Ils sont l’ombre de l’autre qui n’est dĂ©jĂ plus lĂ
Et suivent le cortège toujours à pas de chat
Et quand on les oublie ils ne nous oublient pas
Et n’en finissent pas de nous parler tout bas.
Les souvenirs de Juliette.
Je ne me souviens plus de la date précise. Juste que c’était en hiver, à cause de la neige que je regardais à travers les vitres du train. Elle devenait plus présente à mesure que je me rapprochais de lui et le soir semblait ne jamais tomber tant la blancheur enluminait le paysage.
Deux jours en amoureux. Pas tout à fait. Nous aurons droit à un samedi soir et à un dimanche dans sa totalité. Deux nuits dont l’une sera écourtée par le départ du train. Lundi. Six heures trente-huit.
Je n’ai jamais réussi à lire durant les sept heures de trajet qui me séparaient des retrouvailles. Je ne pouvais penser à autre chose qu’au prochain baiser au milieu des courants d’air de la gare, à ce moment attendu avec une telle ferveur qu’il effacera toutes les contrariétés de l’expédition : les correspondances qu’on craint de rater, les enfants qui n’en finissent pas de hurler dans les wagons non-fumeurs, la conversation stérile de celui qui nous drague afin de mieux passer le temps…
Tout comme je n’ai jamais réussi à dormir dans le train qui me ramenait chez moi, malgré le peu de sommeil que daignait nous accorder mon goût des caresses. Je ne pouvais penser qu’à lui. Et à sa peau qui ne frémira pas avant de longues semaines. Et à la prochaine fois que je l’embrasserai entre deux courants d’air.
Je me souviens de ce week-end en particulier, celui où la neige recouvrait les carcasses de locomotives au centre desquelles il avait installé sa caravane ; des ferrailles rongées par le temps qu’il fallait contourner pour accéder à la brigade SNCF. Je me souviens que j’avais peur de m’y rendre la nuit, avec ma serviette et ma brosse à dents.
Je me souviens que je portais pour cette occasion ses grosses chaussures de sécurité, celles qu’il mettait sur son chantier de caténaire et que je traînais péniblement derrière moi, en laissant des marques de mon passage dans le torchis du chemin que la neige avait si provisoirement épurée.
J’avais peur d’être seule au milieu des monstres de métal et des sapins dont les branches étaient alourdies par le poids du blanc. Il n’a jamais deviné que le décors de nos amours m’impressionnait à ce point et que je sortais de la tiédeur de ses bras avec peine, rêvant simplement de revenir m’y cacher. Cela donnait à sa peau une saveur toute particulière, un goût de sécurité dont le souvenir me ronge encore.
Je me souviens que l’épaisseur de glace accrochée aux fenêtres assourdissait le bruit du vent. Le faible éclairage au gaz rendait l’atmosphère légèrement inquiétante et nous mangions du saumon fumé avec les doigts, directement dans l’emballage en plastique. En ce lieu pourtant si peu propice aux épanchements du cœur, nous étions merveilleusement seuls.
Nous passions ces moments dans une constante impression de plénitude, déjà , une sorte de vieux couple accroché à cette idée tragique et rassurante que la passion ne brûlerait rien. Nous nous aimions avec une tendresse qui deviendrait presque chaste et le départ sera toujours plus violent que celui qui l’avait précédé.
À chaque fois, il faudra se résoudre à perdre son unique source de chaleur. Cette affection sans bornes, même dénuée de la fougue associée aux mémorables histoires d’amour, était tout ce que la vie nous avait jusqu’alors accordé d’agréable. Nous nous en souviendrions avec respect et reconnaissance.
Nous comptions les minutes qui nous séparaient du coucher, sachant qu’au petit matin il ne serait pas question de s’attarder en manifestation de tendresse. Ces minutes furent toute la passion que nous connûmes, des serments désespérés qui ne sont nés que de la fuite du temps et de cette idée monstrueuse de devoir retourner dans le froid, dans cette vie d’avant les bras de l’autre qui nous avait tant pesée.
Ce n’est qu’une histoire de train et pas autre chose. Il y a ceux qui m’emportent vers lui et ceux qui m’en arrachent. Un amour dont l’intermittence est perpétuellement rythmée par le nom des gares. La chaleur qui commence et finit sur un quai. Et puis il fallut prendre le dernier train. Celui qui voulait dire qu’on ne maquillerait plus notre manque d’affection aux couleurs ternies de l’amour modéré.
C’est une citation qui parlera toujours à ma mémoire, même si j’en ai oublié l’auteur. Ces mots résonnent sur mon passé comme une cloche d’église annoncerait le début et la fin d’une vie de croyance. «Un jour, nous prendrons des trains qui partent.»
Qu’importe en vérité la destination et le temps qu’il leur faudra pour nous y conduire, on prendra des trains qui partent. Des trains qui grisent et des trains qui déchirent et qui nous emmènent ailleurs.
(cc) pni
posté le 17/05/2012 | 383 vues | 2 commentaires | tags: amour passé citation Maianna train souvenir Ego trip | 2 ont aimé
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