Il m’en aura fallu du temps pour venir Ă bout de cette somme de la littĂ©rature francophone, considĂ©rĂ©e Ă juste titre, comme un chef d’œuvre.Â
Ariane est mariĂ©e Ă la mĂ©diocritĂ© incarnĂ©e, en la personne d’Adrien Deume, homme sans consistance et sans esprit. Arrive Solal, son sauveur. Leur passion est fulgurante. Ils incarnent les amants Ă©ternels, les amants que rien ne peut sĂ©parer.
Ce roman est celui de l’aliénation et de l’ennui de l’amour, celui qui enferme et coupe de la vie des amants que l’on pensait éternels. L’amour avec un grand A est ici démythifié ; adieu tous les couples sacrés de la littérature. Ce n’est pas le roman de la passion, ni celui des grands sentiments qui ne sont présents que les deux premiers mois de l’histoire d’Ariane et Solal. La médiocrité et l’ennui, qu’on croyait réservés au mari cornu, reviennent chez les amants, la passion n’a masqué qu’un court instant cet état lié à toute relation amoureuse. Les étreintes laissent place au langage qui sépare les amants, lassés l’un de l’autre, enfermés et fermés aux autres dans leur Amour. Eux seuls se parlent. La fuite dans les plus beaux hôtels de la Côte d’Azur et le luxe dont ils s’entourent ne masquent plus la médiocrité de leur existence.
L’amour ne dure pas, les grands sentiments passent…
“Solennels parmi les couples sans amour, ils dansaient, d’eux seuls prĂ©occupĂ©s, goĂ»taient l’un Ă l’autre, soigneux, profonds, perdus. BĂ©ate d’ĂŞtre tenue et guidĂ©e, elle ignorait le monde, Ă©coutait le bonheur dans ses veines, parfois s’admirant dans les hautes glaces des murs, Ă©lĂ©gante, Ă©mouvante, exceptionnelle, femme aimĂ©e, parfois reculant la tĂŞte pour mieux le voir qui lui murmurait des merveilles point toujours comprises, car elle le regardait trop, mais toujours de toute son âme approuvĂ©es, qui lui murmurait qu’ils Ă©taient amoureux, et elle avait alors un impalpable rire tremblĂ©, voilĂ , oui, c’Ă©tait cela, amoureux, et il lui murmurait qu’il se mourait de baiser et bĂ©nir les longs cils recourbĂ©s, mais non pas ici, plus tard, lorsqu’ils seraient seuls, et alors elle murmurait qu’ils avaient toute la vie, et soudain elle avait peur de lui avoir dĂ©plu, trop sĂ»re d’elle, mais non, Ă´ bonheur, il lui souriait et contre lui la gardait et murmurait que tous les soirs, oui, tous les soirs ils se verraient.”
Ariane devant son seigneur, son maĂ®tre, son aimĂ© Solal, tous deux entourĂ©s d’une foule de comparses : ce roman n’est rien de moins que le chef-d’oeuvre de la littĂ©rature amoureuse de notre Ă©poque.
* Ce roman d’Albert Cohen a Ă©tĂ© publiĂ© chez Gallimard en 1968. Belle du Seigneur est le troisième volet d’une tĂ©tralogie qu’Albert Cohen a commencĂ© en 1935. Les premiers volumes sont Solal (1930) et Mangeclous (1938). Le dernier volume de cette tĂ©tralogie, Les Valeureux, a Ă©tĂ© publiĂ© en 1969.
Belle du seigneur  - Ed. Folio - 14,50 euros
Prochaine lecture : Raison et Sentiments de Jane Austen.
posté le 14/06/2012 | 632 vues | aucun commentaire | tags: Cohen litérature belle du seigneur livre bouquin
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