Histoires

Le 9 août 1945, il faisait beau à Nagasaki

Article sélectionné par Laurie lors de sa semaine de rédac’ chef 

En Août 2007, je me suis envolée au Japon pour la 62eme commémoration d’Hiroshima et de Nagasaki. Déléguée d’une association, j’allais assister aux conférences internationales qui ont lieu chaque année dans les deux villes qui furent bombardées en 1945, à la fin de la seconde guerre mondiale. À Nagasaki était organisé « l’atelier jeunes ». Entre l’absence d’une traduction claire, la chaleur omniprésente, la fatigue et le manque de temps, je n’avais pas bien compris le sujet de l’atelier. Le jour J, nous étions une quinzaine de jeunes à nous diriger vers une rue au nom imprononçable. Nous arrivâmes devant un bâtiment gris. En haut de l’escalier sombre en colimaçon, il y avait une petite pièce. Un homme japonais et âgé nous y attendait.

Le 9 août 1945, il faisait beau à NagasakiC’est là que j’ai compris qu’il s’agissait d’une rencontre avec un survivant. Il y avait des écouteurs pour la traduction anglaise, mais à côté de moi, il y avait cette superbe fille franco-japonaise. Je lui demandai alors de me faire la traduction en français. Cela dura près de trois heures.

En finissant son histoire, le vieil homme nous demanda de raconter à notre tour sa journée du 9 Août 1945 pour qu’elle ne disparaisse pas avec lui. J’ai repris l’avion, j’ai rangé mes papiers dans une pochette, la pochette est partie au fond d’un carton. J’ai raconté des bribes mais jamais l’histoire entière. Le temps est passé, récemment, je suis retombée sur ces notes. Et voilà son histoire.

« Je suis un hibakusha. C’est comme ça qu’on appelle les survivants des explosions atomiques de 1945. Le 9 Août 1945, il faisait beau à Nagasaki. Il faisait beau, le soleil brillait comme aujourd’hui, un bel été. Il faisait très chaud. J’étais insouciant pourtant c’était la guerre. Je n’allais plus à l’école depuis un bout de temps. Je travaillais à l’usine. Nous participions à la fabrication des armes. J’avais 12 ans.

« Ce 9 août, c’était ma journée de repos. Dès le matin, je partis chez mon meilleur ami et me mettait en tête qu’il faudrait que l’on raccommode nos chaussures, nous portions des tongs toutes déchirées. Soudain, il y eut cette alarme. Une de plus. C’était banal à l’époque. Je n’étais plus très loin de chez lui alors je me mis à courir. Je crois bien que si un militaire m’avait vu, il m’aurait frappé ! Nous avions ordre d’aller immédiatement dans un refuge souterrain dès qu’une alarme se déclenchait. Enfin, j’arrivais chez lui. Nous avons couru ensemble au refuge près de sa maison. A vrai dire, je me fichais éperdument de cette alarme. Tout ce que je voulais c’était faire mes chaussures. J’étais plus inquiet à l’idée de manquer de temps que de la menace imminente. Cette alarme allait ficher ma journée en l’air, c’était sûr ! Puis nous sommes sortis. Rien.

« Mais en fin de matinée, des avions passaient au dessus de la ville. Et là, tout à coup, le temps a semblé se figer. Un éclair. Ou plutôt mille éclairs. Mille éclairs d’un jaune puissant et cet affreux coup de marteau sur le sommet du crâne. Cette affreuse douleur dans le crâne. En une seconde, je n’ai plus rien pensé, plus rien senti, plus rien compris. Juste ce coup de marteau d’une violence inouïe et cette lumière aveuglante. Et le temps qui s’arrête. Un vent brûlant a tout emporté avec lui. Une seconde. Puis plus rien. Le noir total.

« Je repris connaissance, mais combien de temps après ? Quelques secondes, quelques minutes, quelques heures plus tard ? J’avais perdu la mémoire. En réalité, je rouvris les yeux quelques minutes plus tard. Les cris, les cris aberrants, déchirants, quasi inhumains me réveillèrent. Et les cris de mon meilleur ami. Il était coincé sous les débris d’un toit et sa mère lui hurlait d’une voix étranglée de tenir bond. Mon meilleur ami. Elle essayait de le sortir de là, mais c’était impossible. Alors j’allais chercher de l’aide. Mais il n’y avait que des fantômes autour de moi .»

« C’était une vision apocalyptique. Les débris, les corps allongés, plus rien, il n’y avait plus rien de vivant. Les personnes qui se tenaient debout n’étaient plus que des corps fantomatiques. Ils semblaient flotter, le regard vide, les yeux figés et les bras levés vers le ciel. Personne ne comprenait. Mais que s’était-il passé ? Moi j’appelais ces fantômes de toutes mes forces pour qu’ils m’aident. Finalement, l’un d’eux est venu. Mon meilleur ami se trouvait maintenant dans les bras de sa mère. « Nous avons réussi lui disait-elle, nous avons réussi ! ».

J’étais blessé au bras, je m’en étais à peine rendu compte. La blessure suintait déjà. Nous partîmes tous les trois pour l’hôpital. Nous nous sommes fait refouler à l’hôpital américain. Dans l’hôpital suivant, on nous lançait « Vous, vous bougez encore, aidez les autres ! » Finalement, une infirmière s’occupa de moi. Et là je regardai mon bras pour la première fois. Une multitude de petites choses dégringolaient de la blessure. Les asticots. La pourriture. Mon bras pourrissait à vue d’œil. On me mit un bandage et à cet instant là, alors que je me trouvais allongé sur cette plaque de métal pleine de mouches, je me dis « peut être que je serai sauvé ». Autour de nous, à l’hôpital, dans les rues, à même le sol, les gens mouraient les uns après les autres. Les hôpitaux ne s’en sortaient pas, trop peu de personnel, trop de blessés. Les corps étaient calcinés, la peau fondait sur certains, la chair à vif. Tout n’était que chaos. J’ai survécu. Mon meilleur ami n’a pas eu cette chance. »

À ce moment là, j’ai cessé de prendre des notes. Je buvais un peu de thé vert, je pleurais. Il y avait un silence empli de respect dans la pièce. Je crois n’avoir jamais entendu un silence aussi superbe. J’entendais la voix douce de l’homme, son accent chantant. Et juste dans mon oreille, les mots choisis de mon interprète et sa voix hésitante. Au plafond, le ventilateur couinait et continuait à tourner comme si de rien n’était.

« Je me suis marié. J’ai eu un fils. La plus grande douleur de ma vie a été qu’il ne fût pas en bonne santé. Mon fils était un grand prématuré. Selon la médecine, c’était un cas désespéré. Mais je savais ce que c’était le désespoir. Je voulais m’accrocher parce que je savais qu’au milieu d’un chaos infâme on peut s’en sortir. Aujourd’hui, mon fils est en vie et en bonne santé. Je suis très heureux. »

Voilà, tout était dit. Ce n’est qu’une histoire parmi des dizaines de milliers. Le 9 août 1945 à Nagasaki, la bombe « Fat Man » fut larguée par avion à 11h02. Ils furent 74 000* à perdre la vie, tués sur le coup ou suite aux blessures. 75 000 furent blessés. En à peine trois secondes, la température de l’air grimpa à plusieurs milliers de degrés. Tout ce qui se trouvait sur l’hypocentre fut sublimé en un instant – les êtres humains y compris. trois jours avant, le 6 août 1945, c’était « Little Boy » qui rasait littéralement la ville d’Hiroshima à 8h15.

Cet « hibakusha » avait si peu de haine. Il avait une cicatrice sur le bras et une douleur sourde dans la mémoire. Et ce souhait : « Dans dix ans, je serai peut-être mort, j’aimerais être sûr que mon message et ma peine ont été transmis. »

*On trouve des chiffres variables selon les sources, ceux-ci ont été donnés par le survivant.

(cc) Werwin15

5 Responses to “Le 9 août 1945, il faisait beau à Nagasaki”

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>