Ladies Room - Le quotidien des filles a la page

26. mai 2012

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beelebah

Suivez-moi, je vais vous conter aujourd’hui la recette de l’expression des sentiments. Enfin, la mienne. Je pourrais vous dire que je vais me livrer, mais ça fait un peu colis 3 Suisses (”Aujourd’hui livraison offerte dès 49€ d’achat“). Et me livrer toute faite dans un carton, avec facture et bon de retour Ă  l’envoyeur, ça, je ne sais pas trop le faire. Pardonnez-moi Ă  l’avance, je vais Ă©taler un peu de ma culture, non pas de la confiture sur une tartine, mais plutĂ´t du Fluff sur une crĂŞpe, parce que le Fluff, c’est doux, c’est aĂ©rien, c’est moelleux (comme la chauffeuse dans laquelle je suis vautrĂ©e Ă  l’instant mĂŞme oĂą j’Ă©cris ces lignes d’ailleurs - bref, poursuivons).

livraison_sentiments.jpgNathalie Sarraute (aaaah le bac français…) parlait de “tropisme“, mot Ă  l’origine strictement scientifique (et dont je serais bien incapable de vous donner une dĂ©finition que je comprendrais moi-mĂŞme), pour dĂ©signer une sorte de monologue intĂ©rieur. Lorsque j’Ă©tais au lycĂ©e, Ă  part Ă©voquer pour moi un livre qui m’avait paru horriblement ennuyeux (Enfance), ce terme ne m’inspirait pas beaucoup. Mais depuis, au cours de ces (quelques !) annĂ©es Ă©coulĂ©es, en Ă©crivant, j’ai rencontrĂ© des difficultĂ©s Ă  mettre des mots sur les sentiments et sensations que j’Ă©prouvais. Donc j’Ă©crivais moins. Ou moins bien. Ou la mĂŞme chose que tout le monde. Donc tout, sauf des textes personnels. Tout au mieux, une fiction de ses sentiments.

Sarraute pensait qu’un auteur ne pouvait Ă©crire que ce qu’un autre auteur n’avait pas dĂ©jĂ  Ă©prouvĂ© ou exprimĂ©. Mais moi, j’aime Ă©crire ! Et qu’il est frustrant d’ĂŞtre incapable de coucher ses sentiments correctement sur le papier lorsque l’on est dĂ©jĂ  incapable de le faire Ă  l’oral ! On les couche quand mĂŞme, ces sentiments, mais de manière bâclĂ©e, erronĂ©e parfois. On se relit, on se dit qu’au fond, ce n’est pas du tout ça qu’on ressent, pas de cette façon. Mais faute de mieux, on s’en contente, car on a envie de livrer Ă  son lecteur (”oui, ici Sushi express, c’est la livraison de votre menu B9 avec maki tout saumon et supplĂ©ment wasabi…”) son petit texte tout frais, prĂ©tendument taillĂ© de main de maĂ®tre. Le lecteur aime le rythme, les mots qui claquent, les mots jolis, qui rĂ©sonnent dans la tĂŞte, pour mieux s’identifier. Si l’auteur n’a fait l’usage que de mots gĂ©nĂ©riques et Ă©culĂ©s, le lecteur ne peut que partager ses sentiments : des mots standards ont un sens communĂ©ment admis et provoquent donc sentiments et sensations “standards” ; mais comment parvenir Ă  partager l’ivresse d’une odeur d’encens, dans une foule bigarrĂ©e et en liesse, dans une ville du bout du monde, sans perdre en route toute la puissance des sentiments, des Ă©motions, des sensations qui ont habitĂ© l’auteur Ă  l’instant mĂŞme oĂą ce moment a Ă©tĂ© vĂ©cu ?

NĂ©cessairement, les sensations, les sentiments, les Ă©motions intrinsèques au moment auront disparu au travers de la plume. Ça devient un roman, une fiction, et non une retranscription autobiographique. MalgrĂ© tout, c’est un “risque” que je prends, encore et toujours, plutĂ´t que de savoir mes lecteurs piquer du nez au fil de mon texte (d’ailleurs, rĂ©veillez-vous, la sieste est finie !!). Sarraute, elle, avait choisi l’usage abusif des points de suspension et d’interrogation, afin de mieux capter les “vibrations internes du moi”, pour intensifier les scènes de la vie quotidienne. Après avoir lu Enfance, j’ai rĂ©alisĂ© (j’ai bien dit après, il m’aura fallu 8 ans pour ça… je m’Ă©tais fait suer Ă  cent sous de l’heure en le lisant) combien tous ces “petits moments de rien du tout” ont eu un effet puissant sur la petite fille qu’elle Ă©tait.

Ce rĂ©cit ne m’avait pas captivĂ©e, et aujourd’hui je ne prends conscience de sa force, cachĂ©e derrière des mots simples et des Ă©vĂ©nements banals, que lorsque je me gratte la tĂŞte devant ma feuille (oui, il m’arrive de lâcher mon clavier…) et que je raye les mots les uns après les autres (trop court, trop moche, trop entendu, trop connotĂ©, trop… inadĂ©quat en fait) avant de trouver le bon. Bref, il y a du boulot pour faire coĂŻncider le mot juste avec le sentiment et le rythme et la cohĂ©rence gĂ©nĂ©rale du texte et… Qu’il est compliquĂ© de (vouloir) bien Ă©crire !

En fin de compte, je prends le risque de perdre une partie de mes ressentis par mes mots. D’abord parce que je ne joue pas dans la cour des grands (j’en suis encore Ă  la marelle et au chat perchĂ©). Ensuite parce que j’essaie, Ă  mon niveau, de faire ce qui me semble bien. Je choisis toujours le mot qui me paraĂ®t le plus appropriĂ©, Ă  dĂ©faut d’ĂŞtre le plus juste. D’une part, ça permet de capter l’œil fort zappeur du lecteur (qui a affaire Ă  tant de sollicitations visuelles…) pour lui donner envie de poursuivre sa lecture, et d’autre part, de conserver la petite partie intime, intraduisible, au fond de moi. Je me sens bien loin de pouvoir prĂ©tendre Ă  une qualitĂ© de plume d’un auteur reconnu, alors tant qu’Ă  faire, si mes lecteurs continuaient tout simplement de me lire…

(cc)  ashley rose,

 

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