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Pour que L’Écume des jours reste un livre !

Il est de ces chefs-d’œuvre qui ne peuvent avoir d’existence que dans leur version initiale et qui ont tellement d’aura que toute retouche, que toute adaptation va forcément le détériorer ou du moins le ternir.

Pour que L’Écume des jours reste un livre !Il en va ainsi à mon avis de L’Écume des jours de Boris Vian, écrit en 1947. Qui n’a pas lu L’Écume des jours ? Qui n’a pas pleuré à la fin, rigolé au milieu, rêvé sur les bords en lisant ce livre ?

Je l’avais lu plusieurs fois déjà, la première fois dans mon programme de français au collège et puis régulièrement de temps en temps, tellement il fait du bien ce livre.

Ce petit concentré, d’à peine 300 pages, de cynisme, d’humour, de réalisme et surtout d’amour… Alors, quand j’ai senti que bientôt les premières images du film allaient se faufiler sur Internet, me faussant les souvenirs que j’en avais, j’ai couru à la librairie le racheter.

Je l’ai dévoré une nouvelle fois. Avec rires, larmes et passion. Et le fait de le relire m’a confirmé mon sentiment premier quand j’ai entendu que quelqu’un allait le faire, faire de ce livre un film. Ramener le pouvoir d’imagination de ce livre à des images qu’on ne pourra plus dissocier du livre et dont certains ne sauront pas que ce fut un livre.

Loin de moi l’idée de réfuter toute adaptation cinématographique des livres, tout n’est pas à jeter – il y a des réussites – même si très souvent les films ne rendent pas justice à leurs petits frères de papier. Mais pour celui-ci en particulier, j’ai pas envie. Je ne veux pas qu’on impose à mon esprit des images.

Je ne veux pas voir Audrey Tautou quand je pense à Chloé. Je ne veux pas voir en vrai les patineurs qui s’éclatent sur les bords et qu’on vient nettoyer avec des machines, je ne veux pas voir les murs qui rétrécissent, je ne veux pas voir que dans le film il n’y a peut-être pas de petite souris grise, je ne veux pas de cet univers aquatique bizarre qu’il y a dans la bande annonce, et surtout, j’ai pas envie de voir le pianocktail.

Je ne veux pas voir tout ça parce que je veux encore arriver à les imaginer. Je veux garder ce pouvoir qui, selon mes âges, mes moments et mes humeurs, me permet de créer les personnages, les lieux et les moments de ce livre, et sont à chaque fois un peu différents.

Ce livre ne peut pas se retrouver figé et incarné par un film. C’est trop réducteur pour cette histoire-là. C’est trop étriqué, on ne peut pas faire rentrer L’Écume des jours dans un film. Même si je ne doute pas que le film sera réussi — Gondry n’est pas un naze — je ne pourrais me résigner à aller le voir.

Et pour argumenter un peu plus, j’ai noté mes petits passages préférés pour vous les faire partager ! Et dites-moi, comment on en fait des images de ces petits passages-là, sans tuer le livre ou sans tomber dans l’excès ou la caricature :

« En bas de la plateforme, dans la chambre, il y avait des soucis qui s’amassaient, acharnés à s’étouffer les uns contre les autres. »

Ou encore :

« Ils se rangèrent, en arrivant à l’extrémité droite de la piste, pour laisser place aux varlets-nettoyeurs, qui, désespérant de récupérer dans la montagne de victimes autre chose que des lambeaux sans intérêts d’individualités dissociés… »

Mais aussi…

« Le pharmacien saisit le papier, le plia en deux, en fit une bande longue et serrée et l’introduisit dans une petite guillotine de bureau. Le couperet s’abattit et l’ordonnance se détendit et s’affaissa. »

Et surtout :

« La souris écarta les mâchoires du chat et fourra sa tête entre les dents aiguës. Elle la retira presque aussitôt. 

- Dis donc, dit-elle, tu as mangé du requin, ce matin (…)

Elle ferma ses petits yeux noirs et replaça sa tête en position. Le chat laissa reposer avec précaution ses canines acérées sur le cou mince, doux et gris. Les moustaches noires de la souris se mêlaient aux siennes. Il déroula sa queue touffue et la laissa traîner sur le trottoir. Il venait en chantant onze petites filles aveugles de l’orphelinat de Jules l’Apolistique ».

De quoi a-t-on besoin de plus que ces mots, ces lignes et ces pages pour rendre vie et hommage à la plus belle histoire d’amour qui ait été écrite ? A mon avis, certainement pas d’un film.

5 Responses to “Pour que L’Écume des jours reste un livre !”

  • Je suis bien d’accord avec toi ! J’ai lu ce livre deux fois à des âges assez éloignés, et j’ai été bouleversée d’une manière différente à chaque fois. J’ai vraiment beaucoup de mal à imaginer ce que pourrait donner une adaptation cinématographique de ce livre. Et si une telle chose arrivait, je n’irai pas la voir histoire de ne pas “abîmer” les souvenirs que j’ai de ce chef d’œuvre.

  • Il y a déjà eu une adaptation de l’Écume des Jours, pour information, réalisée par Charles Belmont (avec Marie-France Pisier dedans <3) dans les années 60.

    Comme tu le dis, tout n’est pas à jeter : je pense que le film de Gondry sera un joli objet cinématographique à découvrir (du moins je l’espère), qu’on pourra éventuellement comparer au livre, mais c’est toujours une très mauvaise idée de comparer les livres et leurs adaptations cinématographiques.

    L’histoire du cinéma est jonchée de situations telles que celles-ci ; je suppose que si on continue à faire des adaptations, c’est pour une raison… Parfois ça marche, d’autres non, mais c’est toujours plus ou moins intéressant.

    J’ai l’exemple d’Harry Potter qui me vient en tête – désolée, hein : du film, je garde les souvenirs, du livre, les sensations. C’est cool !

  • @ Plipli : c’est tout le pouvoir de ce livre que d’arriver à nous toucher mais de manière différente à chaque fois ;-)

    @ Rose H : je ne savais pas pour la première adaptation. Bien sur que c’est parfois intéressant les adaptations cinématographiques mais le pouvoir d’imagination s’en trouve réduit. Quel gamin lisant Harry Potter pourra s’imaginer un sorcier différent de Daniel Radcliff ? Et avec les films qui sortent, est que les gens lisent encore les livres ? Pour ma part, j’avais commencé Millenium et j’ai eu beaucoup de mal à rentrer dedans. Sur ce je suis tombée sur la série adaptée du livre qui était diffusée sur canal +. Je n’ai donc pas lu le livre et n’en ai plus envie.

  • @Laurie : Je viens de voir la bande annonce finale de l’Écume des Jours et ça m’a brisé le cœur… Je crois que je n’irai pas le voir. Pas au cinéma en tout cas. C’est bête, parce que jusqu’ici j’étais plutôt curieuse, et tout s’est envolé, tout m’a paru moche et factice, j’ai eu envie de ressortir mon vieux bouquin à la couverture bleue avec les deux bonhommes sur les pièces montées de mariage et le lire en boucle jusqu’à la fin de mon existence.

    Ceci dit, je suis tombée hier sur la bande-annonce d’un film qui s’appelle “Confessions d’un enfant du siècle” avec Pete Doherty et Charlotte Gainsbourg, adapté d’un roman d’Alfred de Musset. Ma foi, la bande-annonce donne envie de lire le livre et pas de regarder le film. Peut-être qu’il faut le sentir, ça. Je sais pas.

  • Je sais ce que t’as ressenti en voyant cette bande annonce parce que pour écrire ce billet et être “objective” je suis allée la voir. Et oui pour notre plus grand malheur tout parait factice, même les dialogues prononcés par Romain Duris, quant au nuage qui les enveloppe dans le parc j’en parle même pas !
    Et je reste persuadé que tout livre adapté au cinéma mérite en premier lieu d’être lu ;-)

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