Histoires

Mieux que quoi ?

Il y a maintenant quelques années, j’ai mené durant plusieurs mois des actions de formation appelées « ETAPS » : Espaces Territoriaux d’Accès aux Premiers Savoirs.

Mieux que quoi ?Deux publics sont concernés par cette formule : les primo-arrivants envoyés par l’OFII (Office Français de l’Immigration et de l’Intégration) qui viennent apprendre le Français afin de mieux s’intégrer ensuite dans la société et les jeunes de 16 à 25 ans, exclus pour diverses raisons du système scolaire traditionnel (donc officiellement demandeurs d’emploi). Et c’est de cette dernière catégorie de public que je voudrais vous parler aujourd’hui.

Ces jeunes sont dans une situation bien précise : l’école étant obligatoire jusqu’à 16 ans, celui ou celle qui, arrivé(e) à cet âge, a un niveau trop faible pour entrer en formation supérieure ou a eu un comportement tellement insupportable que son dossier est refusé partout se retrouve totalement exclu du système. Trop vieux pour que l’école publique puisse/veuille encore s’occupe de lui, trop en retard pour suivre une formation qualifiante ou trop ingérable pour qu’on veuille prendre des risques/s’emmerder avec lui, il devient demandeur d’emploi et n’a quasi aucune chance d’en décrocher un.

Bloqués de tous les côtés, ces jeunes ont donc la possibilité de venir en formation ETAPS, pour laquelle ils sont rémunérés, ont la possibilité de suivre des stages, de rencontrer un psychologue, sont accompagnés dans leur recherche de projet de formation ou d’emploi et suivent des cours dans les matières fondamentales (Français, Maths, Informatique).

Officieusement, il s’agit aussi et surtout de leur apprendre à retrouver un rythme traditionnel (genre dormir la nuit pour être socialement apte à l’interaction sociale à 9h le matin), à tenir assis sur une chaise plus d’une heure d’affilée, à se concentrer sur la même chose pendant plus de dix minutes, à survivre sans son portable et sans facebook quelques heures dans la journée, à ne pas humilier/fracasser son camarade/son formateur. Bref, à développer de nouvelles compétences sociales. Pour le peu que j’en ai vu durant ces quelques mois, on obtient des résultats intéressants. Pas autant qu’on voudrait, mais ce n’est pas négligeable…

Pourquoi ai-je envie de vous parler ce ça ? Pour deux raisons. La première est qu’ayant suivi une scolarité classique et ayant eu peu de vie sociale durant ces années-là, la vie des jeunes en situation d’exclusion m’était assez inconnue, j’en savais ce que j’avais pu voir dans les médias, c’est-à-dire des infos assez stéréotypées. Je m’attendais à trouver des petits clichés de cité et rien de plus extravagant. Ensuite parce que j’ai appris beaucoup en quelques mois avec eux, que certains étaient même très attachants et que je voulais leur rendre hommage.

Je m’attendais donc à devoir gérer des groupes de « délinquants shootés et acculturés ». Il y en avait, bien sûr, mais pas tant que ça finalement. Par contre, je ne m’attendais pas à trouver :

- le jeune handicapé physique qui a passé tellement de temps à l’hôpital qu’il n’est jamais resté un mois d’affilée en classe.

- la gamine qui gère en même temps sa mère suicidaire, son frère autiste et un travail de serveuse au black/d’esclave moderne

- le surdoué antisocial qui refuse de faire les exercices mais qui peut démonter un article de presse en une seule phrase de trois mots

- le gars aux mauvaises fréquentations d’un autre département qu’on envoie chez nous pour être sûr que personne ne viendra lui faire la peau

- la stigmatisée « lesbienne officielle du collège » qui a trouvé que faire chier le monde de toutes les façons possibles était un bon moyen de détourner un peu l’attention de sa vie amoureuse et sexuelle

- la beurette virée de chez ses parents parce qu’elle refusait de porter le voile et qui maintenant brandit son coté rebelle comme un étendard au point de refuser tout ce qui ne vient pas d’elle

- le gentil gamin que son frère a entraîné sans le lui dire dans un cambriolage et qui a eu le choix entre mes cours et quelques mois de prison

- la dépressive, un peu alcoolique, un peu prostituée d’occasion, franchement à coté de ses pompes mais ayant un niveau scolaire plutôt acceptable

- le gars ouvert, intelligent, cultivé et poli mais qui traîne tellement d’années de dyslexie derrière lui que la simple idée de devoir écrire son nom lui déclenche des attaques de panique

- la fille qui a l’air de ne rien comprendre quand on lui parle, qui reste les yeux dans le vague pendant des heures et dont personne n’a jamais entendu le son de la voix, un vrai fantôme dont on se demande bien pourquoi un bilan psychiatrique n’a pas été envisagé avant

Tout ce petit monde venait suivre mes cours, des cours de Français, oscillants de l’analyse de texte, à la grammaire en passant par des débats d’actualité divers et variés donnant lieu à des questionnements anachroniques et surréalistes du type :

“Mais y-z-ont vraiment existé les Indiens d’Amérique ? Je croyais que c’était une légende moi.”

“Et les dinosaures aussi, y-z-ont vraiment existé ?”

« Mais c’est qui le vrai Dieu, Madame ? »

“Mais au temps de Jésus Christ, là, à la préhistoire, y-z-avaient déjà du feu ?”

“Chez les hommes préhistoriques, y avait un âge légal pour faire l’amour ?”

« Hé Madame, c’était qui déjà le type du texte d’hier ? Avec la casquette et le tarpé ?» (Prévert…)

Et ma préférée :

“Pourquoi ils l’ont pendu, Jésus Christ ?”

Bien sûr que cela fait sourire, et je ne me suis pas privée de rire de bon cœur devant la candeur de certaines interrogations. Et puis un jour, quelqu’un m’a demandé : « Mais vous avez le bac vous Madame ?

- Heu, oui, j’ai même un peu plus que le bac.

- Vous avez quoi ?

- J’ai un Master de Linguistique, spécialisé en Argumentation

- C’est combien d’années après le bac ça, master ?

- C’est bac + 5.

- Vous avez bac+5 ? Mais pourquoi vous vous faites chier à travailler avec nous ?

- Et pourquoi pas ? C’est pas bien de travailler avec vous ? Moi j’aime bien !

- C’est quoi l’argumentation ?»

Alors pour expliquer ce qu’est l’argumentation, et parce qu’ils avaient souvent des avis très tranchés sur les choses, j’ai écrit au tableau divers mots pouvant entraîner des débats, pour lesquels des “pour” et des “contre” pouvaient fuser, au choix : l’astrologie, la discipline, l’alcool, la prudence, le sexe sans sentiments…Et je leur ai demandé de trouver des opinions positives et négatives pour chaque notion.

Débats, rires, étonnements (Enfin étonnement pour moi…Faut dire que le « Mais Madame, c’est mieux d’être bourré avant de fucker, comme ça on peut oublier sa tronche » m’a littéralement stupéfaite !).

Et puis est arrivé le tour de l’ambition. Ce que j’ai entendu ce jour-là m’a fait comprendre avec la plus extrême violence l’état psychique de ces jeunes et qui m’échappait jusque-là. Sur un groupe de quinze, personne, je dis bien personne, n’a été en mesure de trouver un argument positif sur l’ambition. Pas un. Par contre, les arguments négatifs rejoignaient toujours le même constat : « être ambitieux ça sert à rien puisque de toute façon on n’aura pas ce qu’on veut, si c’est pour être déçu ça vaut pas le coup d’espérer, de toute façon on n’aura jamais mieux que ça».

Je n’ai plus su quoi dire. Plombés, des gamins de 16 ans complètement incapables d’espérer mieux pour eux-mêmes. Littéralement plombés par la vie, tous devant moi, à ne rien espérer de rien, à ne pas comprendre comment on peut vouloir mieux que ça. Vivre dans la recherche d’un plaisir immédiat, non par faiblesse de caractère mais par désespoir permanent, parce que c’est toujours ça de pris.

Je n’avais pas mesuré ça. Pas à ce point-là. Je n’avais pas compris que leur refus de chaque contrainte, leur difficulté à faire le moindre effort était à ce point marqué par la conscience de leur inutilité. Pourquoi se forcer à faire quelque chose ? Pour avoir mieux ? Mieux que quoi ? Hein ? Mieux que quoi ?

Ça fait presque deux ans maintenant et je ne m’en suis pas remise. Je n’ai pas eu de réponse à leur donner, j’ai esquivé au mieux, j’ai fait une pirouette vachement chiadée, j’ai fait comme si je faisais bien mon travail, j’ai fait comme si je pouvais leur donner confiance. Je n’avais pas de réponse, pas une vraie, pas une à laquelle on peut vraiment s’accrocher quand ça tangue de tous les côtés, et ça m’arrive tellement rarement de ne pas avoir de réponse…

Putain comme je me suis sentie petite et nue et inutile devant ces gosses. J’étais à peine plus âgée qu’eux mais c’était à moi de savoir. Je ne sais toujours pas. Putain, mieux que quoi ? J’imagine parfois que je leur réponds encore, que je peux leur transmettre un peu d’espoir, leur dire qu’ils pourront vivre de belles choses eux aussi. Je fais de belles phrases. Ça je sais faire. Ça fait briller dans les salons et sur les forums, ça impose le respect partout où je passe et je sais en jouer sur tous les tons. Mais là c’était une vraie question.

Mieux que quoi ? Tout ce que j’ai pu inventer depuis, toutes les réponses que j’ai pu trouver dans ma baignoire, tout ça n’a aucun goût, aucune réalité, tout ça ne sert à rien. Mieux que quoi, putain. 

(cc) seyed mostafa zamani

6 Responses to “Mieux que quoi ?”

  • Bonjour Majanna !
    pour le coup , c’est moi qui suis “”scotchée “”un seul mot , mais en majuscule :BRAVO

  • Pareil. Bravo et merci beaucoup de partager ton expérience avec nous. Je savais déjà tout ça, j’en étais consciente du moins, mais le fait que tu l’aies écrit avec autant de justesse confirme bien ma pensée.

    Il y a beaucoup trop de jeunes laissés pour compte, et il est tellement plus facile pour la société de les appréhender comme des stéréotypes plutôt que de se pencher un peu sur leur cas, qu’elle se dise qu’individuellement, ils ont tous quelque chose à apporter.

    C’est drôle, parce que du coup ça fait un pont avec l’article d’electricalstorm sur le tatou et le colibri. Chacun à notre manière, si on donne une “chance” à ses gamins (si on en a la possibilité), si on peut un tout petit peu les mettre en valeur d’une manière ou d’une autre, peut-être que les choses changeront…

  • Merci Ladies,
    c’était une drôle d’époque, tout de même. Les plus âgés avaient 25 ans et moi tout juste 27. Et par certains côtés, j’étais aussi paumée qu’eux.
    Mais Rose a raison, personne a jamais dit à ces gosses qu’ils pouvaient être doués pour quelque chose, et qu’être “intelligent” ou simplement qu’ “avoir le droit d’être là”, c’était très au-delà d’être bon en Maths et en Français. Qu’on ne se réduit pas à ça. D’ailleurs, c’est assez révélateur du système scolaire classique, qu’autant de gamins sortent du collège persuadés d’être bons à rien.

  • @Maianna en fait c’est un peu comme si on avait inculqué à ces jeunes la notion de déterminisme social. Ils sont nés pour être bons à rien quoi.
    Et puis, l’ambition, en France, c’est quand même un gros tabou je trouve. C’est une honte de gagner trop d’argent parce qu’on l’a forcément gagné au détriment d’autres personnes, à en entendre les gens parler. Alors quand tu es né dans la merde, c’est presque la classe, et en sortir, c’est presque une honte, parce que ce n’est pas faire preuve de courage et souffrir rapport à ta situation actuelle. C’est assez maso, d’ailleurs.
    Pour l’intelligence, c’est pareil. Etre intelligent en France, c’est surtout synonyme d’être pédant, hautain et snob. Etre intelligent ça oblige les gens à se rendre compte à quel point ils sont cons. Alors tout de suite, on te stigmatise, parce que tu fous la honte aux gens, parce que tu fais exprès d’être intelligent, ça c’est clair, et c’est surtout pour faire chier tout le monde.
    Alors devenir riche, intelligent, cultivé, ambitieux, c’est devenu une honte, ça doit se cacher, ça veut dire abandonner un certain milieu, ça veut dire tout laisser derrière soi et ne pas être reconnaissant de toute cette souffrance bénéfique parce que “ce qui ne tue pas nous rend plus fort”.
    Désolé, mais ça me désole tellement que ces jeunes ne puissent pas trouver espoir que j’en utilise des mots qui pourraient dépasser mes pensées. Et c’est un peu décousu, mais qu’importe.

  • Ne sois pas désolée, c’est très vrai ce que tu dis.
    Vouloir plus, quelque soit le domaine, c’est comme trahir son passé, sa famille, croire qu’on vaut mieux qu’eux, c’est les remettre en cause. Et effectivement, la réussite est très mal vue en France. Nos héros sont/étaient des écrivains et des philosophes, telle est notre fierté et elle est “officiellement” dénuée d’ambition matérielle. Aux États-Unis, ce sont les chefs d’entreprises qui sont des héros, ils sont l’image de leur pays. D’ailleurs, comme dit Séguela : « Les grandes valeurs de l’Amérique ont été portées par les discours de leurs marques : Coca-cola la jeunesse, Marlboro la sérénité, Levis la liberté, MacDo la famille, Nike l’engagement personnel… ». Notre image à nous, c’est au mieux Les Lumières, Victor Hugo et Aragon. Au pire Zahia comme ambassadrice Chanel. Entre l’intellectualisme un peu inaccessible, le luxe et les demies-mondaines, on a bien du mal à se trouver un modèle pour cultiver son ambition au quotidien, en se disant qu’on pourrait devenir un exemple de réussite pour les autres ensuite. Perso, j’ai beaucoup de mal.

  • MERRRRRRCIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIII Je suis ai étais l’une de ces jeunes. Tu ne peux pas savoir à quel point ton article fait écho dans mon coeur.

    J’ai eu une chance incroyable alors que tout le monde pariaient sur mon echec, je me cachais et m’évadais à travers l’écriture et la lecture de manière boulimique. On a pas le temps ni l’envie de s’occuper des cas socials . Pourquoi ? Bein mieux vaut s’occuper de ceux qui ont une chance de s’en sortir plus tôt que ceux qui franchement quand tu les regarde mouhahaha c’est l’échec assuré alors pourquoi s’emmerder avec ces gamins….

    Mon Dieu si cet enfoiré existe je peux vous assurer que derrière une mauvaise identité peut se cacher la personne la plus Prolifique de son époque, suffit juste de s’y attarder plus longtemps que cinq minutes sur et de looker son cahier de notes.

    UN GRAND MERCI pour ton article je le vole pour mon fb ^^

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