Coeur

Une lettre

Article sélectionné par Tevouille lors de sa semaine de Rédaction en Chef.

Ma petite Mamie Chérie,

Une lettreJ’ai envie de t’écrire une lettre aujourd’hui. Bon, comme pour les lettres au Père Noël, on ne sait jamais trop où les adresser, nos lettres. Mais peut-être, qu’à l’instar du Monsieur barbu, Saint Pierre a aussi un secrétariat qui se charge de répondre à ses lettres à la fois naïves, pleines d’espoirs, mais aussi tellement tristes… Parce que je garde bêtement un minimum d’espoir secret que tu liras mes mots…

J’ai eu envie de t’écrire parce que l’autre jour, j’ai pensé plus à toi que d’habitude. C’était ton anniversaire. Alors comme le veut notre tradition, je suis allée mettre un cierge, dans une petite église à Bayonne, cette fois. Tu vois, notre tradition fait le tour de la France. J’ai mis un cierge aussi pour le grand-père de mon amoureux. Je sais que tu ne m’en voudras pas que je lui fasse profiter de notre tradition.

Tu aurais eu 98 ans. Tu aurais détesté cet âge. Tu nous aurais dit que c’était assez, que tu ne voulais pas non plus devenir « trop » vieille ! Et tu n’envisageais certainement pas de passer 100 ans. Tu en aurais fait encore rire des personnes avec ton âge. Tu les aurais tous bernés, un peu plus, tellement il était difficile de croire que tu étais née il y a si longtemps.

Moi, par rapport à toi, ça va un peu mieux, je fais des progrès, comme ne le témoigne pas ma lettre (surtout que l’envie m’a prise de l’écrire au bureau, ce n’était pas très malin). Ce n’est pas tant de ne pas te voir le plus dur, j’arrive à m’habituer assez bien et les photos, les souvenirs, me permettent de garder une image très nette de toi. Non, le plus dur, c’est de ne pas pouvoir te parler. Parce que j’avais pris l’habitude de tout te raconter. Même quand j’étais à des milliers de kilomètres, tu étais la première que j’appelais.

Et si l’image de ton visage est encore très nette, ta voix l’est de moins en moins, et c’est nul, de ne pas pouvoir garder ce genre de souvenirs. Combien de fois, j’ai eu envie de faire ton numéro de téléphone, juste en me disant, si ça se trouve on va me répondre en me disant « Ah ça, c’est ma fille ». Ce numéro, je l’ai connu par cœur, avant même celui de chez mes parents. Il fallait bien que j’appelle Papi pour lui commander un gratin de macaronis pour ma prochaine venue. Je ne suis pas sûre qu’un jour j’arrive à l’oublier.

En tout cas, j’espère que tout va bien là où vous êtes. As-tu eu assez de temps pour raconter à Papi tout ce qui s’était passé pendant les 15 ans de son absence ? Il doit être content pour nous, qu’on ait pu vivre tout ça toutes les deux ; mais au fond, il doit être aussi un peu jaloux parce que j’étais sa petite fille à lui ;-) Alors bon moi j’avance, pas aussi vite que je le voudrais, mais je progresse dans ma petite vie, avec ce manque que je ressens tout le temps.

Et malgré les mois qui passent, ça reste douloureux. Je ne me souviens pas pour Papi… combien de temps ça avait pris, pas avant d’oublier non, juste avant que ça fasse un peu mois mal ou un peu moins pleurer. Alors du coup, je t’écris virtuellement. Parce qu’au final, écrire ça fait partie de ce que je sais faire à peu près correctement. Je fais pleurer les lectrices de Ladies Room, qui doivent me prendre vraiment pour une taré de ne pas arriver à passer à autre chose. Mais, tu sais, je m’en fous de ce qu’ils pensent tous. Je crois que ça me fait du bien.

Tu pourras dire à Papi aussi que je me suis mise à la cuisine pour de vrai. Et que c’est nul que j’ai été aussi petite quand il était là. Il aurait pu m’apprendre des trucs. Tu te rends compte que j’ai pas mangé de vraies bugnes depuis 18 ans… Içi dans le Sud-Ouest, les bugnes, ils connaissent pas. Ce qu’ils appellent des bugnes, se sont en fait des merveilles. Tu vois, ils n’y connaissent rien. Alors peut-être que cet hiver, je vais faire des bugnes. Toute seule comme une grande. Et je les mangerai en pensant à vous.

Et aussi, je voulais te dire, j’ai mis de la rhubarbe dans mon jardin. J’en mets dans mes compotes de pommes. Tout le monde adore et je suis très fière de dire que c’est ta recette. J’ai essayé avec les autres grand-parents. D’aller les voir, de créer un “pseudo lien”, d’écrire de partout où je partais en vacances. Mais contrairement à toi, je ne suis pas sûre qu’ils se baladent avec ma carte postale dans leur sac. C’est difficile. Mes efforts ne paient pas. Alors je baisse les bras.

J’ai pas oublié ma promesse que je t’ai faite l’autre jour devant les cierges. Je vais venir te voir avec papi. A Noël. Il y aura peut-être de la neige. Ce sera drôlement joli. Un vrai jardin d’hiver. Parce qu’il le faut. Il faut que je vois ton nom écrit sur cette putain de plaque, collée sur cette putain de pierre rose. Il le faut, pour mon bien, que je le vois écrit que t’es partie. C’est pas une solution d’avoir mis ça dans une case et rayé le cimetière des lieux qui existent pour de vrai. Il faut que je vois écrit ton nom à côté de celui de papi, pour réaliser.

Peut-être même que je viendrais avec mon amoureux, pour vous le présenter. Tu dirais de lui qu’il a de bonnes manières. Lucette avait donné son accord pour toi de toute façon, alors je sais qu’il te plairait. Papi serait un peu plus sur la réserve, je suppose, en sa qualité de grand protecteur. Mais il l’aimerait tout autant parce qu’il me rend super heureuse.

Mais tu sais ma petite Mamie ce qui est le plus dur ? C’est que depuis plus de 3 ans, je ne suis plus le rayon de soleil de personne, et ça, vraiment, ça me rend triste de ne plus t’entendre me le dire… Mais là, il faut que je te laisse, je dois aller raconter la rencontre de ma belle-mère à un enterrement ! Et tu verras, tu vas rigoler.

(cc) mrkvm

6 Responses to “Une lettre”

  • Merci Laurie de nous avoir fait partager ce texte. Les larmes perlent sur mes joues… J’avais moi aussi écrit un texte sur ma grand mère ici même il y a longtemps… Qu’est ce qu’on les aime nos mamie…

  • C’est une très belle lettre ….j ai eu la même mamie que toi et elle me manque tous les jours ….

  • @ CecileG : merci de l’avoir lu ;-) Oh que oui on les aime ;-)

    @ Marylor4 : même si elles nous manquent, je me dis qu’au moins j’ai eu la chance d’avoir une mamie comme ça et de la connaitre pendant 25 ans ;-)

  • @Laurie : tout pareil ….

  • Ah, c’est horrible cette sensation qu’on aurait pu l’écrire nous-même cette lettre. Elle m’a terriblement touchée. Moi aussi faudrait que je me décide à aller les voir. Même si c’est plus récent, faudra bien un jour.

  • @ Shin : le fait d’aller les “voir” nous fait réaliser. Et je crois que j’ai encore un peu du mal ;-) Après d’un autre côté, je n’ai pas besoin d’aller au cimetière pour penser à eux, donc je me dis que ca sert à rien de se forcer !

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