Il était 00 H 05 lorsque H poussa la lourde porte en bois du bar de chez Liliane. Dans ses poches, à peine de quoi boire plus de cinq bières. Elle prit place sur le tabouret à l’angle de la porte et du comptoir.
Là , elle avait une vue imprenable sur la pièce. Elle n’était pas bien grande, à peine 40 mètres carrés ; Liliane lui déposa, comme à son habitude, une bière à peine fraîche dans un verre à peine propre.
H tassa l’une de ses cigarettes, et avant de l’allumer, elle fit ce même rituel : elle prit une inspiration et fit le vide autour d’elle le temps d’un instant. Elle savait qu’une fois sa première taffe et sa première gorgée avalée, alors le monde autour d’elle changerait. Elle le redécouvrirait quelques heures plus tard d’une toute autre manière.
Elle aspira sa première taffe. Elle but sa première goulée, la sonnette retentit, c’est l’heure pour elle de Le laisser sortir.
***
Il était 05 H 06 lorsque H reprit ses esprits, elle l’avait encore laissé sortir et comme à son habitude, elle se retrouvait en sang dans une sombre ruelle. Ses joints et ses clopes avaient foutu le camp depuis belle lurette.
Elle n’était pas très loin du métro et se releva alors, pour son habituelle marche d’alcoolique. Elle savait que les regards des gens siffleraient sur elles tels des armes de destruction massive. Le soleil se levait à peine, pourtant Paris gardait en son ventre toute cette populace qui ne dort jamais et qui aime observer sur sa route, le genre d’énergumène qu’elle est.
Mais là tout de suite maintenant, la seule chose que H avait envie de faire, c’était de rentrer chez elle. Elle aurait eu cinquante kilomètres à parcourir que sa détermination n’aurait pas flanché. Sur sa route, les gens l’évitaient, la dévisageaient. Elle en avait l’habitude, mais c’était toujours aussi dur à vivre. A chaque fois, elle se disait que ce n’était pas bien grave, que des jugements, elle en avait eu et non des moindres. Pourtant, elle ressentait toujours ce petit sentiment de honte, pas bien longtemps, mais assez pour lui faire presser le pas malgré ses blessures.
Ces dernières n’étaient pas en reste ; cette fois-ci, il n’y était pas allé de main morte, en plus de ses anciennes blessures. Son menton se trouvait ouvert sur plus de cinq centimètres, quelques dents manquaient à l’appel, ses genoux étaient bien sûr en sang ainsi que ses bras. Fichtre, cette fois-ci, il n’y était pas allé avec le dos de la cuillère.
Alors qu’elle parvenait à la bouche de métro, H sentit ses poumons se compresser ; v’là qu’Il lui avait fait cogner les côtes. A la vue des agents de la RATP stationnés à l’entrée, H fit demi-tour et tenta le bus de nuit.
Le N02 passait dans le coin, il la déposerait en bas de chez elle. Sa marche d’alcoolique n’allait pas être si solitaire que cela finalement. Arrivée chez elle, H se mit à la recherche d’une bouteille de vin, il n’était que 7 H du matin, mais voilà que ce matin, les choses allaient tourner différemment.
Elle ne Le laisserait plus prendre le contrôle de sa vie, de son corps. Enfin elle allait mettre à mort cette enflure d’alcoolique qui avait trouvé refuge dans son cerveau, dans son esprit, dans sa vie depuis sa naissance. Il allait en prendre “plein les couilles le petit bâtard”. Elle commença par écrire sa lettre, ni trop courte ni trop longue, elle déclarait être en pleine possession de ses moyens et metterait fin à sa vie afin d’échapper à la possession surnaturelle que l’écrivain Charles Bukowski lui faisait subir depuis sa naissance.
En effet ce dernier, après avoir fait un petit tour en enfer, avait trouvé judicieux, selon ses dires, de sodomiser le Diable en personne, et ce dernier l’avait envoyé dans les limbes. H, elle, n’était pas encore née, et s’y trouvait également à ce moment. Elle tenait à préciser que tous ses dires lui venaient de ce vieil alcoolique pervers et mondialement connu pour cela. Lorsqu’elle naquit, l’écrivain s’accrocha à elle et se retrouva dans l’essence génétique de H.
Si ce dernier mit des années à prendre possession de H, il n’en loupa aucun instant. Un soir de ses 16 ans, H se vit octroyer par sa famille du moment, l’autorisation de sortir avec les amis d’un de ses fils, au Pub du coin. Sa première vraie soirée en solo, avec des litres de bière et de whisky à profusion dans le corps d’une gamine de 16 piges.
Il n’en fallut pas plus à Charles Bukowski pour prendre possession pour la première fois du corps de H. A la première pinte avalée, H se sentit partir ; soudainement affaiblie, elle prit conscience que son corps ne lui répondait plus. Elle tenta de crier, mais sa voix lui fit écho. Elle sentait, elle voyait, elle entendait, elle pouvait même sentir son corps la toucher. Le sale petit bâtard était ni plus ni moins en train de l’auto-ploter à la vue de tous. L’enculé.
H endura durant de longues heures, la folie de l’énergumène. Comme ce matin-là , elle s’était réveillée en sang. Pour sa première fois, il avait eu la décence de lui faire perdre sa virginité dans un lit à peine propre, avec un mec un peu moins sale. Il n’en avait pas fallu plus à Charles Bukowski pour être à même de prendre possession du corps et de l’esprit de H au moindre signe de faiblesse de sa part.
Plus il s’imposait, plus elle buvait pour oublier sa présence et plus il prenait possession d’elle, de son corps, ils étaient comme ces boxers sur un ring. Chacun boxait l’autre, tout en se pétant les dents sur ses rotules. A la lutte comme à la merde, il en chiait autant qu’elle, elle ne lui laissait aucun répit. Lorsque H reprenait conscience, elle s’isolait. De tout, de tous, elle s’enfermait, ne sortait que très tard ou très tôt. Lorsque les bars et “les rebeus” étaient fermés.
Ses seuls moments de tranquillité, c’était lorsqu’elle tirait sur son joint, nue, allongée sur son lit. Là , plus personne ne pouvait l’atteindre. Elle était comme cette bulle de savon impénétrable. Elle dérivait entre les mondes. Son esprit s’ouvrait à tout ce qui, en temps normal, lui échappait.
Elle pouvait voir clairement ce qui l’entourait. Elle ne ressentait plus ni colère, ni souffrance. Elle se sentait libre de gravir des montagnes. A chaque fois le même résultat, le même combat à mener, encore et encore.
Sans rupture avec son cercle de vie, H devint au fil des années, à peine plus qu’une ombre. Elle sombrait dans cette lente mascarade que l’on appelle… au pire la vie, au mieux l’ennui. Mais ce matin-là , c’en était terminé de toutes ces “enculeries à la mords-moi le nÅ“ud”. Plus jamais elle ne se laisserait “enculer” par des ivrognes puant le foutre rassis à des kilomètres, pour quelques whiskies et une bavette.
Elle ne resterait plus victime de sa propre vie. Elle deviendrait l’actrice de sa propre mort. Sa lettre terminée, elle regarda son appartement, comme à son habitude, il était dans un état lamentable. Lorsque les pompiers et la police entreraient, ils seraient surpris de découvrir dans cet appartement, une jeune femme de 23 ans. Avec la vie devant elle. Tout ce qu’ils trouveraient seraient des dizaines de bières vides, des cadavres de bouteilles de vin s’entrechoquant à même le sol. Une odeur pestilentielle les accueillerait ainsi que des restes de boîtes de conserves.
H s’enveloppa dans l’un de ses draps et descendit, en laissant la porte entrouverte, les trois étages de son immeuble. Il faisait encore calme à cette heure-ci le dimanche, ses voisins aiment la tranquillité de ce dernier. Ils allaient être ravis.
Elle enroula son drap autour de son cou et l’attacha au barreau de la grille d’entrée de l’immeuble. Elle allait enfin pouvoir dire adieu à cette chienne de vie et peut-être, pourquoi pas, en vivre une autre. La sienne. Seule. Alors qu’elle fermait les yeux, elle crut le temps d’une seconde voir quelqu’un derrière un rideau. Ce fut sa dernière pensée. Une seconde plus tard, H, l’artiste ratée du 3ème étage, fit ce petit pas, vers le grand vide.
(cc)Â KeltiekÂ
posté le 16/01/2013 | 2297 vues | 6 commentaires | tags: French Bukowski Girl; Fiction; Street Book | une personne a aimé
merci à toi si tu le souhaite tu peux nous faire une correction ^^
Pas tant de fautes d’orthographe que ça en réalité… Plutôt une incohérence certaine dans la concordance des temps. Mais j’ai fait quelques petites modifs en plus de celles de Julie ;)
M’en vais la Tweeter de suite à Mr Bernard Pivot ^^
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Un GRAND merci à vous tous pour le partage de cette oeuvre ! Vraiment ! Nous vous posterons une fois par semaine les 5 parties de cette nouvelle/Récit qui sera adaptée en web série par l’association Street Book ! #FrenchBukowskiGirl