Coeur

L’Arbre et le Fruit

Hier j’ai fait un bref plongeon dans mes racines. Rien de tel que le passé pour mettre le présent en valeur. Ça n’était pas prémédité. L’homme avait rendez-vous avec un brocanteur pour acheter de vieux outils, et nous nous sommes retrouvés en quête de nourriture à 14h, dans un périmètre où je n’avais pas mis les pieds depuis de nombreuses années.

L’Arbre et le FruitAffamés et résignés, nous avons poussé la porte d’un relais routier, le seul truc ouvert un dimanche dans ce coin paumé. Un endroit à la fois charmant et déprimant, vieux fauteuils à fleurs fanées et tables en bois qu’on a envie de caresser.

J’adore regarder les gens. Je m’y suis donc employée avec délectation. J’ai souri en écoutant la vieille dame qui parlait sans discontinuer à son mari qui évidemment n’écoute plus depuis longtemps ; elle faisait un comparatif des effets secondaires de la cortisone par voie orale ou cutanée. Y a pas à dire, 30 ans de mariage ça rend les hommes patients (ou sourds ?).

Mais j’ai surtout focalisé mon attention sur un groupe d’hommes au comptoir. L’un d’eux respirait le vieux garçon : certainement plus jeune qu’il n’en avait l’air, une bedaine bien tendue, le regard doux mais voilé d’une mélancolie tenace, il discutait avec ses copains en enchaînant les verres de jaune.

Et là, sans raison, je me suis souvenue de ce garçon dont j’ai attendu un geste pendant deux très longues années de BTS. Il était du coin, nos pères avaient joué aux billes ensemble, il avait été élevé au rythme des récoltes, de la chasse et de l’apéro. En fait nos arbres généalogiques avaient poussé si près l’un de l’autre qu’il était presque fatal que leurs branches s’entrecroisent à un moment donné.

Il avait plein de rêves et de projets aventureux, mais je savais aussi bien que lui qu’il n’en réaliserait aucun. Pas par manque d’intelligence ou autre, non. Simplement parce qu’à 17h30 on range le vaisseau spatial, c’est l’heure du pastis. Et on ne déconne pas avec l’apéro. J’étais là à regarder vers le bar, et l’espace d’un instant je me suis demandé quelle aurait été ma vie si ce jeune homme s’était décidé, à l’époque.

Puis mon regard s’est posé sur mon homme, assis en face de moi. Mon homme si différent de moi, venu d’un arbre d’une variété inconnue dans ma forêt natale, mon homme dont la rencontre fut une surprise totale tellement il est éloigné de ce à quoi j’aurais pu croire être destinée. Mon homme avec qui je partage le fond sans forcément partager la forme.

J’ai regardé l’homme que j’aime, et j’ai remercié la vie. Je l’ai remerciée d’avoir soufflé fort sur mon arbre, pour que le fruit que j’étais soit emporté plus loin et déposé là où un autre fruit m’attendait. Je l’ai remerciée de nous avoir fait nous rencontrer, et j’ai prié pour que l’on crée un bel arbre, grand et fort, d’une nouvelle variété.

(cc)  Βethan

2 Responses to “L’Arbre et le Fruit”

  • Comme ça, vous pourrez même créer une nouvelle variété d’arbrisseau ;)
    J’ai beaucoup aimé ton article et sa poésie. Il me parle d’autant plus que je suis dans la même situation que toi. J’ai rencontré mon chéri à l’autre bout du monde et, aujourd’hui, notre fille a des chances d’être bilingue lorsqu’elle parlera. De plus, elle a une grand-mère et deux grands-pères en Guadeloupe et son autre grand-mère qui vit au Maroc mais est brasilo-écossaise. Je suis fière de cette diversité.
    Quand je regarde la plupart des gens avec qui j’étais au collège et qui n’ont jamais bougé, se sont mariés pratiquement entre eux et continuent de faire exactement les mêmes choses qu’il y a dix ans, je ne les envie vraiment pas.

  • Oui, un joli petit arbrisseau ça serait bien ;)
    (quoique… j’ai lu tes articles hein…)

    Tiens c’est marrant, mon homme a des origines guadeloupéennes du côté de son père! Mais c’est lointain… Ta fille a beaucoup de chance je trouve, un tel brassage de cultures est forcément enrichissant. Dans mon cas c’est plutôt un mélange de familles aux conceptions et aux principes très très éloignés, tellement que ça en devient vertigineux lorsqu’on y réfléchit… Ça a son charme aussi!

    J’aime beaucoup une réplique du film “Salsa” : “regardez mon mari, aucun appport extérieur depuis Lascaux, vous voyez le résultat…” Tout est dit!

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