solutions miracle ;-)

  • J’ai été très touchée par ton article; malheureusement le talent que tu as utilisé pour défendre une cause juste l’est parfois pour défendre l’innommable -je ne sais pas si tu as lu “pervers pépère”, l’un de mes post-; au moins es-tu du côté de ceux qui réparent!

  • Tout a fait d’accord j’ai vraiment l’impression que tu te battais contre elle. Et que elle-même se battait contre elle-même. Je trouve son histoire très triste, mais en même temps elle a eu le courage de parler (ce que beaucoup de femmes ne font pas) donc semi happy-end. Qu’elle se sente coupable est horrible, mais j’espère que c’est une première étape pour une vie meilleure… pour elle et sa fille.

  • @calamity gen : chacun de mes confrères a la liberté de choix de son client et les idées sont souvent très fausses sur ceux qui défendent des “grosses affaires pénales”
    Ce jour là, j’étais du côté de la victime, mais demain, qui sait ?
    Tu peux lire le livre de Maitre Mô qui défend aussi bien des pédophiles que des victimes de pédophiles et fais très bien les deux et explique la logique qui s’applique à chaque dossier.

    @Saroune : je lui souhaite aussi… mais j’attends toujours qu’elle me rappelle pour la garde de sa file…

  • Il faudrait que toutes les victimes soient responsables, claires avec elles-mêmes et sympathique pour obtenir le soutien inconditionnel du public. Et bien espérons que le public acquière la pratique de l’indulgence. Sinon, qui, parmi toutes les victimes actuelles ou à venir auraient une chance d’être défendues ?
    Dans ce cas dramatique la victime est (comme nombre de femmes battues) au moins partiellement complice. Elle aime certainement son bourreau. Elle sait qu’il est aussi le père de son enfant et qu’elle doit protéger sa fille sans nier une réalité biologique. Elle n’a jamais appris à se respecter et à respecter son corps.
    La société a le droit d’exiger qu’elle apprenne à mettre en adéquation sa demande de protection et ses actes. Mais seulement si elle la protège. Seulement si elle sanctionne son bourreau. Une société qui respecte le droit des femmes est une société qui défend les femmes. Sinon, chères Ladies, il est illusoire d’espérer une amélioration de nos droits : le nivellement se fera toujours par le bas.
    Merci Laurie d’avoir été utile. Merci d’avoir défendue toutes les femmes, battues ou non.

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