Ladies Room - Le quotidien des filles a la page

22. mai 2013

Mot de passe oublié

Dahlia Stones

J’adorerais ĂŞtre une fille comme dans les films. Vous savez, le genre dont les cheveux ne font pas de trucs bizarres au rĂ©veil, le genre avec un mec de longue date qui ne la trompe pas, dont l’odeur au naturel est un mĂ©lange de musc et d’amande et dont la vie en gĂ©nĂ©rale semble aller de soi, couler de source, et ne jamais connaĂ®tre le moindre accroc… J’aimerais ĂŞtre une fille dont la vie prend une direction. N’importe laquelle. Vraiment. Je m’en fiche.

astart.jpgAu lieu de ça, je suis moi : dĂ©sastre esthĂ©tique, affectif et financier notoire. Ma vie, au moment oĂą je dĂ©blatère, s’apparente totalement au mot “nase”. Je n’ai jamais Ă©tĂ© aussi proche de la situation gĂ©nĂ©reuse en merdicitĂ© que maintenant. Je compte ici toutes mes plus humiliantes mĂ©saventures. Et croyez-moi je suis une experte en la matière.

Au fil des ans, j’ai dĂ©veloppĂ© une certaine rĂ©sistance Ă  la situation boueuse mais la dernière pĂ©pite en date m’a achevĂ©e. Je rends les armes. Je ne me bats plus. Fini les efforts. Je laisse tomber l’Ă©pilation. Je laisse tomber les fringues convenables. Et le maquillage. Et les talons. J’ai toujours mes vieilles Doc Martens quelque part. Elles sont bleu Ă©lectrique et ont des semelles de quatre centimètres en caoutchouc noir jaune. Et alors ? De toute façon, je songe Ă  devenir nonne des forĂŞts.

Dahlia Stones, bientôt domiciliée rue de la verte cambrousse.

Hmm… Je dois sonner professionnelle en auto-apitoiement. Mais pas de tromperie sur marchandise ici. Je le suis. Je dois ĂŞtre quelque chose comme une dĂ©ception Ă  moi-mĂŞme. J’ai totalement foirĂ© mon joli plan de vie que j’avais programmĂ© Ă  14 ans sur un des papiers Ă  en-tĂŞte de mon père pour faire plus vrai. Ă€ 22 ans je n’ai ni le diplĂ´me, ni l’appart, ni le job, ni le mec de mes rĂŞves prĂ©pubères. J’ai foirĂ©. Et jusqu’Ă  il y a peu je m’en fichais Ă©perdument parce que (retenez-vous de vomir) j’Ă©tais amoureuse. Je sais. DĂ©gueu.

Pendant trois ans j’ai Ă©tĂ© Miss Potiche BĂ©ate. Et j’adorais ça. Trop dommage, le mec qui me rendait aussi molle dans la rĂ©gion du genoux est un connard. Je suis techniquement une femme trompĂ©e. C’est une Ă©tiquette assez dure Ă  accepter. Ça fait mal quelque part tout au fond, ça creuse une plaie au carrefour entre ma dignitĂ© et lĂ  ou se trouvait ma confiance, et ça bousille tout atome de bonheur dans ma poitrine.

Vous savez le pire ? La dĂ©couverte de son infidĂ©litĂ© a Ă©tĂ© on ne peut plus banale. Quand on passe par un truc aussi nul on est en droit de s’attendre Ă  un truc un peu plus original. Ma situation n’est pas originale. Vous savez ce que ça veut dire ? La dĂ©couverte a Ă©tĂ© banale donc ma douleur est tout aussi banale. Comme disent les grands Britons : “Deal with it”.

Bref, comme d’hab’ dans ces cas-lĂ , je ne m’y attendais pas. Telle une bonne petite meuf travailleuse, en cette matinĂ©e printanièrement pluvieuse, je sortais de chez moi vers 10h. Le matin je partais Ă  un entretien d’embauche et l’aprem j’enchaĂ®nais avec mon boulot au cafĂ©. Ici s’ensuit l’Ă©vènement qui a prĂ©cipitĂ© mon cĂ©libat : Ă  mi-chemin, la secrĂ©taire du bureau oĂą je devais me rendre m’a appelĂ© pour dĂ©commander. J’en profitais donc pour revenir Ă  la maison, le sourire de mise et toute jouasse Ă  l’idĂ©e d’une heure de sommeil en plus avec K (aka l’enfoirĂ©.) Pendant tout le temps oĂą je montais l’escalier, telle une bonne petite meuf gentille et prĂ©venante, je pensais Ă  ne pas faire de bruit pour ne pas le rĂ©veiller et je marchais sur la pointe des pieds.

Quand j’ouvris doucement la porte de l’appartement, j’entendis des bruits sourds.  En tant que potiche bĂ©ate j’Ă©tais encore une fois en jouasse parce que s’il Ă©tait rĂ©veillĂ©, on pouvait tout aussi bien ne pas dormir (”et plus si affinitĂ©s style”) Mais les bruits Ă©taient bizarres. Plus je m’approchais de la porte de la chambre, plus ils ressemblaient Ă  des grognements avec quelque chose d’aigu dedans. Je me prĂ©cipitais sur la porte, en mode crĂ©tine bĂ©ate persuadĂ©e que l’Amour s’Ă©tait fait le bobo massif et qu’il geignait de douleur seul dans son lit. J’ouvrais donc la porte Ă  la volĂ©e et restais statufiĂ©e sur le pas de la porte.

Amour” Ă©tait dans la phase prĂ©cĂ©dant tout juste l’orgasme et une fille rousse Ă©tait sur lui. Origine des bruits aigus dĂ©tectĂ©e. ImpossibilitĂ© de bouger. Ralentissement des Ă©vĂ©nements. Je me souviendrais toujours de ce moment. K me regarde, Ă©carquille les yeux tandis que la fille s’agite toujours au-dessus de lui.  Forte impression de ne pas ĂŞtre lĂ  et que tout est irrĂ©el. K repousse la fille qui glapit l’air courroucĂ©e, puis finit par se tourner dans la direction oĂą il regarde, percutant soudainement ma prĂ©sence. Je vois son visage. C’est la voisine Ă©tudiante en anthropologie, du second Ă©tage. Il dit quelque chose mais je suis sourde.

Comme un zombie j’attrape mon sac en cuir ironiquement surnommĂ© mon “baise en ville” et y fourre des fringues au hasard. K est debout maintenant et essaie de m’attraper par les Ă©paules. Son contact est comme un genre de choc, quelque chose de cuisant. Il sent la transpiration et l’animal. Il me dĂ©goĂ»te. J’ai comme une brutale envie de le frapper. Je me dĂ©gage violemment et referme d’un coup sec ma commode avant de m’en aller sans me retourner.

Je me retiens jusqu’au tournant de la rue pour exploser. C’est une crise de format intĂ©ressant. Sur le trottoir, je pleure. Dans le bus, je fulmine. Chez Hannah, ma meilleure amie, je crie. Je suis une masse-sanglotante-cyclothymique-sur-canapĂ© depuis trois jours. J’ai pleurĂ© l’Ă©quivalent d’une tasse de flotte king size. J’ai criĂ© telle Alice Cooper, rongĂ© mon vernis. Maintenant, je suis dĂ©shydratĂ©e et nouvellement SDF.

Bienvenue dans ma vie.

(cc) shewatchedthesky

 

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