Ladies Room - Le quotidien des filles a la page

26. mai 2012

Mot de passe oublié

Psychedelicious

Mardi. Je suis allongée sur mon lit, un doigt entre les pages d’un livre. Je m’étire. La lumière a bien décliné depuis la dernière fois que j’ai levé la tête. Ma chambre est baignée d’une semi-obscurité grisonnante. Combien de temps ai-je passé à lire ? Probablement beaucoup trop, au vu du travail qui m’attend. Il faudrait que je m’y mette, quand même.

lesaut.jpgRelire mes cours. Apprendre mes leçons. Ce semestre je voudrais me forcer à le faire au fur et à mesure. Histoire de ne pas avoir à absorber cinq mois de cours une semaine avant les examens, et éviter de me retrouver une fois de plus à la session de rattrapage. Si seulement je pouvais trouver le courage de travailler tous les jours !

Plutôt que de jouer à la rebelle qui a mieux à faire. J’augmenterais peut-être mes chances d’accéder à cette école que je fais mine de convoiter lorsque j’aborde le sujet de mes études avec ma famille ; alors que cela fait bien longtemps que j’ai abandonné l’espoir de pouvoir y entrer après ma licence. Quitter cet état de léthargie permanente, faire de ma vie quelque chose dont je pourrai être fière. Et dans cinq ou six ans ,dans les soirées entre amis, parler du poste prometteur que j’ai obtenu et envisager l’avenir avec confiance. Je vais me faire un thé.

J’aime de moins en moins me pencher sur moi-même. Je crois que je n’aime plus tellement ce que j’y vois. Ces derniers temps, j’ai préféré me tourner vers des activités qui sollicitent davantage le corps que l’esprit. Laisser parler mon instinct animal. Les cours de boxe que je prends avec une amie me font du bien. Au-delà de l’effet défoulant, ils ont un côté cathartique. Si je pouvais, je ferais de la moto.

J’ai passé le permis moto, il y a quelques mois. J’aurais pu ensuite acheter une machine et donner libre cours à mes envies d’envol, de vitesse et de liberté motorisée. Des évènements familiaux en ont décidé autrement. J’ai eu besoin de plus d’air, me suis installée en colocation à une bonne centaine de kilomètres du cocon oppressant. Et faute de moyens, je dus renoncer à mon projet initial.

Depuis, je me sens comme une cocaïnomane en désintoxication. Le nez à l’affut d’odeurs d’huile et d’essence, l’oreille soucieuse de reconnaître les ronrons caractéristiques, le ventre qui se tord d’envie à la vue de ces chevaliers casqués en combinaison de cuir. (Enfin, seuls ceux qui ont une monture digne de ce nom s’attirent ma jalousie.) Je me sens presque narguée.

Ah, ils en ont une et pas moi, et ils osent parader ainsi, le dos courbé dans leur veste ajustée, les fesses insolemment perchées sur ces selles inconfortables. Et comme j’aimerais moi aussi, tailler la route sur mon destrier de carbone et d’acier, sentir le vent battre contre mes épaules et le moteur hurler entre mes jambes. Je rentrerais courbaturée de mes folles échappées, le genou encore tremblant.

Mercredi soir. Au retour de notre leçon de boxe, mon amie me montre la grosse étoile rousse qui nous surplombe : « Regarde la lune, comme elle est belle ! » J’ai envie de lui répondre, c’est toi qui es belle. On se sépare, je prends le tram pour rentrer chez moi. Je suis adossée à une barre à l’endroit où la rame pivote, les pieds sur la plateforme mouvante. Je fixe la chaussure droite de mon voisin de diagonale. A chaque virage je maintiens négligemment mon équilibre précaire.

Je n’aime pas me tenir dans le tramway. Je pense à toutes les mains à la propreté plus ou moins douteuse qui ont agrippé les barres avant moi. Je descends de la rame. Je marche d’un pas rapide. L’air est frais, l’odeur des pins est exaltée par la nuit. Ça a quelque chose de galvanisant. Je commence à courir, enivrée par les effluves nocturnes, je trottine d’abord, et puis j’accélère, l’air froid me pique le nez, m’assèche la bouche, violente mes poumons.

La tête commence à me tourner, parce que j’ai faim. Arrivée chez moi je me sens à la fois apaisée et euphorique. Je fume une cigarette sur le balcon de l’appartement, la première depuis plusieurs jours. Je m’assieds par terre au bord de la syncope, trop chaud, trop de nicotine aspirée à fond, au bord de la crise d’asthme. Je me sens bien.

Je fais bouillir de l’eau pour me préparer des nouilles chinoises en sachet. Il faudrait que je me donne la peine de cuisiner. Tous les jours. Je mangerais des choses saines, cinq fruits et légumes par jour, du vrai poisson, pas du pané, je ne boulotterais plus de chocolat à toute heure de la journée, j’aurais une plus belle peau, je me sentirais mieux dedans et j’aurais un meilleur karma, tant qu’on y est. La bouilloire ronronne, gronde, glougloute, s’étrangle, le thermostat déclenche, la chose se calme. L’appartement est complètement silencieux. Une voiture passe en bas dans la rue.

Toujours pas de nouvelles de mon cher et tendre. Je voudrais pouvoir débarquer chez lui et lui faire une scène, lui dire dans quel état d’attente je suis toujours lorsqu’il ne daigne pas répondre à mes coups de fil, je le ferais culpabiliser jusqu’à ce qu’il se traîne à mes pieds pour implorer mon pardon, je serais splendide d’éloquence. Mais je ne suis même pas sûre d’avoir envie de faire tout ça.

Cela va faire trois ans que l’on est ensemble. Je ne sais plus si je tiens à lui pour de vrai, ou juste en l’honneur des bons moments que l’on a passés ensemble. Parce que notre relation est l’une des dernières choses qui me rattache aux temps faciles et follement chaotiques du lycée. Je me sens nauséeuse. M’endors au son de Depeche Mode (« Dream On »).

(cc) Tonymadrid Photography

 

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