Ladies Room - Le quotidien des filles a la page

29. mai 2012

Mot de passe oublié

gabrouchka

Article sélectionné par Baby Haussmann lors de sa semaine de rédaction en chef

Le train ralentit peu Ă  peu. Elles virent se profiler au loin la petite gare. Elles avaient enfin atteint leur destination : Posada de Barrancas. Elles se levèrent, et, jetant leur sac sur leur dos, d’un pas lĂ©ger mais ferme, descendirent sur le quai. Elles cherchèrent des yeux l’homme qui devait les attendre, une silhouette Ă  chapeau blanc, tel qu’Alberto la leur avait dĂ©crite. PropriĂ©taire de l’hĂ´tel oĂą elles avaient soupĂ©, il s’Ă©tait offert de contacter un ami qui pouvait leur proposer des logements Ă©conomiques.

thunder.jpgUne foule de caballeros au chapeau blanc s’Ă©parpillait dans la petite station et rendait la tâche difficile. Enfin, un homme au regard clair et aux tempes grisonnantes s’avança : “Hernando Diaz, pour vous servir”. Il les mena dans sa camionnette brinquebalante jusqu’Ă  leur loge. Dans le rĂ©troviseur, les deux voyageuses purent observer Ă  loisir son visage tannĂ© et fier que les rides rendaient profondĂ©ment sympathique. La brièvetĂ© du voyage ne leur laissa pas le temps de lier conversation.

NichĂ© au creux de la montagne, un petit ranch s’offrait Ă  leur vue. Les chevaux allaient Ă  leur guise, nulle barrière n’entravant leur galop. Sur un fil tendu, du linge multicolore sĂ©chait. La culture indienne Ă©tait dĂ©cidĂ©ment d’une esthĂ©tique ravissante. Des chiens jappèrent gaiement Ă  leur arrivĂ©e. Hernando les conduisit dans leurs cabanes, rustiques et confortables. Il prit congĂ© et les laissa s’installer.

Gabrielle, grande rousse Ă©lancĂ©e, entreprit une petite toilette. Elle contempla dans le miroir la teinte bronzĂ©e de son visage, tandis qu’Inès, peignant ses cheveux aux reflets blonds, s’Ă©tonnait de ses vĂŞtements trop lâches pour son corps amaigri. Leur voyage n’avait pas Ă©tĂ© de tout repos, et leur aspect efflanquĂ© en parlait mieux que tout. TenaillĂ©es par la faim, elle se dirigèrent vers le comedor, oĂą l’Ă©pouse d’Hernando, une mĂ©tisse replette Ă  l’air sĂ©vère les attendait. RassasiĂ©es, les deux amies dĂ©cidèrent de s’aventurer sur le chemin qui menait Ă  la vallĂ©e.

Sur le chemin, Gabrielle, plongĂ©e dans ses pensĂ©es, se remĂ©morait leur soudaine envie d’aller au Mexique. Cela faisait neuf mois qu’elle avait quittĂ© son pays pour aller Ă©tudier la mode Ă  San Francisco. De l’autre cĂ´tĂ© de l’Atlantique, libĂ©rĂ©e des contraintes familiales et du train-train quotidien, elle avait menĂ© une vie libre et dĂ©tachĂ©e de son ancienne rĂ©alitĂ©. Elle avait Ă©cumĂ© les bars, les festivals et les discothèques avec ses nouveaux compagnons, expatriĂ©s comme elle. Elle aspirait maintenant Ă  un retour Ă  la nature, afin de prĂ©parer les retrouvailles avec ses racines dans l’harmonie la plus parfaite. Inès quant Ă  elle savourait ses instants de libertĂ© avec dĂ©lectation. Après deux semestres Ă  Ă©tudier le droit avec acharnement, elle avait sautĂ© dans le premier avion pour aller rejoindre Gabrielle dès les premiers jours de vacances.

Elle avait mis a profit un mois aux Etats-Unis pour s’impliquer dans la lutte pour les droits de l’homme en travaillant dans un petit bureau d’archives audio et video oĂą elle dĂ©couvrait jour après jour avec effroi le passĂ© meurtrier d’un peuple pionnier qui s’Ă©tait emparĂ© de ce qui ne lui appartenait pas. AttirĂ©e par les textiles AmĂ©rindiens, Gabrielle avait toujours rĂŞvĂ© de connaĂ®tre ce savoir-faire ancestral. Son enthousiasme avait fini par convaincre Inès, tout d’abord rĂ©ticente Ă  poser le pied sur cette terre dont elle avait entendu des histoires sanguinaires. D’ailleurs, plus d’un les avait mises en garde, mais qu’importait, elles avaient tenu bon. C’est ainsi qu’elles avaient embarquĂ© a bord d’un train dont Inès avait lu les merveilles au hasard des pages d’un livre sur le Mexique.

Les paysages ne les avaient pas déçues, emprunts de mystère et de la magie des Indiens Tarahumaras qui les peuplaient. Inès, d’un ton joyeux, ramena Gabrielle Ă  la rĂ©alitĂ© : “Et si on prenait une photo sur les rails?” Cependant, dans un moment d’inattention, l’appareil tomba et se brisa sur les pierres anguleuses qui bordaient la voie ferrĂ©e. EnfermĂ© dans la boĂ®te noire et endommagĂ©e, leur passĂ© se scellait, faisant de leurs yeux et de leur mĂ©moire les seuls tĂ©moins de leur futur. Gravissant un sentier escarpĂ©, elles dĂ©couvrirent soudainement un spectacle d’une beautĂ© saisissante. Le canyon sous leurs pieds s’Ă©talait dans son infinitĂ© verdoyante, illuminĂ© par un soleil incertain. Elles restèrent un moment immobiles, Ă©bahies par cette immensitĂ©.

Sur la plus haute des falaises au loin se dĂ©coupait une forme humaine. “La vue doit ĂŞtre sublime depuis cet endroit” s’exclama Gabrielle. “Allons-y”, rĂ©pondit Inès. Elles se frayèrent un chemin Ă  travers les buissons. Des gouttes d’eau commencèrent Ă  tomber mais ne les dĂ©couragèrent pas. Agiles, elles atteignirent enfin le sommet. Sur la roche, elle Ă©touffèrent un cri de surprise. Un petit enfant Tarahumara Ă©tait assis sur la stèle, un chien couchĂ© Ă  ses pieds. Son regard intense Ă©tait fixĂ© sur elles, mais elles ne purent y dĂ©celer aucune expression. La gravitĂ© de son visage pourtant, ainsi que les haillons dont il Ă©tait vĂŞtu, donnait Ă  cette apparition une dimension inquiĂ©tante.

Au mĂŞme moment, un Ă©clair dĂ©chira le ciel. L’orage, comme invoquĂ© par l’enfant pour chasser les intruses de son territoire sacrĂ©, se dĂ©chaĂ®na. Les deux jeunes filles coururent Ă  la recherche d’un abri. Elles sentaient dans leur dos la face imperturbable de l’enfant, trĂ´nant sur son fauteuil de pierre. Ă€ travers l’averse, elles entrevirent un bâtiment. Non, il ne s’agissait point d’une forteresse enchantĂ©e, mais d’un hĂ´tel de luxe oĂą elles trouvèrent refuge. Les cheveux ruisselants, elles se dirigèrent droit sur le bar, oĂą elles commandèrent deux limonades.

InstallĂ©es derrière de grandes vitres donnant sur le canyon, Gabrielle entreprit de peindre, tandis qu’Inès prĂ©fĂ©ra admirer le paysage. Dans la salle sombre et vide de tout client, un serveur oisif regardait un vieux film mexicain parlant d’amour et de trahison. Quatre autres serveurs allaient et venaient, s’occupant Ă  des tâches aussi obscures qu’apparemment inutiles. Le serveur dĂ©laissa enfin sa sĂ©rie et leur apporta la limonade d’un air distant. Toutefois, devant leur sourire radieux, il ne put faire autrement qu’en esquisser un lui-mĂŞme. Elles se rendirent compte alors qu’il devait ĂŞtre Ă  peine plus âgĂ© qu’elles, et qu’il en Ă©tait de mĂŞme pour le reste de l’Ă©quipe. Elles remarquèrent Ă©galement leurs regards en coin et furent prises instantanĂ©ment d’un rire nerveux. Les serveurs, l’air de rien, vinrent s’installer Ă  la table avoisinante, et commencèrent une partie de dominos.

Dehors, la tempĂŞte faisait rage. Le tonnerre et la pluie redoublaient et venaient frapper les vitres avec violence. Il n’Ă©tait pas envisageable pour Inès et Gabrielle de retourner au ranch, elles se rĂ©signèrent donc Ă  rester dans ce lieu Ă©trange la fin de l’après-midi. Sirotant leur limonade patiemment, elles jetaient de temps en temps des coups d’Ĺ“il au film mexicain, dont l’image brouillĂ©e parfois par le dĂ©luge laissait entendre les rĂ©pliques d’un bandit moustachu : “Tengo que dejar, me van a matar” Ă  sa dulcinĂ©e moustachue : “Te quiero mi amor, no te vayas“.

Gabrielle se leva, attirĂ©e par la mĂ©lodie d’un marriachi qui entamait un concert dans la salle adjacente. Un des serveurs s’approcha alors d’Inès et lui demanda la raison de leur prĂ©sence. Inès, prise au dĂ©pourvu, toute rougissante, bafouilla en espagnol des phrases plus ou moins cohĂ©rentes. Le jeune homme, enhardi par son effet, continua son interrogatoire. Gabrielle revint s’assoir et prit part Ă  la conversation, ce qui laissa Ă  Inès quelques minutes pour reprendre ses esprits.

Le serveur, Ă  l’approche d’autres clients, les laissa et alla servir les nouveaux arrivants. Un instant plus tard, il revenait et les invitait a la fĂŞte d’anniversaire d’un ami qui avait lieu le soir mĂŞme… Que devaient-elles rĂ©pondre ? D’un cĂ´tĂ©, l’envie irrĂ©sistible d’assister Ă  un anniversaire mexicain. De l’autre, l’apprĂ©hension de l’inconnu qui les attendrait au dĂ©tour de la montagne. “Nous viendrons vous chercher Ă  22 heures et vous raccompagnerons Ă  l’heure que vous prĂ©fĂ©rez” insista-t-il doucement.

Elles n’hĂ©sitèrent qu’un instant. Le doux regard du serveur avait eu tĂ´t fait de persuader Inès, alors que chez Gabrielle, la curiositĂ© l’emportait sur la prudence. La pluie avait cessĂ© et elles demandèrent l’addition. Il la leur apporta et les surprit en y laissant un billet. “Je mets la moitiĂ©“, souria-t-il. “Oh non !“. Devant leur refus sincère, il retira le billet. “Hasta luego“, lança-t-il, et il tourna les talons.

Gabrielle et Inès prirent le chemin du retour, partagĂ©es entre la joie de rencontres nouvelles et la crainte d’ĂŞtre l’attraction exotique d’une bande de Mexicains charmeurs. Le rendez-vous Ă©tait tard, Ă©tait-il bien prudent de s’aventurer ainsi, seules et sans dĂ©fense, sur le chemin serpentueux et isolĂ©, accompagnĂ©es d’hommes qu’elles connaissaient Ă  peine, si ce n’Ă©tait point du tout ? Lupe, c’est ainsi qu’il s’etait prĂ©sentĂ©, leur inspirait confiance. Mais qu’en Ă©tait-il de ses compères ? MalgrĂ© tout, après des jours de voyage solitaire, ce divertissement leur paraissait opportun. Le dĂ®ner se rappela soudain Ă  leur souvenir. Elles pressèrent le pas et se hâtèrent de rentrer, glissant sur le sentier encore humide.

Le retour du soleil avait jetĂ© sur la route de jeunes adolescents qui ne trouvèrent d’autre occupation que de siffler le passage des jeunes Ă©trangères. Elles ignorèrent ces enfantillages et continuèrent, indiffĂ©rentes. Dans le comedor ce soir-lĂ , le regard bienveillant de leurs hĂ´tes les incita Ă  demander conseil.

Nous avons Ă©tĂ© invitĂ©es Ă  un anniversaire ce soir“, glissa Inès entre deux bouchĂ©es de tortillas.
Comment s’appelle la jeune fille ?“, s’enquit la cuisinière. Dans un si petit village, elle Ă©tait sĂ»re d’identifier la jeune fĂŞtĂ©e.
C’est qu’il s’agit en rĂ©alitĂ© d’un jeune homme, que nous n’avons pas encore rencontrĂ©. Nous avons parlĂ© Ă  un de ses amis, Lupe, qui nous a donnĂ© l’invitation.“.
Qu’en pensez-vous?“, demanda Gabrielle, soucieuse.

Le couple eut un regard amusĂ©, dans lequel on pouvait lire la nostalgie d’un temps rĂ©volu oĂą l’insouciance et les amours de jeunesse se mĂŞlaient allègrement. Nulle tristesse cependant, dans leurs prunelles pĂ©tillant de malice. Ce regard, qui semblait leur dire “Amusez-vous, on n’est jeune qu’une fois“, eut raison de leurs incertitudes. NĂ©anmoins, en attendant l’heure fatidique, l’orage avait Ă  nouveau Ă©clatĂ©, plus virulent que jamais. “Ils ne viendront jamais !“, s’exclama Gabrielle. Inès soupira. Étendues sur leurs lits, elles regardaient les aiguilles tourner, se rapprochant avec une inquiĂ©tante rapiditĂ© de l’heure convenue.

Le vent battait les volets, et la pluie s’infiltrait dans les fissures de la porte. Au loin, le hurlement des coyotes se fit entendre. Des Ă©clairs aveuglants venaient illuminer la pièce assombrie par une coupure de courant. Le tonnerre mugissant faisait trembler les murs de la cabane, et l’envie de se rĂ©fugier dans leurs draps accueillants se fit sentir, tentatrice. Dix heures sonnant, elles se risquèrent sur la vĂ©randa, n’attendant plus rien ni personne, mues comme par une ponctualitĂ© irraisonnĂ©e. Personne en effet, rien que la nuit noire et le souffle froid et hostile du vent. Assises Ă  l’abri sur un petit banc, Gabrielle et Inès, immobiles, se fondaient dans les boiseries de la paroi.

Tout d’un coup, deux ombres sorties de la pĂ©nombre vinrent Ă  leur rencontre. Ils Ă©taient donc venus. TrempĂ©s jusqu’aux os, Lupe et son ami les rejoignirent sous l’abri de fortune. “Je vous prĂ©sente Carlos”, dit-il. La pluie n’en finissait pas.

(cc)  Kyle May

 

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