Histoires

“J’ai un sucre à te dire” ou le récit d’une inutile journée” (3e partie)

Article sélectionné par Kwelet lors de sa semaine de Rédaction en Chef !

(Les clients continuaient de défiler, certains hommes étaient plutôt sexys et elle ne les laissait pas indifférents, mais Clara était obnubilée par ses morceaux de sucre. Ils étaient enveloppés de papier de toutes les couleurs, des noirs, des bleus, des jaunes, des roses, des verts ! Mais le plus important était qu’ils disaient tous un petit mot.)

« On se fait un resto ? – Tu me manques – Tu penses à quoi ? Es-tu libre ce soir ? – Un peu, beaucoup, passionnément – T’as de beaux yeux ! – Tu es merveilleuse… – Je suis désolé – Quel est ton secret ? – Quel est ton parfum ? – Tu es seul dans la vie ? – Tu es sexy – Je t’aime – Veux-tu m’épouser ?… ».

« J’ai un sucre à te dire » ou le récit d’une inutile journée » (3e partie)Ces petits morceaux de sucre la faisaient rêver. Elle s’imagina vivant avec l’homme de ses rêves qui lui laisserait chaque matin un de ces petits sucres dans sa tasse à café, rien que pour elle. Et elle ne gâcherait pas ces sucres, elle les garderait dans une boîte toute sa vie en souvenir de ces premiers instants. Un jour elle se lèverait après avoir balancé le radio-réveil à travers la pièce et insulté son sèche cheveux de salaud incapable, elle découvrirait dans sa tasse à café le sucre-jackpot « Veux-tu m’épouser ? ».

Elle serait remplie de bonheur et sentant une présence derrière elle, se retournerait et verrait son charmant prince à genoux devant elle. Des années plus tard, elle montrerait ses sucres à sa fille en lui expliquant, le visage resplendissant, que l’amour était venu à elle le jour où elle s’y attendait le moins…

C’était si bon de rêver, en attendant, elle passait ses vendredis soirs à bouffer des Smarties devant « Les experts »… Cette fois-ci, elle n’avait pas fait semblant, elle n’avait vraiment pas entendu le sympathique Mini Brad qui se tenait de l’autre côté du comptoir et la regardait, son casque de motard branché, à la main.

Mini Brad était un homme extrêmement soigné, aux yeux bleus translucides, il sentait divinement bon et était d’un sexy terrible ! A chaque fois qu’elle le voyait, elle entendait la chanson de Carla : « Je suis le plus beau du quartier, dès qu’on me voit, on se sent tout comme envoûté… ». Il aurait pu faire longtemps rêver Clara mais étant très lucide, elle avait compris que cette bombe était descendue du ciel pour la tenter, mais pas pour lui céder puisqu’il avait tout du gay assumé. Elle avait donc rapidement oublié le plan « Martini, toi et moi, dans mon lit ».

Elle lui servit son café long, comme d’habitude en lui souriant gentiment. Il était si mignon !

- Dis-moi Clara, est-ce que tu aurais une cigarette à me prêter s’il-te-plaît ?

- Oui mais je ne prête pas, je donne !

- Mais non ! Je te la rendrai demain !

- Tiens en voilà une ! Si je devais rendre chaque clope que j’ai demandée, j’achèterais une cartouche, alors disons que c’est gratuit pour cette fois !

- J’y tiens, je te la rendrai sans faute.

- Écoute, comme tu veux.

Clara avait la ferme intention de la refuser. A défaut d’avoir un cœur en bon état, elle avait un cerveau et s’il lui rendait cette clope, elle serait tenue de lui en rendre une si jamais un jour elle se trouvait en panne de nicotine et qu’elle se tournait vers lui pour qu’il la sauve. Elle ferma la cafétéria avant que des retardataires ne se pointent et s’en alla faire les bureaux. C’était redondant.

- (toc-toc) Bonjour ! Vous allez bien ?

- Très bien, merci Clara ! Voilà la poubelle !

- Merci ! Bonne fin de matinée !

- Merci, à toi aussi Clara !

Le locataire du bureau 112 était absent mais il avait laissé des kilos de déchets sur son bureau, à l’intention de la femme de ménage, comme à l’accoutumée. Bananes pourries, pots de yaourt, pellicules et même (elle en était certaine) des ongles de pieds. Elle décida que tout ça devait cesser. Qu’est-ce qu’il croyait le gros plein de soupe, qu’elle était à sa disposition ? Elle pensa à un livre qu’elle avait lu pendant un été et décida de s’en inspirer.

Elle prit une feuille de papier, un stylo et écrivit: « Monsieur, la gestion des déchets est un luxe européen dont vous devriez pouvoir profiter par un simple geste. Bonne journée. Clara ». Cet acte lui vaudrait sûrement une réprimande de la part de la patronne mais qu’en avait-elle à faire ?

Elle continua sa ronde en traînant des pieds et en jouant à l’hypocrite dès qu’elle croisait quelqu’un. Elle prit sa pause déjeuner à 12h30 et s’installa dans la cafétéria avec les filles qui s’occupaient de l’accueil. Elles avaient une conversation profonde à propos de la dernière relation de la standardiste. Clara décida de ne pas y participer par peur de dire une connerie.

- Je te jure ce mec est parfait !

- Ah ouais ?

- Ouais, il embrasse comme un dieu, il est doux, il est gentil ! J’ai passé le plus beau mois de ma vie…

- Et au lit, c’est comment ?

- On n’a pas encore conclu ! On a décidé de prendre notre temps.

Clara ne put s’en empêcher. Un morceau de pizza dans la bouche, elle la regarda avec des yeux ronds :

- Ça fait combien de temps que tu sors avec lui ?

- Un mois bientôt !

- Tu sors avec ce garçon depuis un mois et t’as toujours pas joué avec son machin? Et sinon, un psy ca te dit pas?

- On a décidé de prendre notre temps, je ne vois pas ce qu’il y a de mal là-dedans !

- Je respecte, c’est tellement rare que c’est choquant ! Mais bon, «elle» n’a pas de temps à perdre !

- Qu’est-ce que tu veux dire par-là ?

- Je crois qu’elle veut te dire qu’il a sûrement quelqu’un d’autre dans son lit, lui répondit Mini Brad qui était au fond de la cafétéria.

- Quoi ? Et toi, qu’est-ce que tu veux dire par là ?

- C’est un mec, « prendre son temps » ne fait pas partie de son vocabulaire !

- Il croit au coup de foudre et c’est un romantique, comme moi !

- Non non ! Il croit au coup de… enfin bref. Je suis un mec, j’te le dis.

-…

- Mais non ne l’écoute pas, lui dit sa collègue essayant de la rassurer. Tous les mecs ne sont pas les mêmes ! T’as trouvé la perle rare !

- Tu crois ?

- Mais oui !

Clara ne disait plus rien, elle regardait Mini Brad, totalement subjuguée par son charme et ses paroles. Elle préférait un homme sans aucune prétention romantique, attirée qu’elle était par le cynisme et par tout ce qui était sombre. Lui aussi la regardait en souriant. Les deux jeunes filles s’en allèrent en les regardant comme “des parias de l’amour”.

- T’es incroyable comme fille !

- Toi, t’es un gay particulier !

- Quoi ?!

-…

- Mais j’suis pas gay, t’es folle ou quoi ?

- T’es pas gay ? Mais…

- Quoi, c’est pas parce qu’un mec passe plus de temps que toi dans la salle de bain que c’est un homo !

- Ben… euh… je ne sais pas, peut-être.

Mini Brad s’en allait le pas pressé, il avait l’air blessé. Et puis merde, qui lui a dit de porter ces chaussures en daim et cette chemise à carreaux digne d’un bricoleur américain ? Elle l’avait même surnommé YMCA avant de lui trouver une ressemblance avec Brad Pitt…

La pause terminée, elle retourna à ses poubelles et chiffons après avoir fermé la cafétéria. Il ne lui restait qu’une heure de travail, heure qu’elle réduirait à trente minutes. Elle passa l’aspirateur dans les couloirs et dans l’immense hall d’entrée, en chantonnant et en pensant.

La vie était bizarre parfois. Elle n’avait pas la moindre idée de ce que l’avenir lui réservait, elle n’avait rien prévu pour ça, aucune garantie. Les filles de son âge commençaient à se poser avec des mecs, qu’elle, trouvait trop ennuyeux. Elle se pensait sinistre et affligée mais espérait tellement plus, tellement mieux : « J’veux des clairs de lune, des fleurs, des douceurs et des mecs qui me serrent contre eux. Bordel ! J’veux être traitée comme une dame ! Un homme avec de vraies couilles quoi ! ». En réalité, ce qu’il lui fallait c’était un homme qui lui donne ne serait-ce que l’envie de clairs de lune, de fleurs, de douceurs et de sucres, surtout.

Elle rangea son aspirateur et ses serpillières avec un sourire incertain. Elle prit son sac, et en retira deux des morceaux de sucres qu’elle avait volés : « Je suis désolée » et « T’as de beaux yeux ». Elle se faufila dans la cafétéria et fit un café long avec le maximum d’affection qu’elle pouvait donner, espérant qu’il le ressentirait en le buvant. Quelques minutes plus tard, elle était devant son bureau, son sac dans une main, le café dans l’autre et les sucres entre les dents. Elle disposa élégamment la tasse avec les sucres devant la porte, frappa deux grands coups et s’enfuit en courant dans les escaliers en souhaitant ne pas bêtement se péter une jambe ou un bras.

Elle venait de faire un truc de dingue et en était toute tremblante d’admiration pour elle-même. Elle sortit en trombe de l’immeuble en se disant que décidément, elle avait toujours 16 ans. Elle savait qu’en bonne attardée sentimentale, elle trouverait un moyen de se cacher sous l’évier le lendemain mais au moins, cette journée n’avait pas été si merdique que ça !

A suivre…

Relire ”J’ai un sucre à te dire” ou le récit d’une inutile journée” (2e partie)

Relire “J’ai un sucre à te dire” ou le récit d’une inutile journée” (1e partie)

(cc) Asoltani 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>