Histoires

Mon placard, 2e partie : le jour où j’en suis sortie

Il y a presque deux ans, lorsque je brandissais haut et fort dans un billet mon droit le plus entier à protéger ma vie privée, c’est bel et bien la notion de revendication initialement inhérente au coming-out, ambiance Say It Loud, I’m Queer And I’m Proud, que je bafouais sans ménagement.

Mon placard, 2e partie : le jour où j’en suis sortieJe le revendique aujourd’hui, de manière évidente – mon sac le dit, mes bras le disent… Si je pouvais le crier sur tous les toits, croyez bien que je le ferai, sans hésitation aucune. (Je crois que je le fais, en vrai.)

Mais c’est simplement parce que j’ai réalisé avec effarement que je vivais dans un monde maladivement hétérocentré. (Nooooooon, c’est pas vrai ?) Pourtant, j’avais l’impression d’évoluer parmi des gens ouverts à la différence, tolérants, conscients des injustices de ce monde… Je me suis trompée sur toute la ligne. Mais ça viendra dans un autre billet. (NDLA : Peut-être.)

L’histoire que je vais vous raconter sera romancée, parce que j’aime ça, les romans. Et puis elle a ce quelque chose de tragi-comique qui me fait croire en cette petite voix intérieure, celle-là même qui me répète tous les jours : “On choisit pas ses parents, on choisit pas sa famille… mais on est vraiment pas obligés de vivre avec.”

Des presque-bisous à presque Maxime Le Forestier.

Il y a quelques semaines, alors que je rendais visite à ma mère pour la cinquième fois de l’année, elle qui habite à 30 minutes de chez moi – ne dit-on pas qu’il ne faut pas abuser des bonnes choses… – on s’est retrouvées comme deux gueuses devant la rediffusion de Qui Veut Épouser Mon Fils. Sans commentaires.

Ma mère, une femme in-croyable au sens étymologique du terme (vous le comprendrez très vite), s’est alors adressée à moi en ces termes, les yeux brillants d’excitation, rivés sur son écran plat :

- J’aime bien cette émission.
- Ah oui ?

Soulèvement de sourcils de rigueur, introspection certaine.

- C’est les mamans qui choisissent la femme de leur fils, non ? Ça, c’est une bonne chose. Regarde ton frère, il m’a appelée dernièrement et il m’a demandé de lui trouver une femme.
- …

Vous imaginez sans peine mon désarroi. Voici que la bonne femme censée me servir de référent parental s’engage dans une diatribe à l’argumentaire bancal – je vous passe volontiers les détails – mais que c’est son rôle à elle, globalement, en tant que mère, de nous aider (nous, ses enfants, donc) à trouver le bonheur. Comme je la sentais bien partie, je me suis fendue d’une question anodine :

- Mais Maman, pendant qu’on y est… qu’est-ce que tu penses du débat sur le mariage pour tous ?
- Le débat ? Non, non, franchement, je ne suis pas d’accord. Pas d’accord DU TOUT.
- Pas d’accord du tout sur quoi, exactement, Maman ?
- Le mariage pour tous ? Mais c’est de la connerie ! Ça n’est pas bien, ça n’est pas NATUREL.

Je garde le silence et la laisse vider son sac sans broncher. Quitte à l’entendre m’assener des vérités qui risquent très sincèrement de me briser en dix millions de mille morceaux.

- Tu sais, je n’ai pas du tout été élevée comme ça. Je n’ai pas élevé mes enfants comme ça et je ne veux SURTOUT pas en entendre parler. Le mariage des homosexuels ? Certainement pas ! Ça va beaucoup trop loin ! Moi, tu sais, je vais te dire : si un de mes enfants me dit un jour qu’il est homosexuel, je vais en mourir. De toute façon, un de mes enfants, que j’ai portés chacun dans mon ventre pendant neuf mois, ne peuvent pas me dire une chose pareille. C’est une abomination, c’est le démon. L’homosexualité, c’est le diable.
- Dans ce cas, je suis le diable, maman. [Ellipse narrative ; autant vous dire qu'elle lave encore aujourd'hui ses murs maculés de sang.] Allez, je me casse. On se reverra en enfer !

Ce jour-là, ma mère m’a demandé à plusieurs reprises si j’étais avec une femme, si j’étais amoureuse d’une femme, et j’ai formellement refusé de lui répondre. Car je suis avec un homme aujourd’hui, amoureuse aussi, mais que ça ne change strictement en rien qui et ce que je suis – ce qu’elle n’aurait évidemment pas compris.

Ce jour-là, je suis sortie du placard parce que j’étouffais. Parce que j’en ai assez d’entendre des ignominies à longueur de temps, peu m’importe qu’elles soient outrancières ou plus insidieuses, qu’elles me soient directement adressées ou non. Une chose est sûre aujourd’hui : tous ces propos teintés d’homophobie latente ne pourront plus jamais passer par moi, et je ne passerai probablement plus jamais par ma famille.

(cc) JustCallMe

15 Responses to “Mon placard, 2e partie : le jour où j’en suis sortie”

  • oulalala tu a dû te sentir bouillir à l’entendre parler ainsi. En tout cas bravo pour ton courage, et oui car il en faut des tripes pour rester droite dans ses cuissardes devant sa môman. Par contre whaaa çà n’a franchement pas du être une partie de rigolade s’élever comme tu l’a fais je pense que cela requière une force de caractère qui demande du respect. Merci pour ton partage cela aidera sans nul doute d’autre jeunes dans la même situation que toi. Des bisouilles ma chérie et encore merci !!!!! et bravo bordel !!!!

  • @StreetBook : J’ai beaucoup de mal à me réjouir de ce moment, quand je le relis. Pour précision, j’ai écrit cet article fin décembre, que j’ai publié un temps sur un blog que j’ai fermé depuis (et oui, j’écris ailleurs que sur Ladies Room, moi aussi!) et Tevouille m’a donné envie de l’exhumer, en exhumant la 1ère partie la semaine dernière.

    Peut-être qu’effectivement, j’ai eu envie de montrer le chemin à d’autres, jeunes ou moins jeunes, dans la même situation que moi. Depuis, ma mère s’est excusée à de maintes reprises d’avoir utilisé des termes aussi abrupts et lourds de sens, mais rien n’est acquis…

    Ma mère a beau s’être excusée, elle vivra très mal le fait que je puisse être avec une femme un jour. C’est un fait qu’elle ne comprendra pas mais qu’elle acceptera peut-être, avec le temps. L’important pour moi, c’est qu’elle le sache. Tout simplement.

    Je crois qu’en tant qu’adulte, il en va de notre devoir à tous d’assumer pleinement les choix que l’on fait, et si ça ne suffit pas de les assumer, il faut les revendiquer.

    Merci pour ton commentaire en tout cas.

  • @Rose H. Je pense que ta mère doit juste s’habituer…
    Tu veux que je te dise quand ma fille est née, elle avait les yeux bleus et quand je l’allaitais, cela me faisait tout bizarre de voir ses 2 grands yeux bleus me regarder, cela me mettait mal à l’aise… Parce que nous, on a tous les yeux bruns…
    Résultat à 6 mois, je l’ai emmené chez le pédiatre (pour une autre raison, je précise) et je lui ai demandé jusqu’à quand il pensait qu’elle garderait ses yeux bleus… Il s’est évidemment moqué de moi et m’a dit que c’était définitif… Il m’a encore fallu un peu de temps pour “digérer” sa différence, mais aujourd’hui je le dis avec fierté “Ma fille est blonde aux yeux bleus!” et pour toi ce sera la même chose… Je te parle en tant que mère, nous avons ce gros défaut, nous les mamans, malgré le fait que nous luttons activement contre cela, nous nous imaginons nos enfants et quelques part nous nous projetons et surtout pour les enfants de même sexe que nous… Je sais c’est moche! Mais malheureusement nous sommes humaines et pleines de défauts!

  • @Nouvelle 30naire : Je ne pense pas que ce soit comparable. Pas du tout, même :) Et à supposer que ça le soit, nous ne sommes pas tous aussi ouverts que nous voudrions l’être.

    Je connais ma mère comme ma poche, et je sais que c’est quelque chose qu’elle ne comprendra jamais et qu’elle va avoir beaucoup de mal à accepter. Ça ne m’empêche pas de l’aimer infiniment et de lui pardonner son ignorance. Je n’ai pas besoin qu’elle comprenne mon mode de vie, envie peut-être, encore que. Je veux juste qu’elle ait conscience que je mène ma vie comme je l’entends, que j’aime qui j’ai envie d’aimer, et que j’assume jusqu’au bout toutes mes prises de position.

    Et c’est toute une éducation à refaire. Sauf que c’est elle la mère, et moi la fille. Alors va éduquer ta mère, toi… Ou un adulte, tout court. Pas simple.

  • Franchement pour moi c’est comparable…
    Tu es comme tu es née et tu n’as rien choisi, cela fait partie des composantes de TOI! Laisse le temps au temps, il s’agit d’une autre génération et fais confiance à l’Amour Maternel!

  • Tu vois le verre à moitié plein, et moi à moitié vide pour le coup. :)
    Mais je ne pense même pas faire preuve de pessimisme ici, pas du tout, je pense être plutôt réaliste, ou pragmatique. Et ça n’est pas juste une question d’orientation sexuelle… C’est le sujet principal de ce billet, évidemment, mais ça va au-delà de ça. C’est une question de principes. Mais ce sera le sujet d’un autre billet, un jour, peut-être…

  • @Rose H: déjà, je suis vraiment contente que la deuxième partie de l’article soit en Une grâce à moi ^^
    Et puis aussi, je comprends tout à fait ce que tu veux dire par le fait d’éduquer ta mère. Moi, mon père, va lui faire comprendre que je ne vais pas me marier à 26 ans et avoir des enfants 9 mois plus tard… J’ai essayé de lui expliquer, de lui dire, que ma carrière professionnelle était plus importante pour moi parce qu’elle déterminerait le contexte dans lequel j’élèverai des enfants… Mais même si tout ça a l’air bien logique, je ne pense pas que ce soit digéré et accepté.
    Une génération ça a des préjugés. Nous aussi on en a. Il est difficile de les déloger. Par exemple, dans la famille de mon copain, le racisme est une histoire générationnelle, pour toute la famille il est normal d’entendre de la bouche des vieux que le temps de la colonisation française était le meilleur de tous. Pour eux, ce sont des pensées de vieux, des pensées qu’il ne fait pas prendre au sérieux. Je trouve ça totalement révoltant, d’autant plus qu’a chaque repas de famille je m’en prends plein la tronche (il fallait s’y attendre hein), mais pour eux c’est normal, être raciste c’est un peu comme être homophobe, c’est normal quand on est vieux.
    Tu m’imagines expliquer à la grand mère Franco-française de base que ça fait 85 ans qu’elle vit dans un monde qui exclut des êtres humains seulement parce qu’elle est ignorante? Je kifferais qu’elle m’écoute, et qu’elle arrête de me prendre pour celle qui connaît le nom des fruits exotiques parce qu’elle est cultivée et non parce que c’est de “ma culture”. Mais je ne peux pas. Je n’y arriverai pas. J’aimerais du fond de mon petit coeur, mais je ne peux pas.
    Alors si un jour, avec tout ton amour, tu peux faire comprendre à ta maman que tu es avec un homme aujourd’hui parce qu’on aime une personne et pas un sexe, et bien je veux bien la recette, parce que j’ai une tonne de gens à éduquer :)

  • @tevouille : En fait, si un jour, avec tout mon amour, j’arrive à faire comprendre à ma maman que je suis avec une femme parce qu’on aime une personne et pas un sexe (encore que, hein :D), j’en fais un brevet et je fais fortune chaton !

  • Ma mère a essuyé bien des reproches de la part de belle-famille pour être espagnole et surtout non-catholique… Elle en a chié grave… On lui a longtemps mis la pression pour qu’elle se convertisse ou qu’elle change de nationalité, mais elle a tenu bon et malgré ce que je croyais, il y a peu, elle était fière de ses origines modestes. Elle a intégré la Sorbonne, elle a fait de grandes études. Quand elle est morte, elle leur est devenue supportable… Mais ils s’en sont mordus les doigts quand la 2 ème femme de mon père une bonne française catho a débarqué dans leur vie!!! Je ne sais pas si c’est à cause de ça mais j’ai un peu du mal à ne pas accepté les pièces rapportées de la famille, même si elles ne seraient pas MON choix, elles restent le choix de ceux qui veulent vivre avec et donc à eux de les aimer, non?
    Aimons les gens pour ce qu’ils sont et pas pour ce que nous aimerions qu’ils soient ;-)!

  • J’avais effectivement lu la première partie de ton post sur ton blog (eh ouais), et j’en découvre aujourd’hui la suite. Je suis partagée. J’hésite entre te sauter au cou pour te féliciter (mais de quoi ? d’être gay? d’avoir dû passer par tant de souffrance pour ne pas être acceptée par ta propre mère?), ou te sauter au cou pour te réconforter (mais pourquoi ? tu es visiblement plus courageuse que je ne le serai jamais). Anyway, je te saute au cou, tu me diras.
    Je pense que je suis tout simplement contente de connaitre quelqu’un comme toi, qui ait bien voulu partager ca avec nous de surcroit. C’est comme ca qu’on enseigne la différence, et même si tu sens que c’est trop tard pour ta mère, ca ne l’est pas pour d’autres. Ta blessure de guerrière est sûrement profonde, mais les blessures de guerre sont souvent les plus honorables.

  • @Baby Haussmann : Ni Dieu ni maître, juste Beyoncé. I’m a survivor ! Blague à part, merci beaucoup. <3

  • Tout d’abord, je suis fière de toi, fière que tu t’acceptes, fière que tu assumes. Il y a tellement de personnes en quête de leur identité vraie ou qui l’étouffent pour tout un tas de raisons, la peur des conséquences étant souvent l’une d’entre elles.
    Mais je suis aussi triste que tu doives être confrontée au rejet alors que tu ne fais rien d’autre que vouloir être toi.

    Tu dis une chose importante malgré tout, ta mère s’est excusée. Même si elle ne comprendra pas, jamais, car elle est cadenassée dans ses croyances (et sa culture aussi non?), il me semble qu’il peut y avoir une minuscule ouverture. C’est mon côté optimiste absolue et Maman sans doute, mais j’ai envie de penser qu’avec le temps, il sera possible de parler de nouveau…? Au moins.
    Il faut laisser du temps au temps aussi bien pour toi, que pour elle. Je ne dis pas que cela résoudra tout, simplement avant que tu deviennes l’inventeur de l’année, je te souhaite de pouvoir renouer les liens en famille.
    Et pour info, moi je t’aime fort!

  • @coppelia : Merci pour tes mots <3

    Merci à toutes d’ailleurs ! Je n’ai jamais douté de la solidarité des Ladies mais je ne m’attendais pas forcément à autant de chaleur, d’encouragements de toute sorte, de réactions…

    Merci beaucoup. Surtout au nom de celles et ceux qui n’ont pas la chance d’être bien entouré-e-s.

  • Je relis ton article. Il faudra bien un jour que j’en sorte, du mien…

  • @Storia Giovanna : Je t’invite à relire la première partie, dans ce cas. http://ladiesroom.fr/2011/04/17/mon-placard
    Ne sors de ce foutu placard que parce que ça t’empêche de vivre ton existence comme tu l’entends. Que parce que tu en as envie et/ou que tu en as besoin.

    J’en suis sortie parce que c’était nécessaire, que je sentais que quelque chose clochait dans mon rapport au monde. J’ai fait un long travail sur moi-même ces quatre dernières années, je suis même allée jusqu’à tatouer sur ma peau mes plus profondes convictions, c’est dire !

    Si la bisexualité n’est pour toi qu’une orientation sexuelle et que tu as parfaitement intégré le fait qu’on peut aimer aussi bien un sexe comme un autre, je ne crois pas que le coming-out soit nécessaire. Mais je n’en sais rien, après tout. Dans tous les cas, je suis là si tu veux en parler. <3

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