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Des anges à l’Opéra Garnier

Hier j’ai rêvé que je volais. J’ai rêvé que mon corps se transformait, qu’il devenait docile. Je rêvais que je le pliais à ma volonté. Mes jambes grimpaient sans efforts derrière mes oreilles, mes orteils devenaient acier pour me porter. Je courrais d’un bout à l’autre avec des enjambées de 5 cm sans avoir l’air ridicule, la grâce m’habitait.

Des anges à l’Opéra GarnierJe sautais comme le cabri des Vosges et retombais sans la lourdeur de l’épagneul. Je pliais comme le roseau sans que mon souffle ne me quitte et que mon dos reste bloqué. Mes doigts papillonnaient divinement sans me faire ressembler à une folle épileptique, mes bras s’arrondissaient en un cercle parfait. J’agitais fleur, rubans sans avoir l’air godiche. Je passais de l’autre côté du miroir.

Hier soir devant La Source de Jean-Guillaume Bart, je devenais danseuse étoile. Je lâchais le commun des mortels et leurs raideurs disgracieuses, je chassais le vilain, le moche. J’entrais dans un palais, je devenais princesse d’un conte de fée entre l’Orient et le cours de danse. Je quittais la terre ferme dans des bras qui à défaut d’être virils me faisaient virevolter.

Cette nuit j’ai oublié les hommes, ces terriens mal dégrossis pour flirter avec des elfes, à moins que ce fussent des anges. Je retombais en enfance et retrouvais ce regard sur le monde empli d’émerveillement. Je voyais la magie, je voyais l’impossible. En les regardant danser j’oubliais la technique, je ne voyais pas le sport. Quel sacrilège d’ailleurs de coller ce mot qui évoque sueur, compétition, êtres rougeauds et essoufflés, à cet art magnifique.

Hier soir, je me suis drapée dans des soieries magnifiques, des broderies, des couleurs, je me suis noyée dans des chiffons haute couture importables et pourtant sublimes de Monsieur Lacroix himself comme une Anna Wintour dans les fourrures de la prochaine collection d’hiver.

J’en ai pris plein la pomme, la poire et plein les yeux. J’ai soupiré d’envie, j’ai eu les larmes aux yeux, moi qui ne serai jamais un ange, moi qui ne quitterai jamais le sol, qui n’apporterai jamais la grâce. La beauté m’a fait mal jusqu’aux os, et pas seulement à cause des fauteuils qui plient en quatre. La perfection attire comme un soleil et brûle comme l’acide.

Et pourtant tout au fond de moi, comme une douleur d’un membre amputé, j’ai entrevu les coulisses. J’ai ressenti leur douleur, j’ai vu le tremblement des jambes, j’ai entendu le choc des chaussons. En zoomant sur le rêve j’ai vu ces poitrines se soulever, à bout de souffle. J’ai perçu les battements de cœurs totalement affolés et pourtant maîtrisés, derrière ces sourires magnifiques. Cette fragilité à peine entrevue est d’autant plus touchante qu’elle nous rappelle que ces anges ne sont que des mortels.

Merci à eux, à chacun d’eux.

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