Histoires

“Tomboy” – “Laurence Anyways” : de la conquête de l’identité sexuée

Il y a un an, en juillet 2011, je suis allée voir Tomboy de Céline Sciamma. L’histoire de Laure, 10 ans et garçon manqué, qui arrive en plein été dans un nouveau quartier. En faisant connaissance avec les enfants du quartier, elle s’invente une nouvelle identité : elle sera Mickaël. Résultat : Lisa, la seule fille de cette bande d’enfants, tombe amoureuse de ce garçon un peu perdu dans cette nouvelle vie. La fin de l’été ne risque-t-il pas de briser ce secret ?

« Tomboy » – « Laurence Anyways » : de la conquête de l’identité sexuéeSamedi soir, je suis allée voir Laurence Anyways de Xavier Dolan. Laurence Alia, 35 ans, est un brillant professeur de lettres dans un lycée québécois et vit avec Fredérique une passion dévorante. Le jour de son 35e anniversaire, il annonce à Fred qu’il ne peut plus vivre dans ce corps d’homme. D’abord confuse, Fred décide malgré tout de l’aider à se travestir. Jusqu’à ce que l’équilibre du couple en soit rompu…

Je voudrais aujourd’hui mettre en parallèle ces deux films qui m’ont touchée, bouleversée au plus haut point. Tout simplement parce que je suis atteinte par ce trouble de l’identité sexuée. Autrement dit, même si aujourd’hui, je réussis enfin à assumer le fait d’être une femme à part entière, j’ai longtemps pensé me couper les seins, arrêter mes règles, ne pas m’épiler, bref, faire obstacle à ce que la société voulait et attendait de moi en tant que femme.

Mon passage en thérapie fut trop bref, mais il fut nécessaire à cette construction identitaire. La première chose que j’ai dite à ma thérapeute est « Je me sens comme un homme dans un corps de femme ». J’avais alors presque 24 ans et je ne m’étais jamais intéressée de plein fouet à la relation intime à l’autre. L’électrochoc qu’elle a proposé alors a été de me dire : « Et envisagez-vous sérieusement la chirurgie ? » J’ai su à cet instant précis que quelque chose allait sourdre en moi : la recherche de mon identité sexuée

A commencé pour moi ma vie intime : certaine désormais qu’il me fallait affronter cet être de chair que je suis devenue, j’étais alors plus à même d’aller vers l’autre, quitte à me perdre. Puisque je ne savais pas si j’étais homme caché ou femme en devenir, j’ai décidé d’être tous les personnages à la fois. Dans mes relations amoureuses surtout. J’étais à la fois attaquante et attentiste. Oui, je me suis beaucoup amusée, mais j’étais fatiguée.

Mon deuxième électrochoc a eu lieu à 27 ans. J’ai fait une retraite dans une communauté que je connais, et je me suis dit qu’il fallait que je change quelque chose à ma vie. En rentrant de cette retraite, je suis entrée chez un coiffeur et je lui ai dit :« Coupez-moi tout, je vous fais confiance ». La coiffeuse était éberluée : cela ressemblait fort à une démarche suicidaire. Quelque chose de très fort s’est passé entre nous deux. Elle a senti qu’elle allait devenir complice de ma libération quand elle m’a dit : « Sérieux, je te remercie de me faire ça, ça me change de toutes les grognasses qui me demandent de juste égaliser les pointes ! »

Je suis ainsi partie à la conquête de ma féminité. Ayant désormais les cheveux courts, et me faisant appeler Monsieur couramment dans les magasins depuis deux ans, j’ai pris conscience que mon apparence était déterminante dans ce que je suis. Désormais, je prends soin de moi, je me maquille – pas tous les jours –, ma garde-robe se féminise peu à peu… Quand je séduis des hommes et que je leur montre des photos d’avant, ils me disent qu’ils me préfèrent avec les cheveux longs. Alors je leur explique ce problème identitaire qui me poursuit…

Bien que je commence maintenant à être à l’aise avec mon identité sexuée, je suis toujours autant bouleversée quand j’entends des témoignages de transgenres ou lorsque je vois des films comme Tomboy ou Laurence Anyways. Je me demande à quel moment, dans quel état d’esprit, quels sont les événements qui poussent un être en recherche d’identité sexuée à aller jusqu’au bout de sa démarche.

À mon avis, il y a beaucoup trop de facteurs pour qu’on puisse établir une histoire linéaire de cette conquête déterminante pour chaque humain. Qu’est ce qui fait qu’on puisse se sentir aussi mal dans son corps ? Comment l’entourage des personnes atteintes de troubles de l’identité sexuée appréhendent-elles ce défi aux lois de la nature que semblent lever ces personnes ? Et surtout, en termes de sexualité, la société est-elle prête à accorder une certaine forme de compréhension face aux besoins intimes de ceux qui, à l’instar des handicapés, sont parfois considérés comme des monstres ?

Les deux films que je cite ont justement ceci en commun, qu’en termes de sexualité et de mode de vie, les protagonistes sont complètement à rebours de ce que l’on pourrait attendre d’eux. Laura/Mickaël a 10 ans, et à cet âge, même si les premiers émois semblent poindre – comme en témoigne le baiser échangé avec Lisa –, on ne peut pas dire que cet enfant se questionne directement sur la sexualité. Tandis que Laurence n’a pas décidé de devenir pour autant homosexuel et restera pratiquement toujours fidèle à sa passion pour Fred.

Ceci prouve une chose qui ne paraît pas si évidente en soi : l’identité sexuée ne détermine pas l’identité sexuelle. On peut très bien être hétérosexuel au départ et garder après l’opération cette passion pour les personnes de prédilection. Ce n’est pas parce qu’on devient un homme ou une femme qu’on changera forcément ses goûts sexuels. Mais, bien souvent, les transgenres – notamment les hétérosexuels au départ – préfèrent abandonner totalement toute vie sexuelle, face à l’incongruité et l’incompréhension de la plupart des personnes qu’ils croisent.

Je conseille donc à toutes les lectrices de voir Tomboy et Laurence Anyways, ne serait-ce que parce que les deux films traitent intelligemment des troubles de l’identité sexuée, tout en évitant les écueils des représentations de l’identité transgenre (à savoir le trav follasse/le drag-king, etc.). Parce que, malgré tout, ces questions intimes deviendront tôt ou tard des questions sociétales.

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