Ladies Room - Le quotidien des filles a la page

23. mai 2013

Mot de passe oublié

CecileG

Lors du dernier Festival de Cannes, il y a eu des films drĂ´les, des films intelligents, des films Ă©mouvants. Il y a eu de très bons acteurs, de beaux plans, des montages originaux. Il y a eu des jeunes filles bouleversĂ©es, Françoise Hardy, des amoureux, de la musique cubaine… Et puis il y a eu Leos Carax. Enfin, j’ai vu la lumière cannoise, l’Ă©motion tant attendue, le bouleversement dont j’avais tant rĂŞvĂ©. J’ai vu Holy Motors.

holy-motors.jpgTout a commencĂ© par une coĂŻncidence. Deux places pour monter les marches dont personne ne voulait. Alors je les ai prises. J’avais eu des Ă©chos d’Holy Motors, suite aux projections du matin, tous très positifs. Mais je peux l’avouer, j’Ă©tais plus fĂ©brile Ă  l’idĂ©e d’enfiler ma robe de soirĂ©e pour gravir les 24 marches les plus cĂ©lèbres du monde que pour dĂ©couvrir le film de Carax.

Et puis les lumières dans la salle se sont Ă©teintes. Le petit air du Carnaval des animaux a retenti… Le silence s’est fait dans le Grand Théâtre Lumière… Premier plan du film, premier choc. C’est une salle de cinĂ©ma ! Nous, spectateurs du film sommes face Ă  d’autres spectateurs. Ce n’est pas nouveau, certes, mais ça reste toujours aussi efficace, cela nous remet dans notre position de voyeur. Ça donne Ă©galement le ton de tout ce qui va se passer par la suite. Dès la première seconde, Carax nous prend par la main, nous la serre très fort, comme pour vous signifier que c’est bien lui le patron et qu’il fera de vous ce dont il a envie, qu’il nous emmènera lĂ  oĂą bon lui semble… En gros, soit vous suivez, vous acceptez la balade, soit vous partez. LĂ , croyez-moi, il faut accepter le voyage.

Denis Lavant incarne un certain Monsieur Oscar - mais est-ce vraiment son nom ? - sorte de comĂ©dien, transformiste, ou d’agent d’une organisation mystère dont on ignore tout, qui incarne toutes sortes de personnages dans toutes sortes de situations : un trader, une grand mère mendiante, un acteur dans un studio de motion capture, etc. Il retrouve mĂŞme le costume et la perruque rousse de Merde, le personnage du court mĂ©trage de Carax dans le triptyque Tokyo. Pour passer de l’un Ă  l’autre, il se change dans une limousine aux airs de loge de cabaret, conduite par CĂ©line (Edith Scob). Tous ceux qu’il croise croient Ă  ses identitĂ©s… MĂŞme la jeune fille qu’il va chercher Ă  une soirĂ©e. Elle l’appelle “Papa”, n’a aucun doute. C’est peut-ĂŞtre lĂ  le personnage le plus dĂ©routant. Mais il n’y a pas d’explication. Carax rĂ©alise-t-il ainsi un film d’anticipation ou une mĂ©taphore critique de notre sociĂ©tĂ© actuelle ? Le message importe assez peu, je crois. Car il y a quelque chose de David Lynch dans ces Holy Motors. Quelque chose de l’ordre de la sensation, du bouleversement, de l’Ă©clair. Comme une rĂ©alitĂ© Ă©trange et dĂ©rangeante dans laquelle on accepte d’ĂŞtre plongĂ© pendant deux heures. Des nains seraient arrivĂ©s par hasard, que cela ne m’aurait mĂŞme pas surprise !

Il y a aussi quelques instants d’anthologie dans le film. L’entracte, tout d’abord. Soudain, au milieu du film, Carax filme en gros plan une partition de musique sur laquelle est Ă©crit “entracte”. On retrouve alors Denis Lavant jouant de la guitare dans une Ă©glise. Il marche, la camĂ©ra le prĂ©cède, le filmant en travelling arrière, il est rejoint par de nombreux musiciens (dont Bertrand Cantat, que l’on reconnait Ă  peine). Le morceau se termine. L’histoire reprend. LĂ  encore, pas d’explication. LĂ  encore, il n’y en a pas besoin. Carax nous a laissĂ© quelques minutes pour respirer, avant de nous replonger la tĂŞte dans l’eau.

Puis arrive la sĂ©quence avec Kylie Minogue. Oscar et Jean se croisent au hasard d’un accident de limousines. Elle exerce le mĂŞme mĂ©tier que lui. Ils se sont connus de nombreuses annĂ©es auparavant. Ensemble, ils entrent dans la Samaritaine, explorent ses couloirs en ruine, marchent entre les mannequins dĂ©membrĂ©s qui gisent au sol. Elle se met Ă  chanter, il y a comme du Jacques Demy dans l’air. Ils grimpent sur le toit, puis il s’en va. Carax offre ici au spectateur une scène de pur romantisme, qui dĂ©tonne franchement avec l’ensemble du film. Sa camĂ©ra glisse entre les pylĂ´nes et monte les escaliers du grand magasin moribond avec une infinie douceur et tendresse. J’ai les larmes au bord des yeux.

Enfin, dans la dernière sĂ©quence du film, les humains ont disparus. Il ne reste que les limousines qui sont rentrĂ©es au garage… Des limousines qui s’interrogent ! On rit, une dernière fois, de la situation, mais aussi du tour que vient de nous jouer Carax, capable de tout, mĂŞme de donner la parole Ă  de grosses cylindrĂ©es.

Enfin, Holy Motors apparait comme un vrai film de cinĂ©aste. Leos Carax cite Ă  l’envie, rendant hommage Ă  David Lynch, mais aussi Ă  Jean-Luc Godard (Kylie Minogue porte une perruque blonde courte et s’appelle Jean…), ainsi qu’Ă  lui mĂŞme ! Comme je le disais tout Ă  l’heure, il fait revivre l’un des ses personnages, Merde, il se dĂ©lecte d’un long plan en plongĂ©e sur le Pont Neuf depuis le toit de la Samaritaine, etc. Certains diront qu’il s’agit lĂ  d’une oeuvre Ă©gocentrique et Ă©gocentrĂ©e, bien peu gĂ©nĂ©reuse. Je pense, au contraire, qu’il faut y voir une volontĂ© de Carax de crĂ©er une oeuvre complète dans laquelle les films se rĂ©pondent, mais aussi une main tendue vers le spectateur aguerri, comme un clin d’oeil Ă  l’Ă©rudit.

Au final, le film aura divisĂ© les journalistes toute la journĂ©e, ainsi que le public du Grand Théâtre le soir de sa prĂ©sentation officielle. Les hourras ont cĂ´toyĂ© les huĂ©es. Et dans un ultime Ă©lan de libertĂ©, Carax, après avoir essuyĂ© une larme, s’est allumĂ© une clope.

 

Signaler un abus

Envoyer Ă  un ami

Derniers commentaires

 

En voilĂ  une sublime chronique ! Je ne suis pas du tout au fait de l’oeuvre de Carax, mais ça m’a vraiment envie de regarder le film. Si j’en ai l’occasion… ;)


 

Merci poulette !

Moi non plus, je n’y connaissais rien en Carax, et comme tu l’as vu, ça ne m’a pas empĂŞchĂ© d’apprĂ©cier… D’ailleurs, dans LibĂ© la semaine dernière, Carax lui mĂŞme conseille aux gens d’aller voir son film sans avoir rien vu de lui (voire jamais rien vu du tout au cinĂ©ma) !


Je laisse un commentaire

NB : Avant de commenter, rendez-vous sur la charte des commentaires

Vous devez vous identifier pour pouvoir laisser un commentaire.

Zapping

Germaine Cancan
Germaine Cancan a posté un article. (20:57)
looker
looker a mis Ă  jour son avatar. (19:39)
looker
looker se lance dans l'aventure Ladies Room. (19:39)
jannowak8710
jannowak8710 rejoint le clan des filles Ă  la page. (15:59)
Storia Giovanna
Storia Giovanna a posté un commentaire. (14:00)
Previously on LR

L'air de rien

Le couple, tout un concept. Je ne suis pas douée pour la vie à deux, je crois que ce n'est plus un secret pour vous. Je suis maladroite, chiante, un peu brute et j'en passe... Et il y a quelque chose qui me titille...

Reflets d'époques

Nuits Fauves - le titre de Fauve, me trotte dans la tête depuis que je l'ai découvert. Subjuguée à chaque écoute par la violence, l'urgence de vivre et d'aimer qui émane de ces paroles. Ce titre fait écho au roman...

Communiquer sur la musique en 2013

Du temps où Internet n’existait pas, quand il n’était pas possible de prouver dans la seconde la véracité de certains propos, toute rumeur devenait une information capitale. Les invasions vikings...

Ma campagne 5 - Le catéchisme

Le pire parfois, en catéchisme, ce sont ces laïcs dévoués qui s’offrent à former les enfants aux arcanes de la religion. Je me souviens d’une dame, la trentaine, habillée et coiffée...

The place beyond the pines

Bang, bang ! Après les « Two mothers » indignes, voila les « Two Fathers » torturés. 2011 fut une année bénie : en France, Michaël Fassbender (Shame), Ryan Gosling (Drive)...

Jeune fille au pair - Terrain glissant

Manon a été troublée par ce contact physique inattendu. L’électricité transmise est remontée le long de son dos et n’était pas pour lui déplaire. Mais la morale lui interdit d’imaginer autre chose...

Les Partenaires

Les Amies

Paperblog