Ladies Room - Le quotidien des filles a la page

24. mai 2013

Mot de passe oublié

dear catastrophe

La personne que tu es en train de devenir.

La fille est debout devant le miroir, elle est en culotte, les cheveux en bataille, le dos un peu voĂ»tĂ©, l’air misĂ©rable. Elle doit avoir dans les 25 ans, et voilĂ  dix minutes que debout devant le miroir, elle s’observe. Elle est un peu trop dodue, mais ça n’a pas d’importance. Enfin, ça n’a plus vraiment d’importance. Ça en a eu beaucoup pourtant. 

lapersonnequetu.jpgLa fille devant la glace est fatiguĂ©e. Elle a des cernes grises foncĂ©es qui lui creusent le dessous des yeux, elle ne se sent pas l’Ă©nergie de sourire. MĂŞme Ă  son propre reflet.

Elle s’ausculte, s’Ă©pie, se jauge: que va-t-elle bien pouvoir faire de ce corps dans les annĂ©es Ă  venir ? Elle a beau faire de son mieux pour se planquer au fond d’elle-mĂŞme, elle sait que son corps la trahit.

Elle avait des principes, elle voulait de l’action, elle voulait des risques, de l’efficacitĂ©, du concret. Mais elle a eu peur. Peur du chĂ´mage, du danger, des risques. Maintenant, elle est dans un bureau, un bureau d’un organisme prestigieux dans une ville belle et chère. Une vĂ©ritable opportunitĂ© pour sa carrière. Tout le monde lui a dit. Un coup de pouce du destin. D’ailleurs, ce n’est pas qu’elle s’ennuie, non. Elle a des choses Ă  faire. Des Powerpoint en pagaille, des rapports à la pelle, elle travaille beaucoup. Et une petite voix en elle lui suggère que ce stage, un jour, pourrait devenir un emploi. Que la vie serait calme et douce danns cette ville riche et belle, qu’elle aurait un statut social intĂ©ressant. Un bon salaire, chose inespĂ©rĂ©e dans son secteur. Des opportunitĂ©s d’Ă©volution. La petite voix chuchote sans relâche dans sa tĂŞte.

Ta carrière, ta vie de famille, ta vie de couple, ta vie, bon sang ! Abandonner tout ça pour partir dieu sait oĂą… La petite voix s’Ă©trangle de rage. Insidieusement elle gagne du terrain. La farandole des avantages prend de l’ampleur : le salaire, la reconnaissance, les perspectives d’avenir, l’intĂ©rĂŞt du boulot, le passeport bleu, l’utilitĂ©… L’utilitĂ© ? C’est lĂ  que le bât blesse. Les gens du terrain mĂ©prisent ceux du siège dit-on, et ceux du siège envient ceux du terrain.

Le balancier reprend : cap’ ou pas cap’ ? Risques ou pas risques ? Le type Ă  la soirĂ©e de l’autre jour a Ă©tĂ© clair : il faut choisir et vite. Et maintenant que tu as un pied dans le système, n’en sort plus, ou  ils t’oublieront en six mois. En six mois qu’elle avait prĂ©vu de passer sur le terrain, en ONG, pour prendre le temps de comparer, d’Ă©valuer l’efficacitĂ©.

Le salaire, le passeport bleu, la reconnaissance sociale, la ville belle et chère et la vie douce et calme, l’impression d’utilitĂ©, le niveau de vie dĂ©lirant, les opportunitĂ©s de carrières… l’utilitĂ© ? La balance penche, maintenant. Elle se drape dans ses principes, dans des faux-semblants foireux qui ne la satisfont pas. Elle essaie de se justifier : il faut des gens au siège. Nous sommes indispensables. Les trois-quarts du travail se font dans un bureau… elle pense trop, et trop vite. Elle s’engloutit sous des phrases toutes faites, des arguments fripĂ©s qui progressivement Ă©touffent son idĂ©e initiale. Celle qui, il y a cinq ou six ans, lui a fait dire un jour : Je veux ĂŞtre utile.

Elle se regarde dans la glace. Elle sait que le chemin est parcouru au trois-quarts. Dans quelques mois, convaincue par ses parents inquiets et ses amis plus ou moins jaloux, elle s’installera peut-ĂŞtre pour de bon dans cette ville belle et chère. Les scrupules sĂ»rement, auront volĂ© en Ă©clats : une place au soleil dans la hiĂ©rarchie bien huilĂ©e de ce monstre institutionnel, n’est-ce pas une garantie d’efficacitĂ© ?

Elle se regarde dans la glace. Elle se scrute, s’examine. Quand a-t-elle commencĂ© Ă  renoncer Ă  ses idĂ©aux pour satisfaire les exigences de son confort personnel, entourage, de la sociĂ©tĂ© ?

Imperceptiblement, dans le miroir, son reflet s’anime. Son regard se fait dur, accusateur. Et les lèvres, sèchement, articulent : ” Je dĂ©teste la personne que tu es en train de devenir“. 

(cc) Christi Nielsen

 

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Derniers commentaires

 

hĂ©hĂ©hĂ©hĂ© j’aime bien les textes qui poussent Ă  l’auto-rĂ©flexion, Ă  une Ă©poque je me souviens je souhaitais changĂ© de vie tout le monde me dĂ©conseillais d’en changer en me disant: mais elle est bien ta vie comme çà pourquoi tu veux la changer?


Par ce qu’elle me gave cette vie de merde c’est pas ce que j’ai envie de faire je n’ai pas envie de me rĂ©veiller dans trente piges et d’avoir des regrets. J’ai donc changĂ© pour mon plus grand bonheur.


Si comme tu le dis dans ton article tu n’aime pas cette conasse que tu est entrain de devenir bein change donne toi les moyens ils sont lĂ  ! n’ai pas peur de plonger la tĂŞte la première ! N’Ă©coute que toi et imagine la vie que tu souhaite avoir la fille que tu souhaite devenir.


MĂŞme si ce n’est pas facile, çà sera toujours plus sympa que de vivre une vie qui te rendra malheureuse !


So GO GO Go !


 

Je crois comprendre de quoi tu parles et quand tu dis : “[…] il faut des gens au siège. Nous sommes indispensables. Les trois-quarts du travail se font dans un bureau… ” J’ai simplement envie de te rĂ©pondre que ce n’est pas parce que la plupart de ces gens travaillent dans les bureaux que pour autant tu dois en faire partie.


Si tu sens dans ton for intĂ©rieur que tu dois faire partie des un quart, tu dois te battre pour que ça arrive. Et Ă  travers tes mots et ce que j’ai pu lire de toi sur Ladies Room, selon moi, tu es plutĂ´t faite pour ĂŞtre dans les 1/4. Alors, bats toi !


Bon courage et merci pour ton article :)


 

Très bon style d’Ă©criture


 

J’adore ton texte aussi et je me reconnais Oh combien ! tu es jeune, je pense que tu devrais prendre le temps de bien poser les pour et les contre sans tenir compte de ce que les gens, la sociĂ©tĂ©, les proches te disent … on a qu’un vie… vis pour toi !

bravo pour ce texte !


 

tu as 25 ans, tu as le temps de changer, largement, et je dirai mĂŞme qu’il n’y a pas d’âge limite pour virer de chemin. la sociĂ©tĂ©? mais qu’est ce qu’on s’en balance de la sociĂ©tĂ©. regarde oĂą elle est en la pauvre! elle se trompe de valeur et de chemin, alors ne la suit pas! la famille? les amis? s’il ne comprennent pas, ce n’est pas ton problème c’est le leur. et les parents sont toujours inquiets, c’est normal. on a toutes les cartes en main pour faire ce qu’on veut de notre vie, la première chose Ă  faire, c’est d’en ĂŞtre convaincu… bon courage :)


 

Article très touchant oĂą on l’on ressent finalement que tu te dĂ©goĂ»tes un peu… Je suis d’accord avec les autres lectrices, tu n’as pas Ă  suivre les diktats de la sociĂ©tĂ© si tu ne t’y reconnais. Après c’est tout c’est TA vie.

Je pense aussi comprendre que l’envie de sĂ©curitĂ©, et surtout la peur, la peur de ne pas avoir de travail, de vie stable, d’ĂŞtre montrĂ© du toi par les autres… font que tu hĂ©sites Ă  franchir le pas. Dans ce cas, il est possible de franchir des marches une Ă  une jusqu’Ă  te rendre compte que tu finalement tout franchi. Je m’explique, tu n’es pas obligĂ©e de toute changer du jour au lendemain, tu commences Ă  faire des choses que TE plaises, qui te correspondes. Puis tu continues Ă  avancer, Ă  dĂ©couvrir ce que la personne que tu veux devenir. Et tout simplement, si tu es Ă  l’Ă©coute de toi-mĂŞme, tu te rendras compte que tu n’hĂ©siteras pas, et que tu auras le courage de prendre les bonnes dĂ©cisions!


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