C’est l’histoire d’un homme respectable, un homme bien, comme on dit. NĂ© dans une famille d’immigrĂ©s des pays de l’Est, une famille sans argent, mais avec des valeurs, il n’oubliera jamais que bĂ©bĂ©, il a dormi dans un tiroir, faute de lit et d’argent pour en acheter un.
Il n’oubliera jamais que son père a toujours travaillĂ©, cumulĂ© les emplois pour nourrir sa famille. Lui aussi travaillera dur pour mettre sa famille Ă l’abri du besoin, pour possĂ©der son propre toit, pour faire mieux que ses parents.
C’est l’histoire d’un homme qui voulait changer le monde (un peu) et qui a choisi un mĂ©tier humaniste, des amis humanistes, des hobbies humanistes. Il Ă©pouse la femme dont il est tombĂ© amoureux, naissent une, puis deux filles, un peu plus tard un petit garçon. Gentil fonctionnaire, travailleur social, il bosse pour faire une jolie maison Ă sa famille. Il travaille dur, et il le dit.
C’est l’histoire d’une famille, oĂą on ne manque de rien, mais oĂą l’on chasse le superflu, histoire d’Ă©conomiser assez pour “voir venir”, pour acheter une autre maison, plus grande, pour avoir du confort. Mais après, plus tard.
C’est l’histoire d’un père de famille, qui a beaucoup d’amis, qui rit, blague, organise des barbecues l’Ă©tĂ© dans son jardin. Un homme qui sourit devant les autres, pas avare de plaisanteries, voire de moqueries parfois.
C’est l’histoire d’un homme qui est fier de lui, de sa “rĂ©ussite”, car tout roule dans sa vie, lui et sa femme ont de bons mĂ©tiers, ils ont rĂ©ussi “Ă la force du poignet” comme on dit, leurs trois enfants sont mignons, bien Ă©levĂ©s, polis. Et surtout, ils ont de bons rĂ©sultats scolaires.
Tout roule, oui. En apparence, du moins.
L’aĂ®nĂ©e est tĂŞtue, elle a un sale caractère, elle est un peu prĂ©tentieuse, elle la ramène un peu avec ses airs de “mademoiselle-je-sais-tout”. La cadette, elle est insolente, et un peu molle aussi. Le benjamin, pas de problème. C’est un bon petit garçon.
Et puis, les filles ne se foulent pas tant que ça, finalement. Bons rĂ©sultats, ok, mais elles pourraient mieux faire si elles n’Ă©taient pas aussi paresseuses. A la maison, elles n’aident pas assez. Le soir, quand l’homme est seul avec ses enfants, et que sa femme n’est pas encore rentrĂ©e du travail, il trouve que ses filles n’y mettent pas du leur pour que tout se passe au mieux.
Le dĂ®ner ne se prĂ©pare pas assez vite, le bain du plus petit n’est pas donnĂ© assez rapidement, la table pas dĂ©barrassĂ©e correctement, on utilise trop d’eau pour la vaisselle, et il est tard quand tout ce petit monde va se coucher.
Alors l’homme respectable est contraint d’hausser un peu la voix. Oh, un peu seulement.
Les mois, les annĂ©es passent. Les filles deviennent “des ados” comme on dit. L’aĂ®nĂ©e a rabaissĂ© un peu son caquet. La cadette est toujours molle, un peu plus insolente aussi. Le petit est un parfait petit garçon. Tout le monde l’adore.
Avec les filles, il faut serrer un peu plus la vis. Hausser un peu plus la voix. Lever la main un peu plus haut, aussi…
Il faut leur rĂ©pĂ©ter qu’elles ne valent pas grand chose, au fond. Qu’elles se calment avec leur prĂ©tention, leur envie de vouloir toujours amener leur grain de sel, surtout l’aĂ®nĂ©e, qui, le nez toujours dans les bouquins, croit tout savoir. L’Homme lui sait. L’expĂ©rience de l’âge, de la duretĂ© de la vie aussi. IL est le Père, elle lui doit le respect. Une baffe dans sa tronche, histoire qu’elle comprenne.
Mais elle ne comprend pas. Elle ne vaut rien. C’est dur pour l’homme de supporter cela.
C’est l’histoire d’un homme qui, au fil des annĂ©es, au fil des soirĂ©es d’absence de sa femme (qui travaille) boit de plus en plus. Devant son Ă©cran d’ordinateur, il joue, programme, ou Ă©crit d’incendiaires diatribes destinĂ©es Ă ses ennemis. Sa supĂ©rieure hiĂ©rarchique. Le percepteur. Son collègue, ce sale con prĂ©tentieux. Le directeur de l’hypermarchĂ© du coin. L’ordre des mĂ©decins. Le conseil gĂ©nĂ©ral. Le principal du collège. And so on….
Pendant ce temps, ses filles s’activent pour prĂ©parer le dĂ®ner, souvent le mĂŞme : viande/frites. Le petit devient assez grand pour proposer son aide, pendant que les filles Ă©pluchent les pommes de terre, il mettra la table. La pression et l’angoisse montent. Les filles se demandent Ă quelle sauce elles seront mangĂ©es ce soir, ce qu’elles auront encore mal fait.
Puis vient le moment de se mettre Ă table, et la soirĂ©e prend un tournant dĂ©sagrĂ©able. Tous les soirs. La faute des filles, ces insolentes (surtout l’aĂ®nĂ©e). Elles provoquent l’homme, cela finit en cris, et de plus en plus souvent, en coups. Il faut bien lui apprendre, Ă cette fille aĂ®nĂ©e, Ă DESCENDRE DE SON PIÉDESTAL.
Elle ne s’arrange pas, celle-lĂ . Elle sème la zizanie. Depuis plusieurs mois, voilĂ qu’elle refuse de manger. Cette idiote commence Ă se mettre en danger. Tout ça pour ennuyer l’homme, son Père. Mais lui, il ne va pas se laisser faire. Ca ne se passera pas comme ça. C’est ce qu’il lui explique en lui donnant des coups de pied, tandis qu’elle s’est rĂ©fugiĂ©e dans la montĂ©e d’escaliers.
MalgrĂ© tout, elle continue, on dirait que rien ne la touche, ni les larmes de sa mère, ni les menaces et les cris de son père. Tu vois, c’est ta faute si je crie. Tu fais tout pour nous pourrir la vie, les soirĂ©es, l’heure des repas…
Elle devient trop faible pour qu’il ose lever la main sur elle. Alors il dĂ©cide de la faire manger, Ă tout prix. Et puisqu’elle ne veut pas manger cette pomme de terre, alors il la lui Ă©crasera sur la tĂŞte.
C’est l’histoire d’un homme respectable qui se noie dans le Pastis, d’une femme aveugle, de trois enfants terrifiĂ©s. D’une fille aĂ®nĂ©e qui se tue Ă petit feu pour survivre, d’une cadette qui ne sait plus Ă qui la faute, d’un petit garçon perdu. Il a toujours entendu l’homme dire que tout cela Ă©tait la faute de sa sĹ“ur aĂ®nĂ©e, mais au fond de lui, malgrĂ© son jeune âge, il n’y croit pas. Et attend l’heure du coucher pour aller se blottir dans les bras de sa grande sĹ“ur.
Un jour pourtant, après des années, le scénario change.
L’homme respectable se met Ă crier, jour après jour, non plus seulement sur sa fille aĂ®nĂ©e. Il s’en prend Ă sa femme, qui ne comprend pas, et rĂ©agit. Il lui rĂ©pond qu’elle a tous les pouvoirs, lui parle de femmes manipulatrices, de matriarcat…. La femme regarde son Ă©poux, incrĂ©dule, puis ses filles. Elles ne rĂ©agissent pas. L’habitude. S’ensuivent de nouveaux cris, de nouveaux reproches, des discours de plus en plus misogynes.
C’est dĂ©sormais Ă©vident : tout est la faute des femmes, ces ĂŞtres calculateurs. Si l’homme respectable va mal, agit mal, c’est qu’elles l’ont bien cherchĂ©.
La femme cherche des indices, des causes Ă ce qu’elle voit. Ses filles lui ont bien dit que l’homme respectable “criait”, le soir quand elle travaillait. Elle a mis cela sur le compte de leur adolescence et des relations conflictuelles qui en dĂ©coulent. Maintenant elle commence Ă comprendre….
C’est l’histoire d’un homme respectable, qui sourit et rit dehors, hurle et frappe dedans. Un grand humaniste. En thĂ©orie. L’histoire d’une famille qui, faute de sauver sa peau, sauve les apparences.
C’est l’histoire d’un homme qui lève le voile de sa vraie nature et se met Ă donner des coups cette fois sur sa femme. Qui ne comprend pas que sa famille, ses “choses” se rebellent. Qui nie quand on dĂ©couvre des dizaines de bouteilles de pastis cachĂ©es dans une rĂ©serve du jardin. Qui casse, brise. Menace de mettre fin Ă ses jours. De s’immoler, lĂ , dans la maison, devant ses enfants et leurs amis invitĂ©s. Qui essaie de mettre le feu Ă la chambre de sa fille, chambre oĂą elle s’est enfermĂ©e pour se mettre Ă l’abri.
C’est l’histoire d’un homme respectable, un grand humaniste, qui cĂ´tĂ© cour, envoie sa fille Ă l’hĂ´pital, pour la deuxième fois. Mais qui, cĂ´tĂ© rue, s’obstine Ă donner le change, Ă nier ce qui se produit Ă ses amis et sa famille. L’histoire d’un monde consciencieusement construit, d’une jolie maison parfaite vue du ciel, mais qui, dĂ©vorĂ©e de moisissure et de parasites, finit par s’Ă©crouler comme un château de sable.
D’une famille finalement inexistante, rĂ©duite Ă nĂ©ant. D’un mensonge ayant pris la forme d’une existence. D’une fille dĂ©vorĂ©e par son père, psychologiquement laissĂ©e pour morte. Pour survivre, elle l’appellera d’un littĂ©raire “Molloch” et gardera ses distances.
MĂŞme si parfois c’est dur, elle se dira qu’ĂŞtre sans père et parfois prĂ©fĂ©rable que d’ĂŞtre la fille, et surtout la victime d’un tyran. Elle constatera que rien n’est jamais gagnĂ©. Que les prĂ©dateurs dĂ©voreurs d’enfants reviennent toujours, et qu’ils ont la peau dure.
(cc) S H O G - Q A T ™
posté le 26/05/2011 | 752 vues | 1 commentaire | tags: enfant maltraité abus maltraitance père violence Ego trip
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