Article sélectionné par Mimi lors de sa semaine de rédaction en chef
Avant d’entrer dans le vif du sujet, et pour mieux cerner le propos de cette note, un petit détour du côté de la représentation de l’homosexualité masculine s’impose.
Si la question gay fit son apparition dans les séries américaines au cours des années 70, elle resta longtemps cantonnée au registre de la simple allusion, du sous-entendu plus ou moins appuyé. Ce fut le cas des Mystères de l’Ouest (Wild Wild West, 1965-1969), dans laquelle les tenues ultra-moulantes de James West, l’admiration du méchant docteur Loveless pour son corps musclé et le goût du travestissement chez Artemus Gordon ne manquèrent pas de semer le trouble – le créateur de la série, Michael Garrison, revendiquait d’ailleurs son homosexualité. Les choses se précisent ensuite avec les fameux Starsky et Hutch (1975-1979), liés par une amitié aussi forte qu’ambigüe (le doublage français a malheureusement totalement évacué ces nombreuses allusions) ; l’épisode 52, Death in a different Place (Les jours se ressemblent) ira même, fait inédit, jusqu’à mentionner quasi explicitement la question de l’homosexualité : amenés à enquêter sur la mort d’un policier qui fréquentait toutes les nuits une boîte gay de la ville, les deux partenaires se posent des questions. Et dans les années 70, ça donne cela :
Hutch : « Starsky… Faut quand même s’interroger. Un homme qui passe 75 % de son temps avec un autre homme… Y aurait pas certaines tendances à … »
(« Starsk, would you consider that a man who spends 75% of his time with another man has certain… tendencies? » )
En mars 1979, Dallas frappe un grand coup lors de la diffusion de Royal Marriage (2.21), et introduit le premier personnage ouvertement gay de l’histoire des séries américaines. Kit Mainwaring, riche héritier homosexuel, voit ses fiançailles avec Lucy Ewing, la nièce de JR, annulées, et disparaît aussi vite qu’il était apparu. Personne n’est encore prêt à prendre le risque de faire figurer au casting un personnage homosexuel récurrent ; ce sera chose faite quelques années plus tard avec Dynasty (Dynastie, 1981-1989), qui institue parmi ses personnages principaux celui de Steven Carrington, le fils du patriarche autour duquel tourne l’ensemble du show, Blake. Mais présenter toutes les semaines un personnage gay n’est pas sans gêner les producteurs, qui seront plusieurs fois tentés de le pousser vers la bisexualité ou l’hétérosexualité, et ne cesseront de saccager toutes ses histoires d’amour masculines.
Du côté de l’homosexualité féminine, il faudra attendre les années 90 pour qu’une relation lesbienne soit introduite à l’écran, relation qui ne sera jamais toutefois ouvertement « consommée » : l’amitié indéfectible qui lie la très forte Xena (Xena, Warrior Princess, 1995-2001) à la douce Gabrielle gagnera au fil du temps en ambiguïté, et les scénaristes deviendront des experts dans le maniement des sous-entendus. Là encore, le doublage français se chargera d’évacuer toute allusion amoureuse ; Xena et Gabrielle ont néanmoins ouvert la voie à une plus grande visibilité de l’homosexualité féminine dans les séries.
Rien de comparable, toutefois, au lever de boucliers qui attendrait quelques mois plus tard Ellen DeGeneres. Actrice, comédienne, humoriste et animatrice de talk-show, Ellen DeGeneres fut également l’héroïne d’une sitcom, diffusée entre 1994 et 1998 sur ABC, et baptisée tout simplement Ellen. L’actrice, en couple avec Portia de Rossi, décide de frapper un grand coup en révélant publiquement, via le coming-out de son personnage dans la sitcom, sa propre homosexualité. Après des semaines de négociation avec Walt Disney et ABC, sa demande est acceptée ; mais une fuite révèle le projet à la presse, et le scandale éclate quelques mois avant la diffusion de l’épisode. Menaces de mort, demande de retrait de l’émission et de boycott de tous les produits Disney, alerte à la bombe au sein des studios lors de l’enregistrement de l’épisode, l’Amérique conservatrice se déchaîne et incite Ellen DeGeneres à faire son coming-out deux mois plus tôt dans le célèbre talk-show d’Oprah Winfrey, The Oprah Winfrey Show. Néanmoins, les producteurs tiennent bon et en avril 1997, le personnage d’Ellen évoque son homosexualité à sa psy, interprétée par… Oprah Winfrey. Une jolie mise en abyme, et l’un des meilleurs scores d’audience de la série – The Puppy Episode réunit environ 30 millions de téléspectateurs – ; la sitcom fut néanmoins annulée l’année suivante, davantage à cause du renoncement des producteurs que de la chute des audiences.
Toujours sur la WB, c’est la série Buffy, The Vampire Slayer (Buffy contre les Vampires, 1997-2003) qui développa le lent coming-out de Willow, et sa très belle histoire d’amour avec le personnage de Tara : après leur rencontre au cours de l’épisode Hush en 1999 (3.21), la relation entre les deux femmes prend forme sans que rien, toutefois, ne soit explicitement montré ; il faudra attendre le formidable épisode The Body (5.16) pour qu’un premier baiser soit échangé. Le déménagement de Buffy sur la chaine UPN, à partir de la sixième saison, entraînera une plus grande liberté dans la représentation de leur homosexualité et, fait nouveau, un traitement identique à celui des autres couples hétérosexuels de la série.
La vraie révolution s’appelle The L Word, et débarque sur la chaîne câblée Showtime en 2004. Ancrée dans le milieu lesbien de Los Angeles, elle met en scène les aventures de Bette, Tina, Jenny, Marina, Alice, Dana et Shane et a ceci de nouveau qu’elle décrit ses personnages comme adultes, sûres de leurs choix et bien installées dans leurs vies. Confrontées aux mêmes questions que bon nombre de trentenaires, hétérosexuelles ou homosexuelles, les personnages de The L Word tentent de concilier leur vie privée et leur vie professionnelle, leur envie d’engagement et leur besoin d’indépendance, leur désir d’enfant et leurs angoisses existentielles. Certaines sont monogames (Bette et Tina) tandis que les autres sont volages (Shane), certaines s’assument jusqu’au bout des ongles tandis que d’autres n’ont pas encore fait leur coming-out (Dana) : The L Word a pour ambition de représenter les lesbiennes dans leur diversité, et de sortir des carcans et des préjugés habituellement véhiculés par les séries.posté le 25/10/2010 | 2964 vues | 1 commentaire | tags: séries américaines GodSaveMyScreen homosexualité féminine télévision | 3 ont aimé
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J’adore cet article. Extrêmement bien argumenté, il brasse plusieurs types de séries, sur plusieurs décennies de surcroît, et les références sont pointues de chez pointues !
J’ai hâte de lire l’article sur la première saison de The L Word, série parmi les séries. Merci !