Culture

Rencontre avec Charles-Baptiste et Benjamin Paulin

NDLR : Audrey A. et moi-même sommes allées à la rencontre de deux figures de la chanson française moderne : Charles-Baptiste a sorti tout récemment son premier EP, « Premiers aveux » ; quant à Benjamin Paulin, il s’échappe tout juste de la promotion de son second album solo, « 2 ». Les deux artistes nous ont parlé pendant près de deux heures de leur rapport à la musique, de leur vision de la chanson française actuelle ainsi que de leurs influences, entre autres.

Jeudi soir, aux environs de 19h30, sur les hauteurs de Montmartre. Après avoir glosé sur les nombreux troquets qui jonchent le quartier, nous élisons résidence – pour la soirée du moins – au sous-sol du restaurant la Bascule, rue Durantin, dans une minuscule cave à vins. Démarre alors l’interview, à la manière d’une discussion entre amis pendant l’apéro plus que sous les traits d’un entretien en bonne et due forme. L’esprit Ladies Room, finalement.

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« Mais qu’est-ce que c’est, Ladies Room, au juste ? » me demande Charles-Baptiste. Essayant tant bien que mal de lui expliquer ce qu’est le magazine des filles à la page, il en conclut : « C’est du gonzo-journalisme féministe, finalement. » Ca commence bien !

Variété is not dead

Au fil de la conversation, je m’aperçois que Charles-Baptiste et Benjamin Paulin se connaissent plutôt bien, ce que j’ignorais jusqu’alors. Ils me racontent, non sans une pointe de malice dans la voix, s’être rencontrés il y a quelques années. Ils avaient même joué ensemble au Bus Palladium à l’époque de sa réouverture courant 2010, à l’occasion des soirées Nouveaux Classiques (en compagnie de leur ami Wladimir), bien contents, « à cette époque-là, de chanter en français dans un club rock ».

Nous évoquons alors le retour soudain et auréolé de succès de la chanson française. Benjamin réplique : « C’est dû à des gens comme nous, qui ont osé le faire. » Je me moque un peu de son outrecuidance – pauvre de moi…, où avais-je la tête ? – mais le bonhomme ne se démonte pas, bien au contraire : « Pas que nous, mais à l’époque où tout le monde chantait en anglais, tout à coup, grâce à des gens comme nous qui avons osé, beaucoup de groupes se sont enfin remis à chanter en français. »

Charles-Baptiste impute ce succès, médiatique en tout cas, à Arnaud Fleurent-Didier et son album La Reproduction. Alors certains avaient déjà initié ce renouveau, là où Alister apparaissait comme un peu trop cynique, Arnaud Fleurent-Didier s’imposait par la sincérité et la générosité distillées dans sa musique.

« Dans les années 2000, on avait un peu le cul entre deux chaises. T’avais soit les bébé-rockeurs dont seuls quelques-uns chantaient en français, soit les chansons à textes purement quotidianistes. Entre les deux, pas de place pour le lyrisme, les mélodies, les personnages avec un grand P. L’archétype, c’était le boy next door, et puis y a toute cette vague de groupes de folk chantant en anglais, type Cocoon… […] Mais finalement le vrai déclic, est-ce que ce ne serait pas Zaz ? » L’ironie est telle qu’on peut difficilement se retenir de rire, à ce moment-là.

Charles-Baptiste : sa vie, son œuvre

« Ce que j’ai aimé chez Charles-Baptiste, c’est que j’ai senti tout de suite qu’il y avait une force de propos. Une attitude, un vrai parti pris. », me souffle Benjamin. Nous en venons à parler du premier EP de Charles-Baptiste, Premiers aveux, qui sera inexorablement suivi de son premier album en préparation, Sentiments inavouables : « J’ai l’impression qu’une chanson c’est toujours ça, c’est toujours un truc un peu inavouable. »

J’évoque alors Triomphe, groupe qu’il forme avec Alexandre Chatelard, et leur tout premier clip, Pavane :

« Triomphe, c’est un projet romantique. Il doit susciter, stimuler l’imaginaire et le romantisme en chacun de nous. Notre premier extrait devait être une ode, une danse intime. Triomphe, par son nom, par le symbole (l’Arc de Triomphe), c’est une image de la France telle qu’elle se fantasme, fantasmée par les étrangers. […] J’avais besoin de faire Triomphe parce que la variété me remplit quasi totalement, mais qu’il n’y a parfois pas assez de mots pour décrire ce que j’ai envie de décrire. »

Benjamin complète son propos : « Aussi, tu es incapable d’écrire un texte qui ne veut rien dire, alors tu es obligé de t’en remettre à la musique instrumentale. »

Je leur cite Vladimir Kosma, Charles-Baptiste évoque le premier court-métrage de Lelouch, C’était un rendez-vous, inspiration certaine pour ce clip.

Mais dans la musique, Michel Legrand, Jean-Michel Jarre aussi, font partie, selon CB, de ces grands compositeurs d’une époque fantasmée et un peu bénie de la musique française, tels des madeleines de Proust musicales. J’aime l’analogie.

Benjamin Paulin ou la querelle des Anciens et des Modernes

Entre deux gorgées de Julienas, Benjamin nous fait également part de son parcours, en précisant la chose suivante : « Aujourd’hui, il n’y a plus de repères. Plus personne ne peut dire ce qui est de bon goût ou non. Les Inconnus, par exemple, rappaient mieux en 1991 que certains groupes d’aujourd’hui. » CB nous cite alors Patrick Eudeline, dont le propos tombe à point nommé : « Les meilleures chansons d’Indochine ont été écrites par les Inconnus. » Ça nous amuse, évidemment.

Contrairement à Charles-Baptiste, qui est toujours resté fidèle à la musique qu’il souhaitait défendre tout en évoluant dans ce même univers qu’est la variété française, Benjamin Paulin semble faire table rase du passé à chaque nouvel opus.

Originellement rappeur au sein du groupe Puzzle, il opère un virage à 180° avec L’Homme Moderne, à l’esthétique Gainsbourg-pop, et nous égare à nouveau lors de la sortie de 2, résolument plus électro : « Dès que j’ai fait un disque, il me faut au moins cinq ans pour le réécouter. […] J’ai eu l’impression d’avoir à tout prix essayé de plaire par le cynisme sur l’Homme Moderne. Alors sur 2, je me suis interdit de faire la moindre punchline… »

Charles-Baptiste dément : « Il y en a ! Mais elles sont vraies. C’est le seul de tes albums que j’écoute : il est sincère, intime, très dark ; au fond, y a pas une seule lumière dans cet album ! » Ce à quoi Benjamin répond, du tac au tac : « Y en avait pas dans ma tête quand je l’ai écrit. »

A écouter, à partir de 13’25’’, une version live de Je Vais M’Envoler de Benjamin Paulin, enregistrée lors de l’émission « Le Pont des Artistes » sur France Inter. (L’intégralité de l’émission est plutôt intéressante aussi si vous aimez Ariane Moffatt et de C2C. Je vous avoue que l’accent québécois de la demoiselle m’écorche un peu les esgourdes pour ma part, mais pourquoi pas, après tout ?)

Avec son troisième album dans le pipe, qui serait enfin l’album de la réconciliation entre les différentes facettes du personnage qu’il s’est construit au fil des années – ou tout simplement les différentes facettes de sa personnalité – la question de la frontière entre l’artiste et l’homme reste entière – Benjamin Paulin semble être sur le chemin de la plénitude. « Ce que je cherche aujourd’hui, c’est à me mettre d’accord avec moi-même. » Mais pour combien de temps ?

Charles-Baptiste apporte un début de réponse à cette question que je me pose tout bas : « Il faut essayer d’écrire les meilleures chansons du monde, celles dont tu sens que tu vas être capable de les chanter jusqu’à la fin des temps. » Il évoquera par la suite la nécessité de faire coïncider le temps créatif et le temps promotionnel, même si lui comme Benjamin admettent la difficulté de l’opération.

Leurs influences

Ce que je n’ai pas précisé auparavant, c’est que je suis vraisemblablement en présence de deux cœurs d’artichaut. A un moment donné dans l’interview, alors que nous discutons de l’authenticité de leurs écrits, ils évoquent la question presque incontournable du désir adultérin : Charles-Baptiste d’une part, dans sa chanson Je ne quitterai pas ma femme pour toi et Benjamin Paulin, dans Laisse-moi tranquille.

Audrey nous rejoint enfin, hébétée de nous savoir installés si près des lieux d’aisance et en même temps, vraiment enchantée de découvrir que nous festoyons au beau milieu de la réserve en bon vin du restaurant. Les présentations se font, les franches accolades aussi, et nous enchaînons alors sur les artistes avec qui ils aimeraient collaborer – dans leurs rêves les plus fous !

Benjamin cite le bassiste du groupe T-Rex, Herbie Flowers, qui lui a fait l’honneur de jouer sur son second album après Transformer de Lou Reed, Space Oddity de Bowie, Melody Nelson de Gainsbourg et Vanier… Rien que ça. Pour ce qui est de la jeune génération, il avoue avoir une certaine admiration pour le génie de Jamie XX, notamment à travers son travail de remix sur le dernier album de Gil Scott-Heron.

Charles-Baptiste, lui, nous avoue « fantasmer sur des vieux ». Jean-Claude Petit, Julien Clerc dont il est fanatique : « De 69 à 82, puis à nouveau, à partir de 92… Je continue à croire qu’on ne peut pas sortir indemne de cette image du chanteur à femmes. » Benjamin plaisante : « Je crois que Julien Clerc n’aimerait pas que tu dises qu’il est vieux. » Mais aussi Arnaud Fleurent-Didier, dont il nous parlait plus tôt, et même… « Parfois, je me surprends à écrire à la manière de Benjamin Paulin, parce qu’il a un sens de la formule absolument fou ! »

Comme pour boucler la boucle, nous en revenons à Ladies Room, et les garçons nous confient leurs idéaux féminins : pour Benjamin, ce sera RuPaul, déclenchant ainsi mon éternelle admiration sur la Terre comme au Ciel, tandis que Charles-Baptiste rêvasse en pensant à l’Eva Green révolutionnaire de Bertolucci, ou au côté à la fois botticellien et très 19ème siècle de Kate Winslet. (Disclaimer pour les historien-ne-s qui nous lisent : nous avions bu, certes, mais nous sommes bel et bien conscients que Botticelli n’appartient pas à la période 19ème siècle. Merci pour votre attention.)

Il va sans dire que nous avons passé un excellent moment, et j’aimerais évidemment présenter mes excuses aux Ladies qui auraient souhaité être à notre place – et je peux vous le signer, vous auriez réellement aimé être dans nos bottes… – mais qu’à cela ne tienne : peut-être que Charles-Baptiste et Benjamin Paulin nous feront prochainement l’honneur de se joindre à l’un de nos fameux drinks Ladies Room ? L’invitation est lancée !

2 Responses to “Rencontre avec Charles-Baptiste et Benjamin Paulin”

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