(Il est né le divin enfant #2)
J’espère que, dans un esprit de Noël, Storia m’excusera de lui avoir « emprunté » son titre, qui collait si bien à cet article.
Un samedi matin du mois de décembre, je monte dans le train pour Paris, avec pour essentiel objectif de signer enfin ma promesse de vente et de voir quelques potes. Depuis que j’ai pris une grande décision en stoppant mon abonnement à ELLE, après quatorze années de loyales mais stériles lectures, je boycotte les magazines féminins et people (avec une exception pour les Pétroleuses, dont je ne pouvais passer à côté suite aux articles dithyrambiques de Plipli (n°un, n°deux et n°trois) et pour Causette.
En bonne névrosée, mon choix se porte donc sur le dernier numéro de Philosophie Magazine avec une couverture choc : « La famille est-elle insurmontable ? ». Je vous arrête tout de suite : Philosophie Magazine n’a rien d’une lecture pour intellos rabougris, toute blonde que je suis (et fraiche !), je trouve certains de leurs dossiers particulièrement bien vus et accessibles, même si la plupart des focus sur des auteurs in-con-tour-na-bles que je n’ai jamais lu, me passent largement au dessus du ciboulot.
Je me plonge avec délectation et sourire en coin dans ma lecture, bercée par le roulis du TGV qui fonce dans la campagne blanche.
Mon portable sonne. Ma sœur m’annonce qu’elle ne pourra nous rejoindre à l’anniversaire d’un pote dans l’après-midi, alors qu’elle était chargée de la diplomatique tache du cadeau. Je m’inquiète. Ma sœur est la benjamine de la famille, elle a 31 ans et nous alternons périodes d’indifférence réciproque et de fusion. « Je suis à l’hôpital » me dit-elle sur un ton qui se veut rassurant. « Mince alors, rien de grave ? » ; Là elle prononce une phrase dont les probables variations du réseau depuis le TGV me semblent être à l’origine de mon incompréhension. Moi : «  Pardon ? Tu peux répéter, on capte rien ici ». Elle : « Je suis maman ». Moi : « bfhgdfhretgjyt. Tu es maman ?! »
J’ai vu ma sœur il y a quinze jours à l’occasion d’un déjeuner dominical chez ma mère, avec notre frère et mon amoureux. Parfois, même l’imagination est largement en-dessous de la réalité. Elle était particulièrement mal fagotée. Mon amoureux l’a même trouvé amaigrie au niveau du visage. Il est certain que quand l’on prend huit kilos pour un petit gars qui en fait trois à la naissance…
Crapouille se porte bien. La maman aussi. Après le choc de la nouvelle, de multiples questions se sont bousculées à mon esprit. Aucun membre de la famille, pas même ma mère, n’était au courant. Le père est « déficient », enfin absent, ce qui justifie certainement ce comportement à la limité de l’inconscience. Vingt ans après Goldmann (« elle a fait un bébé toute seule »), Il est toujours aussi difficile d’élever un enfant seule. C’est une lourde charge, financière et psychologique.
Pendant tout ce premier mois, j’ai alterné tristesse et colère. En suivant les grossesses de mes collègues et de mes amies qui, avec force de détails, m’ont presque vacciné contre cette maladie étrange, j’ai pris conscience que cela représentait néanmoins une période importante pour une femme. Je suis triste d’avoir laissé ma sœur seule pendant ces neuf longs mois. Elle a vécu une sorte de déni de grossesse, mais la naissance semble l’avoir – curieusement - délivrée du poids de son secret. Elle se débrouille comme une chef. Elle m’épate. Parce qu’à un moment ou à un autre, elle aura certainement, non pas des comptes à rendre, mais au moins des explications à donner à sa famille, pour ensuite pouvoir un jour en donner à son enfant.
En même temps, il y a peut-être plusieurs manières de faire et d’élever des enfants aujourd’hui. Familles monoparentales, recomposées, homosexuelles, tous les parcours sont, non plus dans la nature, mais dans la société. Depuis que la frimousse de mon neveu a fait intrusion dans notre monde, je n’ai pas appelé ma mère, enfin elle non plus ne m’a pas appelé. Mon amoureux et moi avons tenté d’accuser de coup avec tout l’amour dont nous sommes capables. Mais j’imagine à peine le choc que doit encaisser une mère quand elle apprend que sa fille a mené une grossesse à terme sans jamais lui en parler et tout en continuant à la voir régulièrement. Je ne voudrais pas accabler ma mère en me disant qu’elle récolte ce qu’elle a semé depuis de nombreuses années : notre famille est un échec. Et mon cœur pleure en écrivant ces mots. Je crois que ma mère a fait de son mieux et c’est ce mieux qui nous a étouffés et nous a coupés du monde. A trop vouloir protéger ses enfants, on les infantilise et on les prive d’une certaine confiance en eux.
Depuis des années, je me bats sur le divan avec le fantasme de ma mère et depuis l’annonce de la naissance de Crapouille, j’ai passé bien des nuits blanches. Cet évènement me renvoie à de nombreuses angoisses récurrentes, mais il faut que je m’oublie pour me concentrer sur le bien-être de cet enfant, même si pour l’instant mon éloignement limite mon action. En tant qu’ainée, je me sens une sorte de responsabilité, voire de culpabilité. Mon frère et ma sœur sont majeurs, ils font leur vie. Mais je me suis demandée ce que j’avais bien pu faire de « mal » pour que cela arrive. J’essaye de me dire que de toute naissance improbable peut naitre un parcours hors du commun. Autour de cette naissance, j’ai compris que même Philosophie Magazine pouvait rester en-dessous de la réalité.
(cc) Cia de Foto
posté le 04/01/2011 | 518 vues | 1 commentaire | tags: déni soeur Colère tristesse maman grossesse famille
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C’est drĂ´le, j’ai ressorti le Philosophie Magazine et en fait c’est “La famille est-elle insupportable ?”. Bon, ça vaut bien “insurmontable” mais je me demande bien ce que ce lapsus peut bien vouloir dire. C’est grave docteur ??