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Des succès d’édition, ou le problème de l’uniformisation du goût littéraire

Lorsque j’étais encore étudiante (il y a 5 ans maintenant) et que je cherchais désespérément un stage dans l’édition pour clore mes études, je suis même allée jusqu’à Orléans pour passer des entretiens. C’était dans une maison d’édition spécialisée dans les ouvrages universitaires que je connaissais pour avoir utilisé leurs ouvrages dans le cadre de mes recherches en tant qu’étudiante en histoire. D’ailleurs, je me souviens de cet entretien assez épique sur deux jours (parce que oui, il fallait bien rentabiliser mon billet de train depuis la Bretagne). À la question Quels sont vos auteurs préférés ?, j’ai répondu Bernard Werber et Umberto Eco. Ce à quoi, mon interlocuteur m’a répondu : Ben dites-donc, ce n’est pas courant, tout ça !

La lecture a très tôt été une chose sérieuse dans mon développement : mon grand-père a fondé avec un de ses meilleurs amis une bibliothèque à fonctionnement bénévole dans mon village au début des années 1970. Et jusqu’à ce que la mairie prenne en charge le fonctionnement d’un centre culturel à la fin des années 1990, toute ma famille était impliquée les mercredis et les samedis. J’ai donc été baignée toute mon enfance dans les livres. Et je faisais peur à ma mère quand mes principales lectures étaient Gaston Lagaffe, Yoko Tsuno et un vulgaire dictionnaire. Voui, le dictionnaire, et pas la Bibliothèque Rose ou les basiques Monsieur-Madame. Par la suite, lire au collège a été la croix et la bannière, et ce n’est qu’en Première que je voulus devenir littéraire que je découvris enfin ce qui me faisait frémir dans la lecture.

En tant que secrétaire d’édition, j’ai l’immense chance de ne pas être tombée dans des maisons qui cherchent le profit à tout prix au détriment de la qualité. En effet, en tant que stagiaire – pas à Orléans, donc –, je faisais dans l’édition associative et militante qui m’a beaucoup enrichie sur le plan personnel. En tant qu’employée, j’édite l’ouvrage le plus lu au monde, donc je ne me pose pas la question sur l’auteur (d’ailleurs, en en parlant comme ça, ça me manque un peu. Non pas que je ne côtoie pas l’auteur – je le côtoie tous les jours en vérité –, mais bon…). Bref, je suis rodée pour l’édition à petits tirages et confidentielle. Moins de pression.

Car en vérité, je vous le dis, si on m’avait demandé mon avis, je n’aurais pas édité la plupart des succès en librairie à l’heure actuelle. Pourquoi ? Parce que j’aurais trouvé l’écriture assez pauvre, c’est tout. Tout comme je n’aurais pas imposé au programme les auteurs du XIXe siècle si j’avais été professeure de français, parce que je trouve que cette période est chiante à mourir (mis à part peut-être Dumas ou certains poètes comme Apollinaire). Alors oui, certes, toutes les bases de la langue française contemporaine se trouvent dans Stendhal, Flaubert, Maupassant et consorts, mais pour l’avoir vécu in vivo, j’aurais largement préféré avoir eu Queneau au bac de français qu’à l’épreuve de lettres au bac.

Pourquoi, en tant que travailleuse de l’édition, m’insurge-je contre la logique des prix littéraires, du Salon du livre et du fait qu’une dizaine de maisons d’édition s’octroient la plus large part du gâteau ? Parce que j’estime que la langue française est assez riche pour que les multiples styles littéraires aient leur place dans la littérature. Alors oui, je suis bien consciente que la narration multiple et les occurrences les plus culturellement haut placées ne sont pas compréhensibles de tous, mais tout de même. Non, ce qui me choque, c’est cette insistance du must-read qui gangrène un peu la littérature à l’heure actuelle. Quoi, t’as pas lu le dernier Gavalda ? est une des phrases qui me donne des envies de réfection de mâchoires à la barre à mine.

Je pense même que ce qui se cache derrière cette culture du best-seller est un profond mépris pour les ouvrages qui sortent de la norme. En effet, comment donner le goût de la lecture à une personne si ce qu’on lui propose lui semble chiant à mourir ? Comment expliquer que ce n’est pas la littérature traditionnelle qui m’a fait venir à mon métier, mais tout ce qui est littérature illustrée et poésie médiévale ? Par exemple, je ne remercierais jamais assez Gotlib et ses Rubriques à brac pour m’avoir fait découvrir Dumas et la chanson de geste. Mais par contre, je ne remercierai jamais mes divers professeurs de français, du moins l’Education Nationale, de m’avoir imposé jusqu’en classe de Première des œuvres que je trouvais imbuvables et, par conséquent, de ne pas m’avoir donné le goût de lire.

Non, non et non, mes potes qui lisent des comics ne sont pas des déviants ou des illettrés –chose que l’on reproche beaucoup aux lecteurs de BD –, mais des gens comme vous et moi qui ont juste une sensibilité plus grande aux arts graphiques. De même que les lecteurs de science-fiction ou de fantasy sont peut-être de gros nerds, mais en attendant, comprendre une histoire de dragons et de guerres dans l’espace leur permet d’aligner deux mots pour comprendre leur feuille d’impôts, jusqu’à preuve du contraire. Oui, un roman Harlequin fait pitié sur le plan scénaristique et résulte bien souvent de traductions à la con, mais il y a des personnes immigrées qui assimilent notre langue de la sorte comme elles peuvent l’assimiler en regardant des rediffusions d’Hélène et les garçons (coucou Anggun !).

Ce que je veux dire, c’est que la littérature est loin de se limiter aux têtes de gondole à la FNAC. J’invite tout le monde à aller dans une petite librairie de quartier, voire dans une bibliothèque, et de découvrir toutes ces choses qui sont bien souvent planquées dans un rayon. J’ai la chance d’avoir deux librairies géniales dans mon quartier où j’ai pu découvrir deux-trois petites raretés qui m’auraient davantage plu que le dernier Musso que je ne lirai jamais. Oui, je sais, ça fait bobo, ce que je dis, mais croyez-moi, pour avoir aussi bossé à la FNAC, je vous assure que votre libraire de quartier vous sera davantage redevable de venir dans sa boutique, et de surcroît, s’il fait bien son travail, prendra davantage de temps pour vous aiguiller dans vos choix de lecture.

Bref, assumez le fait que ce que vous lisez ne correspond pas à une culture classique, ni aux derniers grands tirages éditoriaux, voire soit considéré comme complètement débile par l’intelligentsia. De grâce, ne vous faites pas influencer par les grandes instances de la Culture dans vos choix de lecture. Vous y viendrez peut-être, à cette culture classique, mais avec un bagage intellectuel bien plus développé. 

5 Responses to “Des succès d’édition, ou le problème de l’uniformisation du goût littéraire”

  • J’ai un peu du mal à comprendre ton message ou ton coup de gueule si c’en est un.
    Je trouve au contraire que l’ensemble des bibliothèques et librairie, fnac, y compris mettent en avant différents style de littérature que ce soit BD, mangas fantasy ou malheureusement Musso.
    Perso, j’ai eu la chance de rencontrer des profs de francais qui au collège m’ont fait lire Vian et Werber meme si j’aimais lire depuis mon premier oui oui.
    Alors oui Musso et Levy c’est nul tout comme j’ai détesté Katerine Pancol. Et alors, je me suis fait mon idée, et passe mon chemin.

  • Je suis plutôt d’accord avec Laurie… Je rajouterai même que si vraiment, tu as des gens autour de toi qui t’invectivent à base de “T’as pas lu le dernier Gavalda ?”, dans ce cas je te conseille vivement de changer d’entourage :)

    Ce sont des gens qui vivent la littérature comme un produit de consommation, et qui veulent rester à la mode, quelque part. Un peu comme n’avoir pas vu Avatar, ou Inception, ou The Dark Knight Rises au cinéma, par exemple.

  • @Laurie : pour avoir bossé moi-même à la FNAC, oui, tu trouves de tout, mais le client n’a pas la curiosité de chercher. C’est ça, le problème.
    @Rose : c’est justement ce que je dénonce un peu…

  • Et oui, comme dit Laurie, il faut savoir passer son chemin mais je comprends Storia car c’est rageant de voir le marketing prendre le pas sur les livres, les grandes chaînes de livres nous mettre les tonnes des mêmes bouquins dans leurs entrées et en tête de gondoles et les medias tourner autour des mêmes soi-disantes “célébrités” du livre.

  • Idem pour la musique.
    Enfin, moi j’dis ça, j’dis rien ….

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