Ladies Room - Le quotidien des filles a la page

24. mai 2013

Mot de passe oublié

chouki26

Un corps sain dans un esprit sain ?

J’aime le concept vieillissant - dans l’esprit de certains, certes, mais néanmoins efficace pour la plupart d’entre nous - d’utiliser des mots pour soigner les maux. Que l’on se sente seule ou bien entourée, que nos objectifs soient flous ou déterminés, que nos émotions soient nos ennemies ou nos complices, il y aura toujours un mot, le mot, celui qui pourra exactement décrire l’instant où il y a eu ce cheminement dans notre esprit qui nous a fait voyager vers telle ou telle destination perceptive.

espritsain.jpgPetits, nous avions tous des cahiers où l’on dessinait de drôles de choses, ces bidules qui avaient marqué notre journée et certainement notre perception future de l’environnement, voire même du monde. Ce petit cahier pourrait aisément se matérialiser en un espace infini de liberté. Nous créions notre propre langage et c’est ainsi qu’est né notre premier emploi du “mot”. Ainsi, un losange plus ou moins ovale et de couleur rouge pouvait tout à fait signifier un sentiment d’extrême colère, sûrement dû à une frustration antérieure ressentie par notre coeur enfantin, un soleil plus ou moins carré de couleur jaune pouvait alors se traduire par un sentiment de zénitude et d’apaisement à travers l’impression de se sentir bien entouré et en sécurité. Chaque objet, chaque couleur, chaque trait de crayon se traduit en langage adulte par des mots.

Néanmoins, petit, nous n’avions pas accès à ce qu’il y a de plus beau au monde (à mon sens), l’art de parler. D’où l’art de s’exprimer et d’exprimer ses émotions par un petit dessin fait sur le coin d’un cahier. Mais ce petit dessin inutile et dégagé de tout sens pour l’œil, le cerveau et le ressenti d’une personne, peut représenter le moment le plus important, vécu par quelqu’un d’autre. C’est ici que le précepte “La liberté des uns s’arrête où commence celle des autres” prend toute son ampleur.

Chacun a sa propre vision de la liberté. Personnellement, je conçois ma liberté comme une sorte d’ami imaginaire, il est là, je sais à quoi il ressemble mais personne d’autre que moi ne peut l’apprivoiser. Ainsi, si je dessine une étoile verte, cela sera la métaphore parfaite de ma liberté d’expression par rapport à ce moment précis, alors que l’étoile verte d’un autre sera le ressenti inverse pour toi, lecteur. Entre le moment où je parle (où je dessine) et celui où vous m’entendez (où vous observez mon dessin), il y a un tel décalage d’émotions que nous ne pourrons certainement jamais nous comprendre. Mais l’essentiel étant de trouver le bon mot, au bon moment, pour se libérer de sa frustration.

Pré-adolescents, nous avions un journal intime (il peut nous suivre parfois jusque dans notre vie d’adulte). Le cahier de dessins se transformait alors en cahier d’écriture, il est toutefois encore trop tôt et nous sommes encore si pudiques de nos émotions qu’il nous est impossible de les exprimer à l’autre. L’ami imaginaire (l’espace de liberté) se matérialise ici en notre propre conscience. Nous découvrons de nouvelles émotions à associer avec de nouveaux mots en se parlant à soi-même. De nouveau, nous rencontrons ici un précepte nous enseignant qu’il faut se connaître avant de connaître les autres.

Il y a alors une telle myriade de sentiments à associer à une telle quantité de mots que nous nous retrouvons de nouveau face à ce fichu sentiment de frustration. Petit, il y avait la frustration et la peur de sentir l’incompréhension de l’autre, et le sentiment d’implosion et de bouillonnement par l’envie de dire quelque chose mais de ne pouvoir le faire par manque de moyens techniques (le vocabulaire). Ce qui fait naître cette insatisfaction, pré-adolescent, c’est la peur de se découvrir soi-même, son ego et de ne pas trouver le bon mot au bon moment.

Alors parfois, sur ces journaux intimes, nous pouvons apercevoir un petit dessin dans un coin, retour vers un passé pas si lointain que ça ; l’expression par le dessin se combine alors à l’art du mot pour décrire exactement à sa conscience l’image que nous voulions. L’esprit se libère comme d’un poids. Nous sommes à cette période encore trop maladroits mais un jour viendra où le vocabulaire émotif n’aura plus aucun secret pour nous… quoi que !

Adolescents (de notre génération), nous avions un blog. Nous ne maîtrisions toujours pas l’art du mot mais nous commencions à bien associer l’image et le mot. La pudicité fut vite balayée par l’envie d’être connu et reconnu. Nous mettions alors nos sentiments à nu et à la vue de l’autre. Notre conscience nous alertait pourtant de ne pas exposer à un tel danger nos émotions, mais elle nous avait tellement torturés en pré-adolescence que nous ne l’écoutions pas.

Nous commencions à nous créer une personnalité bien à nous, qui continuerait d’évoluer sans fin au fil de nos ressentis, de nos erreurs et de nos rencontres. Durant cette période, le mot ne connaissait aucun degré, c’est bien ou c’est mal mais il n’y avait pas d’entre deux. L’image s’associait aux mots, un article correspondait à une image recherchée sur Internet pendant de longues heures pour exprimer exactement ce que l’on veut transmettre. La forme, le trait et la couleur faisaient à nouveau leur apparition.

La fameuse crise d’adolescence passant par là, nos idées étaient si bien arrêtées que nous régressâmes et se créa alors le conflit entre moi et moi. Alors que la pré-adolescence était un commencement à la création d’une complicité intérieure, l’adolescence n’est autre qu’une rupture. La frustration ici vient du peu de connaissance de nous-mêmes, du sentiment d’incompréhension totale de l’être qui se trouve en face de moi et de la peur de ne jamais pouvoir sortir de ce cercle pervers. Mais cet échec n’est autre qu’un grand pas vers un meilleur moyen d’expression : apprendre de l’autre.

Adulte, nous avons un cahier à dessin, un journal intime, un blog et un agenda. Voir le tout en un ! La plupart n’ont que l’agenda, signe distinctif de l’être humain accompli et actif (afin de prouver à l’autre sa réussite) et signe rassurant pour soi-même puisqu’il donne l’impression de ne pas avoir le temps de se retrouver seul face à sa pensée. Le mot “avenir” nous encercle. La découverte de soi se fait par la rencontre avec l’autre. Le vocabulaire s’enrichit. Les émotions sont belles et bien là mais nous ne prenons plus le temps de les exprimer, nous les cachons dans un coin de notre tête jusqu’à saturation et pourtant nous avons à notre disposition tant de moyens pour se libérer de nos maux.

Manque de temps ou peur ? Je parie sur la peur. Cependant, rappelons-nous que, petits, nous nous battions pour pouvoir nous exprimer et adultes, nous fuyons à la seule pensée de s’exprimer. Naît alors une nouvelle frustration : je n’ai pas encore trouvé de mots à mettre dessus, je suis aujourd’hui une de ces adultes qui dépose toutes ses émotions dans un coin en remettant à plus tard le rendez-vous avec moi-même.

J’aime le concept des mots pour soigner les maux, manier les mots, me tromper, recommencer, apprendre de nouveaux mots m’aide au quotidien à soigner mes petits bobos. Associer une émotion à un mot me libère l’esprit. Parfois, je croise sur mon chemin une journée que je considère comme la pire de mon existence, je trouve d’ailleurs que je vis souvent ce genre de journées, et rien que l’idée d’imaginer que le soir, il y aura la rencontre de mes ressentis et du bon mot à écrire, cela me donne la force de tenir.

Tous les écrivains torturés par la vie ont tous déposé leurs pensées sur tant de pages blanches, fut-ce salvateur ? Certainement pas à long terme. Mais au moins sur le moment présent, c’est réussi et pour la suite… Advienne que pourra.

(cc)  _mubblegum_

 

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