Ladies Room - Le quotidien des filles a la page

20. mai 2013

Mot de passe oublié

La poupee russe

T’as vu ta bobine ? #4 : De la cinĂ©philie

La cinéphilie, même si le terme est particulièrement galvaudé par l’arrivée des nouvelles technologies dans les foyers, peut débuter par un simple poster de James Dean ou de Marilyn Monroe sur un mur de chambre ; et on ne sait jamais trop où ça s’arrête. Mais on sait que l’on fait partie du sérail le jour où certains titres ou certains noms nous deviennent familiers.

Dans les années 60, la Nouvelle Vague française fonde même un véritable courant idéologique autour de la cinéphilie, avec ses propres codes.

Aujourd’hui, aimer le cinéma a une vocation plus modeste, mais parfois tout aussi passionnée. S’attacher à des stars oubliées, qui ont échappé à la sur-médiatisation. Ne pas hésiter à veiller tard, même en période d’examens, pour suivre le « Ciné-Club » sur Antenne 2 ou le « Cinéma de Minuit » sur FR3. Kiffer un film japonais en N&B sous-titré en anglais. Collectionner tous les articles sur ses acteurs favoris et snober les magazines grand-public en se passant sous le manteau des films inédits en DVD. C’est aussi défendre la « salle obscure » comme seul lieu privilégié du cinéma. Et tenter des trucs parfaitement imbéciles, comme se faire poser les implants de Demi Moore ou la couleur de Rita Hayworth.

Et c’est surtout tomber en pâmoison devant des visages comme ceux de Gene Tierney, un prénom d’homme pour une des actrices les plus célébrées pour sa beauté racée, et dont son rôle-titre dans Laura (1944) d’Otto Preminger fut le terreau de son mythe, sur une mélodie lancinante de David Raskin.

Lors d’une de mes visites à la cinémathèque de Montpellier, je tombe justement sur son autobiographie* (co-écrite à l’âge de cinquante-huit ans avec Mickey Herskowitz, célèbre chroniqueur américain qui a collaboré à de nombreuses autobiographies de célébrités, dont également celle de Bette Davis). Le livre est préfacé par Marie-France Pisier, qui vient de nous quitter à l’âge de soixante-sept ans, ce qui vaut au livre cette mise en avant.

Et, en sincère cinéphile, j’ai eu envie de vous parler de cette star, symbole des amours irrationnels du cinéphile, inconnue du grand public aujourd’hui malgré ses succès de l’époque et qui a laissé son nom à l’une des deux mille étoiles de la célèbre « Walk of Fame » sur Hollywood Boulevard.

A l’instar d’Elizabeth Taylor, Gene Tierney est une véritable figure de l’âge d’Or du cinéma hollywoodien et de l’époque des grands studios, ce qui m’a valu le plaisir de plonger dans une évocation glamour de la vie hollywoodienne des années 40 et 50.

  • bruce_cabot-gene_tierney_in_sundown.jpgTout en incarnant une beautĂ© troublante et fragile sans artifice (elle se spĂ©cialise dans les rĂ´les de jeunes beautĂ©s « exotiques » au dĂ©but de sa carrière), elle a aussi traversĂ© de nombreuses Ă©preuves dans sa vie personnelle, dont la naissance de sa fille handicapĂ©e et de nombreux sĂ©jours en hĂ´pitaux psychiatriques, oĂą elle subit, Ă  sa demande, des dizaines d’électrochocs, traitement particulièrement prisĂ© dans les annĂ©es 50.
  • MalgrĂ© une filmographie non nĂ©gligeable (elle a tournĂ© une quarantaine de films sur vingt ans essentiellement pour la Twenty Century Fox avec qui elle Ă©tait en contrat), elle est peu citĂ©e aujourd’hui, mĂŞme si ses yeux transparents continuent Ă  nourrir les rĂŞves des cinĂ©philes endurcis et des artistes de toute gĂ©nĂ©ration (2).
  • Peut-ĂŞtre parce qu’elle a toujours cherchĂ© Ă  rester dĂ©tachĂ©e d’Hollywood, en faisant le grand Ă©cart avec New York. Et qu’elle est restĂ©e très dĂ©tachĂ©e sur son travail. Elle parle justement ici de son rĂ´le dans Laura :
  • « Pour ce qui est de ma performance personnelle dans ce film, je n’ai jamais eu le sentiment de faire beaucoup mieux qu’une prestation rĂ©ussie. Je suis contente que le public continue de m’identifier Ă  Laura plutĂ´t que de ne pas m’identifier du tout. L’hommage va, je crois, au personnage – cette Laura, crĂ©ature de rĂŞve – plus qu’à mon Ă©ventuel talent d’actrice. Je ne dis pas cela par modestie. Nul d’entre nous, qui fut impliquĂ© dans ce film, ne lui prĂŞta Ă  l’époque la moindre chance d’accĂ©der au rang de classique du mystère, voire de survivre Ă  une gĂ©nĂ©ration »
  • Car Miss Tierney, dont c’est le vrai nom, nĂ©e Ă  Brooklyn et fille d’un prospère courtier en assurances d’origine irlandaise, Ă©tait une jeune fille de bonne famille bon chic bon genre. Entre quinze et dix-sept ans, elle passe deux annĂ©es dans un prestigieux Ă©tablissement de jeunes filles en Suisse, oĂą elle frĂ©quente les rejetons du gratin international.
  • {Mademoiselle, vous devriez faire du cinĂ©ma}
  • gene.jpgLa jeune Gene est dĂ©couverte en 1938 Ă  l’âge de dix-huit ans par le rĂ©alisateur Anatole Litvak alors qu’elle visite avec sa famille les studios de la Warner Bros. D’oĂą le titre français de son autobiographie : « Mademoiselle, vous devriez faire du cinĂ©ma », phrase couramment utilisĂ©e pour appâter les jeunes beautĂ©s et renouveler le sĂ©rail.
  • Il est clair que Gene est sublime, avec une classe indĂ©finissable et un visage fin et juvĂ©nile. Mais contrairement aux autres Fox Girls qu’elle rejoindra au dĂ©but de sa carrière cinĂ©matographique, après un passage rĂ©ussi Ă  Broadway, elle sait se faire respecter et impressionne par son Ă©quilibre personnel.
  • gene35.jpg{Carnet de bal}

    D’ailleurs, cette émouvante autobiographie s’en ressent. Le style reste plat : pas de révélations tonitruantes, pas de remarques déplacées sur ses collègues, acteurs et réalisateurs, pas de vie sexuelle débridée (elle prône la virginité avant le mariage), malgré la fréquentation de quelques-uns des grands séducteurs de l’époque, comme Howard Hugues, le célèbre producteur récemment incarné par Leonardo di Caprio (The Aviator), qui tenta en vain de la séduire et qui resta un ami fidèle et généreux, John Fitzgerald Kennedy, jeune capitaine de vaisseau, avant sa rencontre avec Jacqueline Bouvier, ou Ali Khan, playboy international qui venait de divorcer de Rita Hayworth. L’abandon du domicile conjugal par son père et le divorce de ses parents alors qu’elle débute à peine sa carrière la perturbe même à un plus haut point, remettant en cause les valeurs morales qu’on lui a inculquées.

      • gene12.jpggene13.jpg
      • Elle Ă©voque ainsi ses amours avec pudeur et mĂŞme une certaine candeur. En 1941, Ă  vingt et un ans, elle Ă©pouse, contre l’avis de sa famille et du studio, Oleg Cassin, styliste et costumier de studios de vingt-huit ans, descendant d’une famille aristocratique russe dĂ©sargentĂ©e, avec qui elle eut deux filles, en 1943 et en 1948.
      • gene-et-oleg-cassini.jpgPendant la seconde guerre mondiale, Gene contracte la rubĂ©ole pendant le premier trimestre de sa grossesse Ă  l’Hollywood Canteen, club offrant divertissement et restauration aux militaires de retour de mission et oĂą les starlettes de l’époque travaillent bĂ©nĂ©volement. Sa première fille, Daria, nait handicapĂ©e mentale, sourde et partiellement aveugle. Elle devra très rapidement la confier Ă  une institution et restera obsĂ©dĂ©e toute sa vie par la nĂ©cessitĂ© de subvenir Ă  ses besoins.
      • Cette Ă©prouvante expĂ©rience la mène au bord du surmenage et, face Ă  l’incapacitĂ© de retenir ses rĂ©pliques et Ă  de longues pĂ©riodes d’absence, elle demande Ă  se faire hospitaliser au dĂ©but des annĂ©es 50.
      • {Longue traversĂ©e du dĂ©sert, personnelle et professionnelle.}
      • howard-et-hedy.jpgEn 1961, alors qu’elle entame une nouvelle hospitalisation, elle rencontre un millionnaire texan, W. Howard Lee, ancien mari de Hedy Lamarr (c’est d’ailleurs avec elle que nous le voyons sur la photo ci-contre), magnifique actrice brune de la mĂŞme Ă©poque Ă  qui elle ressemble beaucoup, qui lui apporte enfin la vie paisible Ă  laquelle elle aspire. Elle restera auprès de lui jusqu’à sa mort en 1981 et lui survivra dix ans. Elle finira par dĂ©cĂ©der d’un emphysème, grave maladie des bronches liĂ©e au tabagisme. Gene Tierney, qui prenait son mĂ©tier très Ă  cĹ“ur, commença Ă  beaucoup fumer après son premier film pour rendre sa voix plus grave. Voulant toujours bien faire, elle suivi Ă©galement toute sa vie un rĂ©gime recommandĂ© par le Harper’s Bazaar, suite Ă  une rĂ©flexion d’un camĂ©raman sur la rondeur de son visage.
      • A cinquante-huit ans, Gene Tierney refuse de voir sa vie comme un film hollywoodien : “Si ce que m’ont enseignĂ© ces expĂ©riences peut se rĂ©sumer en une phrase, ce serait celle-ci : la vie n’est pas un film. Mais cette remarque ne se veut ni triste ni nostalgique. Je peux seulement me poser cette question : si ma vie avait Ă©tĂ© rĂ©ellement un film, se serait-il trouvĂ© un rĂ©alisateur pour confier ce rĂ´le-lĂ  Ă  Gene Tierney ?”
      • Aujourd’hui, il reste de cette carrière des collaborations avec de grands cinĂ©astes (Von Sternberg, Ernst Lubitsch, Otto Preminger, Joseph L. Mankiewicz…) et quelques très beaux rĂ´les dramatiques. En 1946, Gene Tierney fut nominĂ©e aux Oscars pour sa prestation particulièrement dĂ©lectable dans PĂ©chĂ© mortel. Oscar qui fut finalement remportĂ© par Joan Crawford pour Le roman de Mildried Pierce.
      • Parfois, la cinĂ©philie trouve ses limites : ne pas se bercer d’illusions Ă  la lecture d’une confession bien conventionnelle. Mais il suffit de se pencher sur un des nombreux portraits de cette actrice qui fut aussi mannequin Ă  ces heures perdues et alors les mots se perdent. On peut devenir et rester une star de multiples manières.
      • {Show must go on}
      • RedĂ©couvrez ses plus beaux films :

      - Le ciel peut attendre d’Ernst Lubitsch (1943)
      - Laura (1944) et Mark Dixon détective (1950), d’Otto Preminger, avec Dana Andrews comme partenaire dans les deux films
      - Leave her to heaven (Pêché mortel) (1945) de John Stahl
      - Le Château du dragon (1946) et L’Aventure de Mrs Muir (1947) de J.L. Mankiewicz, avec Rex Harrisson.

      Elle tourna aussi avec Spencer Tracy et Clark Gable dans des films plus confidentiels.

      (1) Mademoiselle, vous devriez faire du cinéma, Gene Tierney (Self-portrait, 1979), Hachette, Paris, 1985, traduction de Françoise Caetano, préface Marie-France Pisier

      (2) Artiste : Etienne Daho/ Paroles de « Poppy Gene Tierney »

      Swimming, swimming, swimming
      Looking for your ship, swimming
      Ellen, Laura, Poppy
      Laura, Poppy Gene Tierney

      Other side of the word
      Walking, walking, walking
      Looking for your smile, walking
      Ellen, Laura, Poppy
      Laura, Poppy Gene Tierney

      And the screen filled with cold blue eyes
      Where you take everything that’s yours
      From icy deserts to frozen palaces
      From toxic loves in the ShanghaĂŻ hell
      Never do I tire of your travel
      And then you close your lovely blue eyes

      I think of other places and skies
      And then you close your lovely blue eyes
      And your cold blue eyes
      On the screen, there’re your cold blue eyes, cold blue eyes
      Ellen, Laura, Poppy, Laura Poppy Gene Tierney

      And the screen filled with cold blue eyes
      And the screen with cold red lips
      From icy deserts to frozen palaces
      From toxic loves in the ShanghaĂŻ hell
      Never do I tire of your travel
      And then you close your lovely blue eyes
      I’m in love, I’m in love with Gene Tierney’s eye.

      * un quizz sympa sur les grandes actrices de la même époque

       

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