Coeur

Sexualité schizophrénique

Il y a bientôt deux ans, j’ai vu ce film avec Juliette Binoche, « Elles ». « Elles », c’est l’histoire d’Anne, une journaliste dans un grand magazine féminin qui enquête sur la prostitution estudiantine. Alicja et Charlotte, étudiantes à Paris, se confient à elle. Sauf, qu’au fil des confessions, la vie d’Anne et surtout ses opinions et préjugés changent petit à petit.

2357016368_4fbc6d3218_z9Ce film m’avait bouleversée, pas tant par son propos principal, mais parce qu’on avait l’impression que la morale finale était que les hommes avaient des fantasmes (en l’occurrence il s’agissait de fellation) qu’ils ne veulent pas voir satisfaits par leur « compagne officielle » (épouse, petite amie, conjointe…), préférant que cela soit fait par « une professionnelle ». À l’époque, j’avais trouvé cela un peu ridicule : ce n’est qu’une pipe après tout, et nous étions en 2011.

Il faut dire qu’à ce moment-là, j’étais ce que l’on appelle une maîtresse, celle que l’on prend justement pour combler ses fantasmes inavouables. Et puis, il y a eu ce sexfriend, plus jeune que moi, mais pas inexpérimenté. Je m’attendais à du sexe passionné, peut-être même un peu en dehors des sentiers battus, comme ma relation précédente en somme.

Cependant, à chaque fois que je proposais quelque chose d’un peu osé (et attention, je ne parle pas d’aller badiner en club échangiste), je le voyais surpris, choqué, écarquillant de grands yeux l’air de dire « mais elle sort d’où cette fille !?». Lorsque notre relation pris fin, je lui demandais si je l’avais vraiment choqué ou si c’était mon imagination débordante qui me jouait encore des tours. Je ne m’attendais pas à ce qu’il me réponde que ces pratiques, qui me paraissaient « classiques », faisaient clairement salope, et que lui ne voulait pas que sa copine fasse ce genre de choses, que ce n’était bon que pour les plans culs.

A ce moment-là, je me suis rappelée la morale d’« Elles », le concept de la mère et la putain me paraissait alors bien d’actualité alors que je le croyais enterré. Malgré ce que l’on peut lire sur l’influence du porno sur la sexualité des hommes, il semblerait que même si certaines pratiques osées (clairement inspirées du porno) les attirent et les font fantasmer, en réalité, pour eux, les femmes qui les pratiquent sont aussitôt associées à des femmes de petite vertu avec qui on ne peut pas construire une histoire sérieuse.

Mais pourquoi tant de différenciation entre le sexe normatif du couple et le sexe hors couple ? Pourquoi la vie sexuelle d’un couple devrait-elle se résumer à une pipe et un missionnaire ? Avec ce film et en discutant avec certains hommes (dieu merci ils ne sont pas tous comme ça), j’ai découvert une facette de la sexualité que je n’avais pas perçue : certaines pratiques étaient acceptables et d’autres non, et si tu as le malheur de sortir de la norme, tu ne peux pas être une « fille bien, comme il faut ».

On assiste donc à un énorme paradoxe : ces messieurs sont attirés par des pratiques qu’ils considèrent comme dévalorisantes pour leur partenaire ; et, par conséquent, ils refusent de les pratiquer avec leur partenaire officielle. Dans le même temps, cela ne les gêne absolument pas de réaliser ces fantasmes avec un plan cul, une maîtresse, une professionnelle… Cette attitude un brin égoïste (parce qu’après tout, la partenaire officielle en question elle a peut-être envie elle de se la jouer salope de temps en temps) est à mon avis un véritable fléau pour une sexualité épanouie.

Cette différenciation quasi schizophrénique entre la sexualité en couple et la sexualité hors couple, ne peut que créer des frustrations dans un moment qui, que ce soit dans le cadre d’une relation suivie ou dans le cas d’un plan purement sexuel, devrait être basé sur la confiance et l’échange de plaisir sans tabou.

Mais comment faire pour accéder à une sexualité libérée, qui satisfasse les deux partenaires et ce dans le respect ? La liberté sexuelle, celle qui nous offrirait une sexualité affranchie de toute norme (que ce soit en nous imposant une sexualité « classique » ou une sexualité « débridée ») me paraît bien inaccessible.

(cc) Matt Romack Photography

15 Responses to “Sexualité schizophrénique”

  • Bonjour, question passionnante! Débat central qui traverse toute personne pour laquelle le sexe tient une place majeure. Dont je suis. Je vais tenter d’esquisser un point de vue partiel, si tu le veux bien, dans l’espace étroit du commentaire. Cette schizophrénie ne touche pas tous les hommes et touche aussi les femmes. “Pourquoi ai-je des orgasmes de démente avec le gros connard du coin et pas avec ce mec génial dont je voudrai partager la vie?”
    La “schizophrénie sexuelle” nait aussi de cette situation paradoxale: je prends mon pied avec quelqu’un dont je ne me vois pas être en compagnie plus d’une demi-journée, à qui je n’ai rien à dire et qui n’a rien à me dire. J’aime cet autre-là mais au pieu c’est désertique…
    Une schizophrénie sexuelle qui se développe de facto, donc. Surtout si, ensuite, une fois en couple, on tombe peu à peu dans l’acceptation de ses contingences sociales,de son train train, de son tue libido…
    N’est-ce pas alors parce que l’entente totale, magique, est finalement assez rare, et que le puits sans fond de nos besoins doit, lui, être constamment, quotidiennement, comblé?

  • @Kwelet: même si mon article est centré sur les hommes, il est évident que les femmes sont également touchées par ce paradoxe. Je pense qu’il y a un véritable décalage entre ce que l’on pense vouloir, ce que l’on dit vouloir et ce que l’on veut vraiment voire peut-être même avec ce dont on a besoin.
    Cependant, pour moi, pour le moment, me résigner à du sexe médiocre pour être avec quelqu’un que j’aime est tout simplement inconcevable.

  • Je pense que tu as totalement raison. Ce décalage est si profond, en nous, qu’il nous échappe largement dans ses tenants et aboutissants, que nous soyons mâle ou femelle, peu importe.

    Ton refus de te résigner m’apparaît, tout simplement, beau. Puisses-tu ne jamais te résigner. Je te le souhaite.

    Merci pour ton bel article et son incommensurable questionnement.

  • La problématique est en effet passionnante. Maintenant, il ne faut pas désespérer. Il est possible d’être avec quelqu’un de manière sérieuse et romantique et de partager un désir fort, l’un pour l’autre et aussi pour les mêmes pratiques ;)

  • @frenchie: j’espère que tu as raison ;)

  • @Lulu8962 : je voudrais comme Frenchie te rassurer : je ne sais pas si cela tient à un milieu social ou à une catégorie de personnes avec une éducation plutôt stricte, mais ce genre de schizophrénie sexuelle se rencontre plutôt chez de jeunes gens peu surs d’eux. Exception faite de personnes avec un engagement religieux fort par exemple, aujourd’hui le couple se vit aussi sur un mode de communication sexuelle. Si le garçon que tu rencontres te sort le même genre de propos, c’est qu’il ne te convient pas. Il n’y a aucune honte à aimer faire ce tu fais, sodomie, fellation, roulotte finlandaise ou tam-tam tonkinois, une véritable complicité sexuelle est essentielle à la base d’un couple.
    @Kwelet : je trouve néanmoins que ce genre de dichotomie est plus flagrante chez les hommes, d’où l’éculée expression “la maman ou la putain”, qui à ma connaissance n’a pas d’équivalent au masculin : “le pépère et le sex toy” peut-être ?

  • @la poupée russe… “le pépère et le sex toy”?!? Mais d’où ces mots peuvent-il surgir? Très intéressant… ;-)
    Pourquoi pas… “le papa et l’obsédé” ou mieux, “le papa et le plan cul”? Oui, ce serait mieux non? Qu’en penses-tu? “le papa et le plan cul”. Avec cette vision similaire, un peu radicale, portée sur le sujet de désir, peut-être. Quand on est un papa solo et que l’on a aussi, encore, toujours, des besoins sexuels massifs? Et que l’on se retrouve un peu trop souvent à être utilisé en ce sens, plan cul, par des compagnes ne souhaitant pas s’encombrer de bibounous. Et je le comprends parfaitement. Je l’accepte. Moi-même il m’est arrivé d’agir de la même façon avec des mamans solo sur la même longueur d’onde. Du moins officiellement. Mais comment le gérer? Au féminin comme au masculin. On en parle pas mal pour les femmes, on n’en parle pas vraiment concernant les mecs. Cela n’intéresse pas je pense. Ce n’est pas très important. Ce n’est pas vraiment douloureux non plus, rassures-toi. ;-) Juste un tout petit peu, parfois, suffisamment pour se questionner. Surtout quand on y croit encore. Car évidemment, j’y crois toujours.
    J’avais déjà effleuré ce sujet précédemment mais cela mériterait un article à part entière… Serait-ce ici le lieu… je n’en suis pas persuadé. Je m’égare, je pense. Décidément, tu n’as de cesse de m’inspirer… :-D

    Concernant “la maman et la putain” c’est une autre vaste question… Est-ce un placage uniquement masculin sur les femmes qui s’en sont trouvées “contaminées” en quelque sorte ou un vrai ressenti éprouvé par certaines? Vous avez été tellement écrasées dans vos envies et votre sexualité par des siècles de conditionnement. Qui sont encore présents. Que beaucoup voudraient voir revenir. Quand j’y pense, c’est tellement effroyable. Ca me glace.

    Je ne sais pas si les hommes sont plus nombreux à éprouver cette dichotomie. Les femmes jouissent-elles donc si facilement? Sont-elles égales devant l’orgasme, entre celle-là, machine à plaisir, et celle-ci, qui peine? Olala, tu m’inspires des tas d’articles, je ne pense pas que j’oserai les poster ici.

    Beaucoup de choses ont évolué je pense. Heureusement. Même si elles sont limitées et fragiles. Mais comme tu le dis, cela dépend et de ses origines et de son cheminement personnel. Je te rejoins totalement sur ce point.

    Je crois que là où nous nous rejoignions de notre côté, Lulu et moi, c’est dans la constatation qu’il est très rare que l’amour et le sexe coïncident. Psychique et physique peuvent se parasiter. Souvent. De part nos vécus personnels, jeunes pour elle je crois, moins jeunes pour moi, nous partageons ce questionnement. Oui cette fusion des coeurs et des corps existe. Je l’ai connue, mais ce n’est pas la norme. Loin de là. L’âge n’a rien à y faire je pense. Ni les différences d’âge. L’expérience encore moins, j’en suis persuadé. Quoi que tu fasses, il se passe un truc sexuel énorme ou pas. Et tu ne sais pas pourquoi. Ou pas vraiment. Et quand tu l’as connu, difficile de ne pas trouver la norme, aussi libérée et délicieuse soit-elle, un peu fade… Déception du corps alors que le coeur hurle “OUIIII!”. Et inversement. [Là, c'est moins douloureux ;-) ]

    Je ne veux pas trahir la pensée de Lulu, j’aimerai lire sa réponse, mais nous parlons ici d’un vrai amour, profond, lié à des exigences orgasmiques majeures. Intenses et intensives. Résolument majeures, j’insiste. C’est ce dont je parle en tout cas. Pas seulement l’acceptation de positions ou la réalisation de fantasmes. Plus que de la complicité sexuelle. Une entente totale. Du hors norme.

    D’après tes propos, il semble que je doive t’envier d’avoir également connu ou de connaître cela. Heureuse femme. ;-)
    Mais l’orgasme, masculin (dont on parle peu aussi) comme féminin, est une vaste question, très intime. L’orgasme, pas la jouissance. Question pour laquelle, finalement, la réponse est en chacune, chacun de nous.
    Je suis vraiment désolé, j’ai rédigé une réponse-tartine…

    PS: il faudra que tu me dises quelle image tu associes au “tam-tam tonkinois”, ça m’interpelle…

  • Je ne sais pas moi après vos commentaires, je crois que je suis schizo…
    Moi quand je veux du sexe pur et brut… Je ne vais pas voir mon mari… En plus on a déjà fait le tour de la question tous les 2… Donc, je choisis un plan cul exclusivement sur son physique, moins j’en sais et mieux je me porte! Je trouve cela plus excitant avec un inconnu que je en reverrai plus jamais (enfin pas dans ce cadre précis) qu’avec Ours avec qui je partage ma vie depuis 15 ans…

  • @ Nouvelle 30naire. “ça… ça… c’est vraiment toi… tou tou tou tou tou tou… ça !… ça !… c’est vraiment toi!…” Je sais, classique. Mais l’air et les paroles se sont imposés à moi immédiatement en lisant ton commentaire… on devrait fonder un « club schizo »… nombreux inscrits à venir…
    Et puis… surgit… comme un caprice soudain… l’envie d’avoir la chance de pouvoir lire, un jour, un article de toi, assurément tranchant, sur cette question…

  • Peut-être plus vite que tu ne le crois, mais Chuuut ;)!

  • @Kwelet : c’est pas une tartine, c’est un étouffe-chrétien ! Aucune pitié pour la jeune mère de famille dépassée par les nouvelles technologies : 1 semaine pour répondre à un commentaire, je pense que je suis dans une bonne moyenne ;) Mais aurais-je le même impact et la même écoute ?
    Ma réponse n’aurait pas été la même sans la réponse de Nouvelle 30naire : ah bon, on se lâche plus avec un amant de passage (moins on sait sur lui, mieux c’est) qu’avec son partenaire habituel ? Je ne suis pas choquée, mais avec une relation qui culmine à 4 ans, je n’ai jamais expérimenté.
    Mais je ne crois pas qu’une femme ferait un blocage à l’idée d’officialiser avec un amant transcendant, alors qu’un homme aura plus de difficulté à imaginer sa coquine (pas d’analyse de vocabulaire, Kwelet) comme la future mère de ses enfants ? En tout cas, je suis persuadée que le traitement n’est pas égalitaire entre “la maman et la putain” et “le papa et le sextoy”.

  • @ Kwelet : en tout cas, beaucoup de choses m’interpellent (je sais, ce n’est pas français) dans ton commentaire.
    “…qu’il est très rare que l’amour et le sexe coïncident.” Poh-poh-poh. Je ne sais pas si je retranscris bien ma pensée. En lisant tes différents textes, tu as l’air particulièrement perplexe face aux femmes, tout en semblant les adorer. Je ne sais pas où tu en es de ton cheminement perso, si tu es actuellement en couple (j’ai l’impression que non ?), mais je crois qu’il existe une multiplicité de combinaison possibles entre hommes et femmes, avec ou sans sexe, en couple ou hors couple. J’ai été plus souvent célibataire qu’en couple de mon côté, mais je suis pragmatique : je suis ouverte à toutes expériences, surtout celles auxquelles je n’aurais jamais pensé, surtout parce qu’on ne peut pas penser à tout… :)
    En tout cas, je n’aspire pas à une fusion ultime, sexuelle et tutti quanti : j’ai été à fleur de peau dans des relations et au final, j’ai eu du mal à m’en remettre. Au final, ça ne m’a rien appris.

  • Le tam-tam tonkinois, c’est une combinaison ouverte entre le paravent finlandais et le roudoudou de printemps, avec une jambe (la droite ou la gauche, sachant que le partenaire est en décalé de trois-quart) perpendiculaire au support de position (alors, les combinaisons sont variables selon la machine à laver, la baignoire ou la niche du chien). Une autre question ?

  • Bon moi aussi je commente longtemps après mais:

    @Nouvelle 30naire: ( en préambule de ce bout de commentaire je tiens à préciser que ceci n’est pas un jugement de valeur, [je ne voudrais pas que mes propos soient mal interprétés]). Pour moi, et vu mon expérience personnelle, l’amant de passage, le one-shot, ne me satisfait pas. Si le sexe peut être “techniquement satisfaisant”, on n’a pas cette complicité et cette connaissance de l’autre qui me satisfera pleinement sexuellement. Du coup, j’y préfère l’amant régulier ou le sex friend. De plus, j’ai du mal à concevoir (mais ça je pense que c’est dû à mon inexpérience en matière de relation de couple) l’intérêt d’être en couple justement, si c’est pour ne pas être entièrement comblée et du coup être obligée “d’aller voir ailleurs”. Et puis ce n’est pas compliqué à gérer de devoir se trouver un nouvel amant en permanence?

    @La poupée russe: je te rejoins quand tu dis que le “traitement n’est pas égalitaire entre “la maman et la putain” et “le papa et le sextoy””. L’idée que tu exprimes en disant que tu penses “qu’un homme aura plus de difficulté à imaginer sa coquine [...]comme la future mère de ses enfants ” est celle que je souhaitais exprimer avec mon article. J’ai l’impression que les hommes (encore une fois pas tous) n’osent pas se lâcher avec leur copine officielle et supportent assez mal que celle-ci puissent avoir envie de faire des choses “osées”. En sachant que le “osé” varie suivant l’homme en question et son expérience.

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