Humeurs

“Toi, tu fous rien et t’as jamais rien foutu de ta vie.”

http://www.youtube.com/watch?v=nx_OP6Od7Uw

Rappel des faits pour les quelques béotiens ici-bas qui n’auraient vu ni Les Poupées Russes, film duquel est extraite cette vidéo, ni l’Auberge Espagnole, qui donnent un contexte non négligeable, voire nécessaire, pour comprendre cet échange entre Audrey Tautou et Romain Duris, court, mais houleux :

Martine, le premier amour de Xavier, en prise avec des amants tous plus démissionnaires les uns que les autres, revient d’un voyage au Brésil où elle militait en qualité d’altermondialiste. Elle retrouve donc Xavier, qui s’est occupé de son fils quelques jours pendant qu’il était à l’étranger, et lui narre son séjour avec une teinte de vanité dans la voix. Xavier est écrivain. Du moins, il tente de l’être.

Xavier : C’est impressionnant, t’as bien appris ton texte là.

Martine : Bah qu’est-ce que t’as là, pourquoi t’es énervé ?

Xavier : Parce que moi pendant que tu vas sauver le monde là, moi j’garde ton fils qui est malade, et que moi ça fait trois nuits que j’dors plus, et que moi je… euh…

Martine : Toi tu quoi toi ? Toi tu fous rien et t’as jamais rien foutu de ta vie !

Xavier : Moi ?

Martine : Tu crois que tu fais quoi, toi, avec tes histoires d’amour à la con ? Tu fais rêver les minettes dans les RER qui lisent leurs p’tites bullettes là… “Ils s’embrassèrent dans le coucher du soleil”, et gnagnagna…

Que penser donc des écrivains de ces fameuses petites bullettes évoquées par Audrey Tautou ? Parce que je ne m’étais alors pas aperçue à ce moment-là, que je ne correspondais pas à la frange de la population dont elle parle.

Oui, j’ai lu certains bouquins de la collection Arlequin plus jeune, et déjà enfant, je mimais sans grande conviction les élans de “romantisme” à la noix de ces histoires en carton mâché dans le peu de relations à l’eau de rose que j’entretenais.

Et à l’âge adulte, décidée à ne lire que de la “littérature”, de ces bouquins qui creusent, creusent, vont au plus profond de vos entrailles, ou d’autres plus faciles d’accès mais non moins difficiles à assimiler, j’étais quelque peu passée à côté de cette catégorie de romans creux, excessivement creux, tous construits sur le même modèle, et qui pourtant font leur job en termes de divertissement.

Il a fallu que j’y revienne. Il a fallu que je me rende compte par moi-même des mécanismes qui rendent les bullettes lisibles. Alors j’en ai lu, des bullettes. Je ne citerai personne ; pour la simple et bonne raison que la raison d’être de ce billet n’est pas de fustiger tel ou tel écrivain, non. Une chose est sure : je retrouve, dans ces quelques lectures, un point commun, si commun que c’en est irritant.

“Qu’est-ce que j’aurai fait à sa place ?” Cette question qui s’immisce dans nos esprits et ne nous quitte plus, nous poussant donc à terminer ces écrits d’une impudeur implacable. Happy ending ou fin ouverte, tout est grossièrement téléphoné.

Et pourtant, on continue de les lire, ces bullettes, et elles continuent d’en faire rêver, des milliers de minettes dans les RER. Il ne s’agit pas de savoir si ce genre de littérature est légitime, de toute évidence, Martine a déjà répondu à la question, moi aussi, quelque part, et vous-même, également.

Ce qui importe, c’est de réaliser à quel point on passe plus de temps à fantasmer sa vie à travers des personnages à la profondeur semblable à celle d’un morceau de papier calque… plutôt que prendre sa vie à bras-le-corps et en faire une équivalence de la saga des Rougon-Macquart.

Pour terminer sur une note banale, galvaudée, mais efficace : “Il faut vivre ses rêves plutôt que rêver sa vie !”

2 Responses to ““Toi, tu fous rien et t’as jamais rien foutu de ta vie.””

  • Bien vu, Rose H. Mais ne peut-on pas à la fois vivre et rêver sa vie?? Ce que je veux dire par là, c’est qu’il y a certainement plusieurs moyens d’être heureux et que cela ne passe peut-être pas uniquement par les actes… Il y a sûrement de par ce monde si cynique des gens heureux qui passent leur temps à rêvasser, sans jamais décoller de leur canapé… puisque tous les caractères sont dans la nature… et qu’il est possible de voyager immobile… Je ne te dis pas que c’est mon cas, je pense avoir besoin des deux… car de toute manière tous les rêves ne sont pas réalisables, par exemple on ne connaîtra jamais le pays des Bisounours ni celui du Père-Noël, ni même le monde merveilleux d’Alice… Alors oui, je pense qu’il est important de continuer à rêver d’une autre vie, de s’évader virtuellement et que ça n’est pas automatiquement frustrant. Dans cette société, on nous fait croire qu’il faut être le meilleur dans un max de choses, ne jamais ralentir, produire encore et toujours plus… alors, oui, je me dis que c’est toujours mieux de laisser une trace, d’accomplir des choses, qu’on ne peut pas rester inactifs face à certaines injustices etc etc c’est sûr mais voilà quoi, il faut relativiser et arrêter d’angoisser parce-qu’on n’a l’impression de ne rein faire de sa vie à côté d’autres… Si ça se trouve, même lorsqu’on ne bouge pas le petit orteil, des choses se passent… ailleurs en nous… va savoir…

  • J’avais oublié que j’avais écrit cet article et que j’avais reçu ce commentaire, dis. Merci pour ton passage, zita, du coup. Je ne pense pas avoir grand chose à rajouter sur ton propos ; tu as évidemment raison, je n’oblige personne. :)

    Simplement, pour avoir longtemps rêvé ma vie, il est bien plus chouette de vivre ses rêves, à la place. Réussir à s’accomplir dans la vie, c’est important, et épanouissant.

    Après, chacun voit midi à sa porte, hein :)

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