Humeurs

Boys don’t cry

Dimanche, j’étais chez ma mère. Dans la conversation, elle me balance : T’as entendu parler de la « théorie du genre » ? – déjà, quand elle me parle de théorie du genre, ça veut tout dire à mon avis sur les personnes qui lui ont fourni l’information, m’enfin, je ne t’en veux pas, Maman, je t’aime, hein – Ils veulent nous faire passer une loi selon laquelle, dans les écoles, on ne doit plus parler de garçons ou de filles, mais d’enfants… On devra avoir des toilettes mixtes… Quelle plaie, cette loi Taubira sur le mariage pour tous !

Boys don’t cryRenseignement pris, Maman, c’est la loi Peillon de refondation de l’école, adoptée effectivement le 19 mars 2013, dont certaines prérogatives font craindre à certains députés, mais aussi à beaucoup de professeurs, une application un peu poussive des idées avancées par les études du genre.

Ma mère ne semble pas donc pas super open, ni même renseignée sur les gender studies. Je ne lui en veux pas, moi-même, finalement, je trouve cela assez âpre à étudier en profondeur sans pour autant tomber dans des travers caricaturaux tels que je les croise tous les jours. Ma mère ne se définit même pas comme féministe, mais elle a quand même éduqué ses deux filles à la fois sur la couture, la cuisine et le bricolage.

Grâce à elle, je sais faire une quiche lorraine et démonter une roue de voiture. Et ça, ce n’est pas donné à toutes les filles, je vous l’assure. Ma mère a très peur des grandes théories, mais à mon sens, elle est le meilleur exemple de l’égalitarisme, du moins de la complémentarité hommes-femmes dans une société.

En ce qui me concerne, j’ai d’abord vu dans les idées des gender studies un positionnement pour me définir dans la société. En effet, en tant que petite fille, je n’aimais pas jouer à la poupée et j’adorais le foot. De plus, j’ai eu l’outrecuidance de prendre une paire de ciseaux à trois ans et d’entreprendre de me couper les cheveux. Un vrai traumatisme.

Si bien qu’à 27 ans, lorsque j’ai coupé mes cheveux pour la première fois très courts – à la garçonne –, non seulement ma mère a été très choquée, mais sont nées depuis mes obsessions pour le vernis à ongles, les robes courtes, les collants colorés, les escarpins à nœuds et Body Minute. Autrement dit, gagner l’apparence d’un garçon m’a permis de construire ma féminité.

J’ai tout d’abord été d’accord pour dire que le genre sexué ne correspond pas au genre social. A 24 ans, j’ai dit à ma thérapeute que je me sentais comme un homme dans une enveloppe de femme. Elle m’a demandé : Envisagez-vous la chirurgie ? Ce fut comme un électrochoc.

A ne pas me reconnaître dans les modèles sociaux féminins tels qu’ils m’étaient présentés, j’avais complètement oublié ce corps qui ne me convenait pas, qui pourtant indiquait depuis que j’avais 10 ans que j’étais une femelle à part entière, avec des seins et un cycle qui tombait tous les 30 jours.

J’ai alors creusé dans les choses que l’on m’a transmises, en tant que petite fille. Si on me regardait de travers parce que je savais ce qu’était une tronçonneuse et un hors-jeu, c’est parce qu’en tant que petite fille, la société me voulait à l’image d’une hypothétique maman idéale. Par exemple, ma mère a encore dans ses placards ce genre d’ouvrages. J’avoue, cet ouvrage m’a servi de base pour apprendre à cuisiner.

Mais aujourd’hui, pourquoi choque-t-il la femme de 30 ans que je suis devenue ? Parce que, d’une part, même si ma sœur et moi avons appris à cuisiner avec les mêmes outils, elle déteste ça comme moi je passe tous mes dimanches soirs à faire ma soupe, des quiches, des gâteaux et autres choses. D’autre part, même si, dans le livre, le frère de la petite fille en couverture participe à l’élaboration des recettes, on ne met en valeur que cette petite fille. Comme si c’était normal que ce soit elle qui cuisine et pas son frère. Je ne parle pas évidemment des ouvrages Je fais le ménage comme Maman, ni même des aventures de Martine. Quand on parle aujourd’hui de partage des tâches ménagères…

Malgré tout, en y réfléchissant bien, j’ai aussi ce point de divergence avec les défenseurs des gender studies : ce n’est pas parce qu’on ne considère pas une personne, de surcroît un enfant, selon son genre sexué que les stéréotypes visant les hommes et les femmes vont s’amenuiser. Peut-être que la plupart des garçons aiment les jeux de voiture et que la plupart des filles rêvent d’être des princesses, mais il faut aussi essayer de ne pas stigmatiser ces enfants qui n’entrent pas dans ces considérations de genre social, comme moi-même.

Pour vous dire à quel point c’est compliqué, je vais vous citer un exemple : je côtoyais récemment une fille de 10 ans, une petite tornade aux cheveux courts. Une personne dans l’assemblée a posé cette question : A qui est ce petit garçon ? Autre exemple : un ami d’une trentaine d’années poste régulièrement sur les réseaux sociaux des articles concernant le sexisme ambiant et d’autres qui se scandalisent du viol. Et de me dire : En discutant avec mes potes, j’ai l’impression de ne pas être comme les autres hommes…

Il est donc compliqué d’envisager sur un autre sexe des attributs, des points de vue inhérents à un sexe. Pourtant, ça a bien servi plusieurs fois à ma mère de savoir porter des ballots de paille et à mon ex-petit ami de savoir repasser ses chemises. Malgré tout, la personne qui ne se reconnait pas dans les codes sociaux de son sexe est très vite ostracisée, et ce dès son plus jeune âge.

Alors qu’il suffirait tout simplement de ne pas plaquer sur l’enfant en construction des stéréotypes que toute société se construit, sans pour autant dire que c’est un garçon différent ou une fille différente des autres. J’aimerais à croire qu’un jour, on ne regardera pas de travers le petit garçon qui joue à la poupée ou la petite fille qui préfère porter un pantalon. En tant que secrétaire d’édition, je suis la première personne à écarter des ouvrages potentiellement publiables lorsque ceux-ci présentent des stéréotypes genrés trop identifiables.

En ce qui concerne les pourfendeurs des gender studies, à mon avis, leur crainte de voir la dislocation des stéréotypes genrés faire s’amenuiser la notion d’altérité sexuelle au point de créer la confusion est exagérée, mais en un sens justifiée. En effet, l’homme et la femme en tant que tels sont le premier degré de la construction sociale. C’est parce qu’on naît hommes et femmes, différents les uns des autres, que chacun s’enrichit de la rencontre de l’autre.

Or, selon moi, une société qui ne fait pas de différences entre les êtres est une société de clones. La gageure des gender studies est donc de remettre en cause les genres sociaux sans pour autant toucher à l’équilibre de la répartition des sexes. Au final, quel est l’aboutissement des ces réflexions ? C’est de ne plus considérer chacun selon son sexe dans la société, autrement dit ne plus considérer les femmes comme des proies potentielles ou comme des personnes faibles. Noble cause, mais aux moyens encore trop peu développés à l’heure actuelle.

Le chemin est encore long pour pouvoir à la fois respecter tout à chacun dans son intégrité à la fois physique et sociale. Défenseurs et pourfendeurs des gender studies sont légitimes, dans l’état actuel de la réflexion.

Et, en ce qui concerne la mention dans la loi Peillon, au final, je trouve que ce n’est encore une fois pas du ressort de l’Education Nationale de statufier sur ces initiatives concernant les relations aux autres, mais il est de l’initiative de tous de s’éduquer et d’éduquer les enfants aux méfaits des stéréotypes sociaux tels que nous pouvons encore les rencontrer en 2013.

(cc)  Nina Matthews Photography

3 Responses to “Boys don’t cry”

  • Merci Storia sur cette série d’articles autour de la bisexualité et de tes échanges avec Rose sur le sujet. J’avoue que je découvre avec un grand intérêt des préoccupations autour des genres, de la féminité, de l’être, qui ne m’inspiraient pas auparavant.
    J’ai soutenu le mariage pour tous auprès de mon entourage totalement dépolitisé et désimpliqué sans parfois trouver les bons mots ou les bons arguments qui reflétaient mon ressenti profond, je ne suis pas une passionaria dans l’âme. Progressivement à la lecture de tes textes, j’espère affiner mon propre positionnement.
    Au plaisir de te lire.

  • @ Storia (et mise en abîme @ la poupée russe: “ok, après je vais prendre le soleil”… pour bouger et… lire!) du coup je poste mon commentaire… désolé un peu long mais promis juré j’en ferai pu des si longs ma’ame.

    @ Storia, donc: Ton article me parle beaucoup. Pas seulement parce que j’ai fait mes premières armes culinaires [alors gâteaux au fromage, pas encore appelés cheesecakes] avec le sus nommé, absolument mythique, bouquin tupperware (que ma sœur ne goutait guère) ou que je jouais à mimer l’acte sexuel à la poupée avec mes petites voisines. (à elles les barbies, à moi le ken, toutes les Mattels à walpé dans toutes les positions, brunes, blondes, rousses, ensembles… orgiaque) mais parce qu’il dit bien le cœur des préoccupations actuelles.

    Préoccupations et sur les genres, et sur les corps.

    Sur ce que l’on en fait. Sur le regard de la majorité, les idées qui ont la vie dure. (Il est encore trop souvent plus facile, dans le regard des autres, d’exceller en cuisine pour un mec, que pour une fille de cartonner en mécanique ou de se passionner pour la maîtrise du katana… quoique)

    A propos des “gender studies”, à mes yeux, leur intérêt est d’avoir (ré)injecté une intense problématique sexuelle dans la recherche historique, incluant évidemment mais il ne faut pas les réduire à cela, les questions homo voire bi, et la psychanalyse, dans les perspectives. Ce renouvellement analytique se fait à l’échelle de l’individu, des groupes mais aussi de l’histoire globale, selon les sources disponibles. De nouveaux regards pour de nouveaux angles d’attaques, ouverts, toujours, heureusement, à la critique. Mais si rafraîchissant dans leur différence. Ex : « L’empire britannique, une entreprise masculine ? », « sexualités victoriennes », « la théorie des sphères séparées »…

    Globalement, je voulais saluer tes articles, souvent tous azimuts mais surtout riches, très très travaillés, et rejoignant par leurs thèmes, mon propre éclectisme. Pour la plupart, ils sont à mes yeux et à mon cerveau une nourriture passionnante. Alors je te dis seulement et sincèrement : merci Storia Giovanna.

  • Déjà il faudrait penser à faire la différence entre Femme/féminité et Homme/masculinité… Des filles garçonnes peuvent déborder de féminité et des filles aux cheveux longs et jupette n’en avoir aucune. Je parle pour la féminité mais c’est valable pour des hommes, ce qui pourrait aussi expliquer le sex-appeal des “moches”. La féminité est un état d’esprit (je parle de la féminité étant une femme ;)!). Il y a des moments dans la vie où l’on se sent plus femme et d’autres moins (il suffit que je regarde les photos post-partum et des 2 premières années de vie de mon fils pour savoir que la féminité m’avait quittée…). Je suis une femme ultra-féminine et pourtant je pense avoir le caractère d’un homme.
    Tout ceci est compliqué, on ne doit pas spécialement faire coller l’emballage au contenu parce qu’on n’est pas des boites mais des humains… Pour le coup en tant que mère d’un garçon et d’une fille, j’essaye de les élever de manière similaire mais lisser leur différence serait selon moi, une erreur…La différence existe et sans la cultiver c’est aussi ça qui fait le charme de la nature humaine…
    Par contre cette idée de toilettes mixtes!!! C’est du délire!!! Les toilettes des garçons sont toujours sales et puantes! Moi j’aime les toilettes de filles ;)!

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