Histoires

“J’ai un sucre à te dire” ou le récit d’une inutile journée (2e partie)

Article sélectionné par Kwelet lors de sa semaine de Rédaction en Chef !

Découvrir la première partie de “J’ai un sucre à te dire” ou le récit d’une inutile journéeEntre les lettres urgentes pour la directrice et les chefs d’entreprise, se trouvait le journal du jour : l’affaire « Clearstream » continuait de défrayer la chronique des années plus tard et un incendie avait ravagé un immeuble social… Triste monde tragique comme elle aimait si bien le dire !

« J’ai un sucre à te dire » ou le récit d’une inutile journée (2e partie)Son travail commençait au 2ème étage. Elle mit en marche les machines à café pour les clients qu’elle aurait à servir un peu plus tard dans la matinée, et sortit les plateaux de viennoiseries destinés aux salles de réunion. Après quoi, elle prit son portable et enclencha sa chanson qu’elle aimait appeler « sexy serpillière ».

Elle commença par nettoyer les toilettes tout en chantant très fort : « What you want, baby I got it ! What you need, you know I got it… Just a little bit… Hey Baabyy ! »

Les toilettes des hommes dégageaient une odeur proche de l’asperge pourrie, elle déversa donc de l’eau de Javel un peu partout en se demandant si un homme sur terre savait vraiment viser. « Ils sont tous très fiers de leur machin mais quand il s’agit de s’en servir, y’a plus personne ! Ça me dégoûte, dire qu’après ils vont foutre ça ailleurs ! »

-R-E-S-P-E-C-T ! Find out what it means to me ! R-E-S-P-E-C-T ! Take care T-C-B !! OOOHhhhh !

-Oh mon Dieu mais c’est vous ?!

-Oh… Euh désolée je croyais être seule…

Monsieur Sac A Patates était devant elle et avait entendu son interprétation de qualité discutable. C’était un homme aimable, souffrant de strabisme convergent et d’un bon embonpoint, elle l’avait donc surnommé pour elle-même Monsieur Sac A Patates. A ce moment-là, il avait la bouche pâteuse et les yeux bouffis…

-Vous dormiez monsieur ?

Il continuait de la regarder, les yeux écarquillés.

- Oui, je dormais et j’ai cru que je faisais un cauchemar en vous entendant.

- …

- S’il vous plaît, ne pensez jamais que vous avez du talent.

- …

- Bonne journée.

- A vous aussi.

Elle continua comme si de rien n’était. Cette humiliation, pas plus qu’une autre, ne l’atteignait pas. « De toute façon Monsieur Sac à Patates, j’ai le talent d’une Whitney Houston des temps modernes, et d’ailleurs je t’emmerde bien profond ! » Elle était méchante de temps en temps, mais c’était d’après elle de la méchanceté positive, comme la discrimination, du même acabit. Pauvre Clara !

Deux heures plus tard, assise derrière le comptoir de la cafétéria, elle attendait ses clients en lisant le journal de la veille. Elle ne le lisait pas vraiment, mais elle trouvait que ça faisait terriblement intello de sembler plonger dans la lecture d’un article sur les nouvelles alternatives économiques pendant qu’un client viendrait lui dire : « Bonjour Clara, ce sera comme d’habitude, un court pour moi avec deux p’tits sucres ma belle », et elle, toute fière, relèverait la tête en disant : « Oh, excusez-moi, je ne vous ai pas entendu, vous pourriez répéter ? », « Un café court s’il vous plaît. Vous semblez passionnée par votre lecture ! », « Oui, et je me disais que les économistes avaient le chic pour effrayer le consommateur moyen en utilisant des termes peu usités dans la vie courante ! ». Et toc, voilà comme passer de vulgaire récureuse de chiottes à un esprit alerte et pertinent !

C’est ce qui arriva et elle répéta la même chose à tout le monde. Oui elle avait un cerveau, oui elle savait lire autre chose que le « Cosmopolitan », bien qu’elle n’y comprenne rien !

Les trois mousquetaires du 1er étage arrivèrent et s’installèrent au comptoir en lui envoyant un sourire ultra-white qui signifiait « Vas-y sers moi ma poule, tu sais que t’en rêves ! » Ce qu’elle fit sans décoller les yeux de son journal. L’un était blond, les deux autres aussi et ils portaient tout trois la même eau de Cologne à 200 E.

- Eh Clara ! Dites-nous : à votre avis, c’est quoi un boulet social ?

(Vous, vous êtes des boulets sociaux, avait-elle envie de répondre, mais elle se ravisa.)

- Vous savez, on est tous le boulet de quelqu’un…

- Hahaha ! Bien sûr mais vous en connaissez ?

- Oui malheureusement, lui dit-elle d’une voix morne.

- Quels sont les différents boulets que vous connaissez ?

- Vous savez, on pourrait faire un film sur eux, y en a tellement.

- Dites toujours, ça nous intéresse !

- Eh bien. Il y a le boulet amical, qu’on aime bien voir une fois par an mais qui persiste à vous appeler chaque week end pour « se faire une bouffe ». Euh… Il y a le boulet affectif, qui vous aime comme un ado et y croit pendant quinze ans, bien qu’on lui ait dit d’aller jouer ailleurs. Le boulet familial, ça peut être une sœur névrosée et hystérique qui vous soupçonne d’avoir planqué des morpions dans son lit, un père qui se promène en marcel, short et chaussettes montantes quand vous invitez des amis et leur conseille d’emmener leur propre bouteille de whisky en “discothèque”. Et mon préféré, le boulet qu’on voit pas arriver.

Les trois hommes riaient, comme des boulets, en se tenant les côtes.

- Qu’est-ce qu’il est, celui-là ? lui demanda le boulet blond numéro 2.

- Celui-là, on le connaît pas. Il peut vous insulter quand vous ne répondez pas à son « wesh madame, t’es charmante », ça peut être aussi une coiffeuse qui veut absolument vous vendre le soin qui vous rendra belle ou une vieille qui vous fixe avec insistance dans le tram pour avoir la place « dans le sens du tram ».

Elle les laissa rire à gorge déployée et servit le café de la directrice qui n’y comprenait rien.

- Votre nouvelle employée est très drôle, Mme Bellin. C’est bien dommage qu’elle doive s’en aller en septembre !

- Eh bien je la garderais bien ! Penses-y Clara !

- Oulaaa ! Non je ne crois pas non !

- …

- Je veux dire, vous savez bien que je suis étudiante à temps plein et je dois dire que les études me manquent, bien que je me sente très bien ici bien sûr.

C’était vrai, les études lui manquaient. Elle avait beau détester ses professeurs qui souffraient d’un complexe de supériorité intellectuelle et regarder avec mépris les autres étudiants pianotant leurs ordinateurs portables comme des sociopathes en panique, les études étaient cool et tant qu’elle y était, elle ne pensait pas à l’avenir.

Elle plaçait les tasses à café dans le lave-vaisselle quand elle se rendit compte qu’elle avait oublié un boulet en particulier. « Le boulet sexuel ! Mais oui, je l’avais zappé celui-là ! Le mec qui garde ses chaussettes pendant qu’il est sur toi ! Non. Lui, c’est rien à côté de Mr. Bifle… »

Mr. Bifle était un de ses ex. Elle était sortie avec lui pendant une semaine. Le temps qu’elle se rende compte qu’il était fou et nul au pieu, et étant partisane de l’adage « Baise-moi mal une fois, honte à toi. Baise-moi mal deux fois, honte à MOI », elle l’avait rapidement effacé de son répertoire.

Lire dans ses yeux « Appelez-moi Rocco ! » c’était déjà trop pour elle, alors quand il hurla « Dis-le que tu kiffes ça, p’tite salope !», elle fut contrainte de lui dire gentiment : « Ça te dérange de te tirer dans un autre monde ? Casse-toi, merci. »

Les clients continuaient de défiler, certains hommes étaient plutôt sexys et elle ne les laissait pas indifférents, mais Clara était obnubilée par ses morceaux de sucre. Ils étaient enveloppés de papier de toutes les couleurs, des noirs, des bleus, des jaunes, des roses, des verts ! Mais le plus important était qu’ils disaient tous un petit mot…

(A SUIVRE)

(cc)  Tom Mooring

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>