Je ne suis pas une nantie. Mes parents m’ont donnĂ© la vie et rien d’autre. Mais comme toute bonne anxieuse que je suis, quand, Ă Â vingt-cinq ans, j’ai fĂŞtĂ© mes trois ans de couple avec mon amoureux, mon seul souhait, ce n’était pas le mariage, mais acheter un appart’ Ă moi, oĂą je pourrais faire des trous oĂą je veux, mettre du noir dans ma salle de bains, ne pas laver derrière le frigo, transformer mes WC en Nautilus. Pas un nid d’amour, mais une forteresse contre le monde. Je sais que c’est assez onirique, mais j’ai toujours eu une trouille dĂ©mesurĂ©e de finir “sous les ponts de Paris” (dont mon père me chantait une version paillarde des plus traumatisantes).
Alors, on a compté nos deniers et acheté deux minuscules chambres de bonne sous les toits, en 2000 et en francs. Nous n’y avons jamais habité ensemble. Après notre séparation, j’ai fait faire des travaux et emménagé seule dans ma « garçonnière » (pas d’équivalent féminin à ma connaissance). Jusqu’à l’année dernière, quand j’ai quitté la capitale pour la province. Et en tant que propriétaire parisienne, je suis devenue pour tout candidat locataire comme Melle C., une terrible hantise.
Pour être honnête, ce sont en fait mes potentiels locataires qui me traumatisaient. Je suis repartie pour des études de droit immobilier et il me paraissait impératif de connaître sur le bout des doigts toutes les lois en vigueur, les droits et les obligations de chacun. Je suis une propriétaire qui loue pour vivre, et pas un des ces nombreux investisseurs aux dents qui rayent la déclaration d’impôts, et je tenais à faire les choses avec sérieux. Abonnée aux CDD au boulot comme dans la vie, j’ai donc logiquement opté pour une location en meublé, pour ne pas avoir à supporter plus d’un an le même ou la même « emmerdeuse », qui me foutait d’avance la trouille, je dois bien l’avouer. Mais contrairement à tous ces propriétaires qui se gargarisent de leur « Mignon (comprenez minuscule) F2, clair (il n’y a pas de volets) et aéré (y a des trous dans le toit) bla-bla-bla », je suis plutôt critique.
Moi, mon appart’, au bout de quatre ans, il finissait par me sortir par les trous-de-nez et le paradis, c’était de partir m’installer chez mon amoureux, dans son F3 en RDC avec jardin. Le seul point sur lequel j’étais particulièrement fière et qui rebutaient la plupart des candidats, c’est mon 6ème sans ascenseur. Grâce à cet exercice quotidien, j’ai pu économiser mon poids en euros en abonnement chez Véronique et Davina et continuer à entretenir, passé mes trente ans, la légende des « plus belles fesses du R*** » ! Après ces premières angoisses, il a fallu trier les dossiers soumis par l’agence. L’agence immobilière, ça, c’est une grande histoire ! Après l’explosion de la bulle Internet en 2000 et la division par trois des indices boursiers entre 2000 et 2003, la « pierre » est redevenue une valeur refuge. Explosion des prix, aides gouvernementales pour booster la propriété des français encore aujourd’hui à la traîne : dans l’Union Européenne, 65 % des ménages sont propriétaires de leur logement, et dans tous les États membres, sauf en Allemagne (46 %), plus de la moitié des ménages possèdent leur logement. La France fait partie des pays où la proportion de propriétaires est la plus faible (source : INSEE). Alors les agences immobilières se sont multipliées comme des petits pains mais il s’avère que les boulangers n’ont jamais fait de bons agents immobiliers. J’ai donc eu un peu de mal à communiquer avec ma ravissante interlocutrice de vingt-cinq ans qui avait fait ses études dans le tourisme. Pour être honnête, j’avais peu de critères exclusifs. J’avais même pensé louer par la Mairie au départ, pour qu’il soit proposé à une population défavorisée, mais malheureusement les tarifs ne me permettaient pas de boucler mon budget.
Alors, pourquoi choisir untel(le) plutĂ´t qu’untel(le) ? Les candidatures se sont dĂ©cantĂ©es d’elles-mĂŞmes : les gens dĂ©posent des dossiers pour toutes leurs visites mĂŞme s’ils ne sont pas intĂ©ressĂ©s par l’appartement. “L’originalitĂ©” du mien m’a valu quelques dĂ©sistements de dernière minute. On a fini par choisir par dĂ©pit. Je me suis toujours demandĂ© comment mon locataire, un gaillard de vingt-trois ans et plus d’1m85, pouvait se sentir bien dans ma bonbonnière. J’avais un mal de chien Ă imaginer un(e) inconnu(e), d’autant plus un garçon prendre possession de mon ancien chez-moi, l’amĂ©nager, y ranger ses affaires, y inviter ses amis, y vivre en fait. Ça m’a Ă©galement Ă©tĂ© très difficile de ne pas lui taper sur l’épaule et le tutoyer, persuadĂ©e que partager Ă quelques annĂ©es de diffĂ©rence le mĂŞme espace de vie nous rapprochait. Non, le locataire n’est pas ton ami, surtout quand il prend du retard dans le règlement du loyer, qu’il te harcèle pour des travaux, quand sa mère t’appelle pour t’expliquer comment elle voit les choses. Notre relation est faite de hauts et de bas. Pendant les premiers mois, je n’ai cessĂ© de penser Ă lui, Ă rĂŞver Ă nos Ă©changes de recommandĂ©s. Seul le bercement des virements mensuels a commencĂ© Ă m’engourdir. J’ai cru alors que j’étais devenue la reine du pĂ©trole et j’ai fait flamber la CB. Au final, ça a Ă©tĂ© pas mal de tracas pour… un bĂ©nĂ©fice relatif.
Si ce n’était pas si difficile de se loger aujourd’hui dans les grandes villes, alors que c’est un des besoins de protection et de sécurité essentiels à l’humanité (cf la Pyramide de Maslow), je n’hésiterai pas à cracher dans la soupe et, tiens, j’investirai dans une roulotte. C’est tellement à la mode aujourd’hui de jouer le retour à l’âge de pierre, de passer ses vacances dans une yourte, une roulotte ou une cabane dans les arbres, alors qu’on a tout fait pour quitter ce mode de résidence. Comme le prêchent de nombreuses religions (avec une application personnelle assez relative), cette expérience de propriétaire (je vais revendre mon appartement dans le courant de l’année prochaine) m’a surtout appris, avec une naïveté que je revendique, que le matérialisme pouvait être une chaîne et la nostalgie un boulet.
(cc) craigCloutier
posté le 04/10/2010 | 305 vues | aucun commentaire | tags: locataire agence immobilière propriétaire druuna75 appartement Ego trip
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