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Julie et Darcy : 18 années de photographies

San Francisco. Nous sommes en 1993. Depuis quelques temps, une maladie se répand. Le sida. C’est l’épidémie. Les hôpitaux surchargés font des partenariats avec des hôtels qui hébergent les malades. L’Ambassador est l’un de ces hôtels. Julie Baird, 19 ans, vit ici, avec son compagnon, Jack, et leur fille Rachael.

Julie et Darcy : 18 années de photographiesJulie et Jack n’ont pas d’emploi. Ils survivent, comme tant d’autres ici. Julie a fugué de chez sa mère à l’âge de 14 ans. Dès lors, c’est la vie de la rue que connaît la jeune fille. Débrouille, alcool, amphétamines. Elle rencontre Jack, dont le parcours de vie ressemble au sien. Jack se prostitue pour acheter sa came. Un jour, Julie tombe enceinte. Les examens de grossesse révèlent qu’elle est séropositive. Jack fait le contrôle. Même résultat.

Julie atterrit ici, à l’Ambassador, avec Jack et leur enfant. La jeune mère n’a jamais réfléchi à ce qu’elle pourrait faire de sa vie et n’y pense pas. L’idée de l’avenir ne l’effleure même pas. Seul l’instant compte. Manger, même n’importe quoi. Avoir un toit. Avoir sa dose aussi. L’entourage du jeune couple meurt jeune, dans la rue ou ailleurs, pauvre et malade. Autour d’eux c’est le chaos. Alors de quel avenir serait-il question ?

Le 28 février 1993, Julie se tient dans le hall de l’Ambassador, assise près de la fenêtre. Sa fille Rachael est assoupie dans ses bras. C’est là que Darcy Padilla, une talentueuse photographe, pousse la porte de l’établissement. Ce n’est pas la première fois que Darcy Padilla vient ici. Elle vient régulièrement pour nourrir un projet sur la pauvreté urbaine.

Sensibilisée depuis l’enfance à ce sujet -son père était travailleur social-, c’est le métier de photographe vers lequel la jeune Darcy se tourne. Ce jour de 1993, en entrant dans l’Ambassador, Darcy Padilla pense à la galerie de portraits qu’elle est en train de constituer pour son projet de travail. Des hommes et des femmes, entre 20 et 30 ans, dont les histoires se ressemblent tellement. Une vie à traîner dans la rue et à subsister par tous les moyens. Darcy Padilla voudrait en faire un livre.

Mais ce jour d’hiver 1993, Darcy rencontre Julie. Le vaste projet de la photographe engagée prendra une tout autre tournure. Elle ne le sait pas encore. Le visage de Julie deviendra bientôt le sujet principal des photographies de Darcy. Et un projet un peu spécial naîtra, pour lequel elle obtiendra des bourses importantes. Il s’intitulera « The Julie Project ».

Peu à peu, un lien se tisse entre les 2 femmes. Darcy apprend à connaître Julie, Julie apprend à faire confiance. Julie se livre de plus en plus. Darcy photographie de plus en plus. Au total, 18 années de collaboration vont suivre entre les 2 femmes. Mais pour l’instant, pendant cette décennie 1990, la vie suit son cours. Julie quitte le père de sa fille parce qu’il ne « décroche » pas. Elle se met à boire. Et puis, elle tombe enceinte. Tommy naît 9 mois plus tard. Le père ? Julie ne sait pas.

Darcy est toujours là, avec son appareil en main et son œil bienveillant. Elle ne juge pas Julie. Elle ne la félicite pas à l’annonce de la grossesse, ne la descend pas non plus. La présence de l’appareil devient quelque chose de très naturel pour les 2 femmes, et bientôt, on n’y pense plus. Et puis, Julie se sent valorisée par l’intérêt que lui porte cette femme, Darcy, belle et forte, bien intégrée dans la société, elle. Cette relation devient précieuse pour Julie dont la vie n’est qu’un bordel sans nom.

Si Darcy peut se tenir là, au milieu de ce foutoir qu’est la vie de Julie, c’est que la photographe est clean. Elle mène une vie bien rangée à quelques blocs de là. C’est la force de Darcy Padilla. Elle ne mélange pas tout. Elle peut s’asseoir au milieu des détritus et des mégots qui jonchent le sol chez Julie. Elle peut plonger ses yeux dans le regard vitreux de Julie. Darcy ne perd pas pied. Quand elle rentre chez elle, elle retrouve son confort et son mode de vie sain. La photographe fait la part des choses.

Elle photographie des toxicos mais ses amis ne sont pas des junkies. Elle a les idées claires. Elle sait qui elle est. C’est ce qui lui permet de supporter les vies déglinguées qu’elle regarde à travers son objectif. Et la vie de Julie est complètement déglinguée.

Les années passent. « The Julie Project » devient énorme. Des années de clichés  et d’histoires. Julie rencontre Jason. Le jeune homme, séropositif, souffre de troubles maniaco-dépressifs. Entre eux, il naît une touchante tendresse. Pendant ce temps, la garde de Rachael et Tommy est retirée à Julie. Et puis, la jeune femme rentre en salle d’accouchement une nouvelle fois. De peur qu’on vienne lui enlever son nouveau-né, Julie s’enfuit le lendemain de l’accouchement, accompagnée par Jason.

Leur fille Jordan sous le bras, ils sont retrouvés et feront 9 mois de prison. Ryan et Jason Junior naîtront plus tard. Ils passeront directement de la salle d’accouchement au centre d’adoption. Des années plus tard, Julie rencontre Jason Junior et sa mère adoptive : quelques échanges maladroits qui laisseront un goût amer. Une petite fille, Elyssa, voit le jour. Celle–ci est laissée sous la garde de Julie et Jason dont le niveau de vie s’est quelque peu amélioré. Peu de temps après, la vie de Julie bascule dans la maladie. Une hospitalisation, la première d’une longue série. Cette fois, Julie n’est plus seulement séropositive, elle a le sida.

Darcy est là, encore. Darcy a toujours été là. Elle sera là jusqu’à la fin. Jusqu’à ce jour de septembre 2010, où le téléphone retentit. C’est la fin, il faut se préparer. Julie a tant redouté le moment de sa mort. La peur de mourir seule, abandonnée. Cette peur tellement présente chez tous les exclus et malades du sida que Darcy a rencontré. Darcy n’a jamais fait la promesse à Julie d’être là. Ne pas faire une promesse si on est incertain de pouvoir la tenir.

Mais Darcy file auprès de Julie, une dernière fois. La photographe ne sait pas encore si elle sera capable de prendre des clichés des derniers instants. Ce jour là, Darcy qui n’est pas croyante prie de toutes ses forces pour que Julie s’en aille le plus paisiblement possible. 3 semaines plus tard, Julie s’éteint à l’aube du 26 Septembre 2010. Elle avait 36 ans.

De son côté, Darcy, les mains tremblantes, met à jour un fichier sur son ordinateur. Il s’intitule « julie.end ». Dernier fichier pour « The Julie Project ». Elle les a finalement pris ces derniers clichés. Elle pourra raconter l’histoire de Julie. Jusqu’au bout.

Darcy Padilla a reçu le prestigieux prix Eugene Smith pour « The Julie Project ». Aujourd’hui, elle fait des recherches pour retrouver les enfants adoptés de Julie. Elle s’occupe de lever des fonds pour l’éducation de la petite dernière, Elyssa. Quand Jason, le père, ne pourra plus s’en occuper, et ce jour arrivera, Darcy et son compagnon sont prêts à l’adopter.

« The Julie Project » retrace les différents chapitres de la vie de Julie. Toutes les histoires sont là, tous les personnages, tous les lieux. De San Francisco à l’Alaska. De l’Ambassador à la petite maison où Julie et Jason ont vécu, en passant par tous les endroits miteux que Julie a fréquentés. Les photographies sont en noir et blanc. Crues, rudes, intenses. Sans artifices.

On y voit Julie et sa santé brisée par trop de substances nocives. On y voit la dégradation d’un corps par le sida. Sur certains clichés, on aperçoit la lueur d’un sourire sur le visage de Julie, cette lueur particulière qui illumine un quotidien sordide. La photographe ne ment pas. Elle est honnête. Comme elle l’était avec Julie.

Darcy Padilla a toujours su maintenir une distance entre Julie et sa sphère privée. Faire la part des choses, toujours. Aujourd’hui, c’est peut être ce qui permet à Darcy de ne pas s’effondrer devant le drame de la vie de Julie. C’est aussi ce qui a permis à la photographe d’avoir pu mener à terme ce travail d’une envergure impressionnante.

« The Julie Project » est un témoignage bouleversant, sensible et plein d’humanité.

Pour en savoir plus :

- Le site de Darcy Padilla, “The Julie Project”  6 mois, n° 1, printemps/été 2011, dossier « The Julie Project »

2 Responses to “Julie et Darcy : 18 années de photographies”

  • Ben mon vieux…
    Quel choc cet article ! C’est déjà superbement écrit, mais l’histoire en elle-même est hyper touchante. Piquée par la curiosité, je suis allée regarder le projet et toutes les photos, et je dois dire que j’en ressors un peu sonnée.
    Quoiqu’il en soit, les photos sont superbes, et merci pour cette découverte Mimi :)

  • je suis un peu sans voix… cette Julie aurait à peu près mon âge (quelques années nous séparent seulement)… j’ai la chance de vivre dans un cocon douillet… Le travail de Darcy mérite le prix qu’elle a gagné.

    Merci Mimi.

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