Lors du dernier Festival de Cannes, il y a eu des films drĂ´les, des films intelligents, des films Ă©mouvants. Il y a eu de très bons acteurs, de beaux plans, des montages originaux. Il y a eu des jeunes filles bouleversĂ©es, Françoise Hardy, des amoureux, de la musique cubaine… Et puis il y a eu Leos Carax. Enfin, j’ai vu la lumière cannoise, l’Ă©motion tant attendue, le bouleversement dont j’avais tant rĂŞvĂ©. J’ai vu Holy Motors.
Tout a commencĂ© par une coĂŻncidence. Deux places pour monter les marches dont personne ne voulait. Alors je les ai prises. J’avais eu des Ă©chos d’Holy Motors, suite aux projections du matin, tous très positifs. Mais je peux l’avouer, j’Ă©tais plus fĂ©brile Ă l’idĂ©e d’enfiler ma robe de soirĂ©e pour gravir les 24 marches les plus cĂ©lèbres du monde que pour dĂ©couvrir le film de Carax.
Et puis les lumières dans la salle se sont Ă©teintes. Le petit air du Carnaval des animaux a retenti… Le silence s’est fait dans le Grand Théâtre Lumière… Premier plan du film, premier choc. C’est une salle de cinĂ©ma ! Nous, spectateurs du film sommes face Ă d’autres spectateurs. Ce n’est pas nouveau, certes, mais ça reste toujours aussi efficace, cela nous remet dans notre position de voyeur. Ça donne Ă©galement le ton de tout ce qui va se passer par la suite. Dès la première seconde, Carax nous prend par la main, nous la serre très fort, comme pour vous signifier que c’est bien lui le patron et qu’il fera de vous ce dont il a envie, qu’il nous emmènera lĂ oĂą bon lui semble… En gros, soit vous suivez, vous acceptez la balade, soit vous partez. LĂ , croyez-moi, il faut accepter le voyage.
Denis Lavant incarne un certain Monsieur Oscar - mais est-ce vraiment son nom ? - sorte de comĂ©dien, transformiste, ou d’agent d’une organisation mystère dont on ignore tout, qui incarne toutes sortes de personnages dans toutes sortes de situations : un trader, une grand mère mendiante, un acteur dans un studio de motion capture, etc. Il retrouve mĂŞme le costume et la perruque rousse de Merde, le personnage du court mĂ©trage de Carax dans le triptyque Tokyo. Pour passer de l’un Ă l’autre, il se change dans une limousine aux airs de loge de cabaret, conduite par CĂ©line (Edith Scob). Tous ceux qu’il croise croient Ă ses identitĂ©s… MĂŞme la jeune fille qu’il va chercher Ă une soirĂ©e. Elle l’appelle “Papa”, n’a aucun doute. C’est peut-ĂŞtre lĂ le personnage le plus dĂ©routant. Mais il n’y a pas d’explication. Carax rĂ©alise-t-il ainsi un film d’anticipation ou une mĂ©taphore critique de notre sociĂ©tĂ© actuelle ? Le message importe assez peu, je crois. Car il y a quelque chose de David Lynch dans ces Holy Motors. Quelque chose de l’ordre de la sensation, du bouleversement, de l’Ă©clair. Comme une rĂ©alitĂ© Ă©trange et dĂ©rangeante dans laquelle on accepte d’ĂŞtre plongĂ© pendant deux heures. Des nains seraient arrivĂ©s par hasard, que cela ne m’aurait mĂŞme pas surprise !
Il y a aussi quelques instants d’anthologie dans le film. L’entracte, tout d’abord. Soudain, au milieu du film, Carax filme en gros plan une partition de musique sur laquelle est Ă©crit “entracte”. On retrouve alors Denis Lavant jouant de la guitare dans une Ă©glise. Il marche, la camĂ©ra le prĂ©cède, le filmant en travelling arrière, il est rejoint par de nombreux musiciens (dont Bertrand Cantat, que l’on reconnait Ă peine). Le morceau se termine. L’histoire reprend. LĂ encore, pas d’explication. LĂ encore, il n’y en a pas besoin. Carax nous a laissĂ© quelques minutes pour respirer, avant de nous replonger la tĂŞte dans l’eau.
Puis arrive la sĂ©quence avec Kylie Minogue. Oscar et Jean se croisent au hasard d’un accident de limousines. Elle exerce le mĂŞme mĂ©tier que lui. Ils se sont connus de nombreuses annĂ©es auparavant. Ensemble, ils entrent dans la Samaritaine, explorent ses couloirs en ruine, marchent entre les mannequins dĂ©membrĂ©s qui gisent au sol. Elle se met Ă chanter, il y a comme du Jacques Demy dans l’air. Ils grimpent sur le toit, puis il s’en va. Carax offre ici au spectateur une scène de pur romantisme, qui dĂ©tonne franchement avec l’ensemble du film. Sa camĂ©ra glisse entre les pylĂ´nes et monte les escaliers du grand magasin moribond avec une infinie douceur et tendresse. J’ai les larmes au bord des yeux.
Enfin, dans la dernière sĂ©quence du film, les humains ont disparus. Il ne reste que les limousines qui sont rentrĂ©es au garage… Des limousines qui s’interrogent ! On rit, une dernière fois, de la situation, mais aussi du tour que vient de nous jouer Carax, capable de tout, mĂŞme de donner la parole Ă de grosses cylindrĂ©es.
Enfin, Holy Motors apparait comme un vrai film de cinĂ©aste. Leos Carax cite Ă l’envie, rendant hommage Ă David Lynch, mais aussi Ă Jean-Luc Godard (Kylie Minogue porte une perruque blonde courte et s’appelle Jean…), ainsi qu’Ă lui mĂŞme ! Comme je le disais tout Ă l’heure, il fait revivre l’un des ses personnages, Merde, il se dĂ©lecte d’un long plan en plongĂ©e sur le Pont Neuf depuis le toit de la Samaritaine, etc. Certains diront qu’il s’agit lĂ d’une oeuvre Ă©gocentrique et Ă©gocentrĂ©e, bien peu gĂ©nĂ©reuse. Je pense, au contraire, qu’il faut y voir une volontĂ© de Carax de crĂ©er une oeuvre complète dans laquelle les films se rĂ©pondent, mais aussi une main tendue vers le spectateur aguerri, comme un clin d’oeil Ă l’Ă©rudit.
Au final, le film aura divisĂ© les journalistes toute la journĂ©e, ainsi que le public du Grand Théâtre le soir de sa prĂ©sentation officielle. Les hourras ont cĂ´toyĂ© les huĂ©es. Et dans un ultime Ă©lan de libertĂ©, Carax, après avoir essuyĂ© une larme, s’est allumĂ© une clope.
posté le 05/07/2012 | 373 vues | 2 commentaires | tags: carax leos carax denis lavant holy motors Festival de Cannes ciné cinéma
Merci poulette !
Moi non plus, je n’y connaissais rien en Carax, et comme tu l’as vu, ça ne m’a pas empĂŞchĂ© d’apprĂ©cier… D’ailleurs, dans LibĂ© la semaine dernière, Carax lui mĂŞme conseille aux gens d’aller voir son film sans avoir rien vu de lui (voire jamais rien vu du tout au cinĂ©ma) !
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En voilĂ une sublime chronique ! Je ne suis pas du tout au fait de l’oeuvre de Carax, mais ça m’a vraiment envie de regarder le film. Si j’en ai l’occasion… ;)