Humeurs

Les chroniques menstruelles d’Ovary #1

Article sélectionné par Bolo lors de sa semaine de rédaction en chef

Le dernier mardi de chaque mois, retrouvez les chroniques menstruelles d’Ovary sur Ladies Room !

Les chroniques menstruelles d’Ovary

L’histoire d’une fille qui a ses règles. Avec des humeurs dedans.

1
Les hormones en débandade

CarolineCe matin, j’ai fait un constat. Un constat qui se fait sous règles ou qui ne se fait pas. Quelque chose qui ne pouvait me sauter aux yeux qu’à l’apothéose de ma féminité. Quelque chose que je n’aurais remarqué sinon : toutes mes copines sont casées, mariées, encloquées. Bref.

J’aurais pu réaliser une chose pareille en écoutant une chanson d’amour, du genre un peu mélo. J’aurais pu être prise d’un vague à l’âme terrible en regardant le dernier envol d’Air France qui passe en boucle durant les plages publicitaires sur nos grandes chaînes. Me lever brutalement du canapé sur les notes de Mozart, écraser mon mégot en me tapant le front. Vraiment, ça aurait pu être terrible.

Mais en fait, ça m’est juste venu lors d’une conversation bateau avec Cléophée. On parlait de nos affaires de constipation, une routine que l’on trinque généralement au café, alors que je sentais son sourire des plus gênants s’afficher sur son visage. Limite indécent. Mieux, son bien-être, son espèce d’odeur de fille à s’être fourrée le corps, la tête et le cul-cul dans les huiles essentielles des jours durant dans une sorte de nouvelle prise en main de soi, de son corps et tout le tralala, me donnait envie de vomir.

J’ai compris en moins de deux que :

1. Son mec l’avait demandée en mariage, chose qu’elle attendait depuis qu’elle déclarait l’heure grave, je cite « Après quatre ans de relation et sachant que j’adore, mais alors là, j’adore sa mère, enfin je veux dire avec sa mère on s’A.D.O.R.E, on devrait parler de fiançailles, tu ne crois pas, Ovary ? »

2. Qu’elle était jusqu’ici la dernière de la liste de mes copines à ne pas être ligotée, mon ultime espoir, ma respiration inachevée, ma petite note de Mozart à moi, celle qu’on ne sait lâcher et qui berce encore un peu.

Il fallait que je sache, que j’aille au bout. J’ai baragouiné un truc qui ressemblait à une question fragile face à ce sourire blanc bagarreur : « Mais qu’est-ce qui te rend si pétillante ce matin, Cléophée ? Il t’a demandé en mariage, non, il t’a pas demandé en mariage quand même ? »

Je sais que j’ai merdé, j’aurais pu faire ça mieux. Mais elle n’a rien vu.

Elle a dit un gros oui, en insistant sur le o, le u et puis après le i. Et puis le i, je vous raconte pas, il a duré. Il respirait l’hystérie. J’ai souri, je n’ai trouvé que ça et tout a été très vite dans ma tête face à une telle confirmation de sa part. Mes règles à flot, mon cerveau était forcément plus alerte à ce genre de choses : ça y est, même Cléophée qui n’a jamais rien compris au cycle féminin et qui a un mec comptable, avec tous les clichés que ça comporte, va porter une robe de princesse, avoir un gros ventre, mettre ses mains dessus et transformer nos séances café-confidences en récits de future maman à l’utérus encombré.

Ça m’a paru drôlement emmerdant.

Je me suis dit qu’il fallait quelque chose. D’abord la féliciter, certes. Mais il fallait faire quelque chose pour moi. Alors d’emblée, je me suis imaginée m’enfiler tout le réconfort du monde, c’est-à-dire un truc qu’on engloutit quand ça pue le blues, comme un pot de confiture ou un pot de pâte à tartiner, ou mieux les deux en même temps, un doigt dans chaque, la bouche en cœur. J’ai trouvé que ça. Pour relativiser.

Je resterai la dernière de mon groupe d’amies à ne pas sentir le projet jusque sous les dessous de bras, et puis tant pis. Je décidai de les traiter de filles pressées, prisonnières, bref, osons-le : inconscientes. Je me répétais seule en cherchant une petite cuillère que la situation n’avait rien de dramatique. Que les hormones avaient leurs heures, leurs déclics un beau jour. Les hommes aussi, ceci dit. Mais je pris la ferme décision de ne pas impliquer le mien dans ce travail sur moi-même.

Presque soulagée d’une telle conclusion, j’ai souri seule en mettant le pied sur la pédale de la poubelle afin de me débarrasser d’un pot de confiture périmé, et de mes angoisses évidentes quant à ma traîne en matière de vœux et d’embryons.

Fière de moi et ma nouvelle façon d’accepter les choses de la vie, j’ai attrapé le pot de pâte à tartiner. Car même en plein deuil, celui de ma copine Cléophée s’envolant pour des contrées lointaines, et même en le vivant du mieux du monde, il me semblait légitime de me rapprocher du sucre pour passer l’épreuve.

Sereine, j’ai allumé la télé. Le drame s’en est alors suivi quand la publicité Air France a dansé sous mes yeux. J’ai eu comme un nœud dans la gorge, et puis dans le ventre, dans les yeux, bref, je me suis retrouvée nouée. J’ai compris qu’on ne pouvait lutter longtemps contre ses envies de se marier, d’avoir des projets et des bambins, parce que c’était une sorte d’instinct perfide logé entre deux follicules, qu’en sais-je.

Quand l’homme est rentré, il m’a trouvé les deux doigts dans le pot. Il a vu sur ma tête que quelque chose clochait et avant qu’il ne pose la moindre question pouvant me mettre en danger, j’ai dit comme sûre de moi : Cléophée va se marier mais je m’en fous, ça sert à rien de se marier.

Avec le ton le plus pathétique du monde que même-moi j’y ai pas cru.

Il s’est marré.

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