Humeurs

Ma chérie, laisse-moi te parler de Clément

Ma chérie,

Tu viens d’avoir 18 ans. Pour les avoir eus moi-même il y a quelques années, je peux te dire qu’effectivement, c’est un très bel âge. Tu es encore au lycée pour un petit moment. Et même si tu n’es pas aussi virulente que tes parents sur certaines positions politiques, tu commences à te faire tes propres idées sur la société avec ton vécu. J’espère que tu as conscience que tu restes une enfant privilégiée, dans le sens où tes parents tiennent encore à te fournir une éducation, une culture, une vie sociale riche… Je ne te reproche rien, nous avons la même éducation toutes les deux.

Ma chérie, laisse-moi te parler de ClémentSi je t’écris aujourd’hui, c’est pour te parler de Clément. Il a 18 ans aussi. Il a aussi une éducation irréprochable, bien qu’il se montre quelque fois un peu turbulent sur les bords. Turbulent parce que, non content de ramener des bonnes notes à ses parents, il se montre très vite assez mature pour s’interroger sur les injustices sociales qu’il rencontre régulièrement. Et non content de s’indigner, il s’est mis à entrer en action pour faire accepter ses idéaux. Ces actions passent par la colère, la dénonciation des inégalités…

Ce mercredi 5 juin 2013, Clément est mort. Ses actions et ses combats, en effet, généraient pas mal de craintes et de haine autour de lui. La crainte des autorités, que ce soit ses professeurs à Sciences Po Paris, les policiers ou même ceux qui pensent que son action nuit à la stabilité de l’Etat français. La haine des personnes dont il dénonçait les actions de violence et l’idéologie tournée vers la stigmatisation de l’autre. Ce sont ces mêmes personnes qui ont décidé de le supprimer.

Je n’aurais considéré ce drame que comme un énième fait divers, comme une guerre de gangs, si je ne m’étais pas interrogée sur l’âge de Clément. Il avait ton âge, ma chérie. C’est ce qui m’a bouleversée. En effet, je me suis dit : Et si c’était elle qui avait été identifiée comme militante antifa et tabassée sur ce trottoir ? Depuis l’annonce du drame, je ne cesse de me poser des questions sur les actions pour lesquelles chacun milite et ses conséquences dans la société. Moi-même, en tant qu’étudiante en histoire dans une université très politisée, j’ai côtoyé diverses formations politiques et syndicales. J’ai même été amenée à m’interroger sur un engagement politisé, mais au final, je préfère changer la société en prenant comme engagement ma foi et mon empathie envers mes frères exclus.

Je te le dis clairement, je ne partageais pas les combats de Clément, mais je partageais ses valeurs. La vie m’a fait m’interroger sur l’existence de personnes capables de scander des slogans allant à l’encontre du vivre-ensemble prôné par notre République. Je me demande encore comment se fait-il que beaucoup de personnes en France en viennent jusqu’à stigmatiser leurs voisins, sans imaginer une seule minute être dans leur situation. Je dois avoir trop d’empathie envers le genre humain pour imaginer que le racisme, l’antisémitisme, l’islamophobie ou l’homophobie ne sont pas des aberrations ou des défauts d’analyse d’un cerveau malade de ressentiments envers les autres.

Ce qui me bouleverse, c’est que Clément, comme toi, était encore un enfant. Il avait encore des choses à vivre, des idées à penser, des ennemis à se faire et son destin à accomplir. Seulement, il avait pris la voie soi-disant marginale, celle qui, aux yeux de ses détracteurs, ne génère que les cris, la colère et la violence. C’est pour cette raison que, pour moi stricto sensu, Clément est une victime collatérale d’une guerre de gangs, sauf que les gangs en jeu sont formés autour d’idéaux sociaux et politiques. C’est pour cette raison qu’on en parle plus qu’un autre meurtre de jeune de 18 ans. C’est pour cette raison que je comprends l’émotion suscitée par cette mort, mais que je n’en accepte pas les tenants et les aboutissants. Je dirais même que je suis choquée qu’en 2013, on procède encore à des assassinats politiques en France, quel que soit le bord. Je pensais que, merde, on avait dépassé ce genre de procédés depuis longtemps.

Mon émotion face à la mort de Clément est réelle et sincère. J’ai même bravé ma peur des mouvements de foule pour lui rendre hommage à la fontaine St-Michel hier soir. Seulement, ce que je voyais là, c’étaient des gens qui se réclamaient de ses combats, de ses valeurs, mais qui voulaient en faire un martyr pour leur cause. C’est pour cette raison que j’ai beaucoup aimé l’intervention de ses proches, qui mit un point final aux allocutions des divers mouvements : Clément n’était pas de gauche, ni même d’extrême-gauche, il était anarchiste !, comme pour exhorter ces personnes venues parler en son nom qu’elles se trompaient de combat.

Tu l’auras compris, ma chérie, militer, c’est dangereux. Outre l’étiquetage systématique aux yeux de la société, tu risques aussi l’ostracisme des tiens quand tu dévies d’un pouce à la règle du mouvement. C’est parce qu’il a été identifié par ses idées que Clément est mort aujourd’hui. Pour autant, ne pas prendre part à la réflexion autour des enjeux sociaux parce que tu t’en fous royalement, c’est tout aussi dangereux. Tu vois : ma mère n’a manifesté que deux fois dans sa vie, c’était pour défendre une certaine idée de l’éducation que, personnellement, je trouve légitime. Autrement, pour d’autres sujets, elle a du mal à se sentir assez concernée pour donner son avis.

Alors oui, c’est tout aussi lâche de manifester pour sa gueule. Mais autant le dire, quand on se sent agressé dans son être par une réforme, des mouvements… sans pour autant faire d’une cause qui n’était pas la sienne au départ un prolongement de son propre mode de pensée. C’est pour cette raison que les amis de Clément criaient hier soir à la récupération, comme s’ils sentaient qu’ils allaient être dépossédés de son souvenir, de sa mémoire, de son combat qui est aussi le leur.

Ma chérie, je ne te pousse pas à militer pour telle ou telle cause. Ce seront tes combats, et ils seront d’autant plus méritoires que tu militeras dans des associations prônant le respect et la non-violence. Mais je t’en supplie, exprime-toi. Et surtout, souviens-toi de Clément : si ce n’est plus à lui, désormais, c’est à toi et moi de faire de ce monde un monde plus juste. N’attendons pas – comme certaines personnes à certaines époques – que nous soyons acculées à le faire :

(cc) gsagostinho

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