Coeur

I’d Do It All Again.

J’ai deux ans. Coincée sur le canapé du salon entre Papa et Maman, une scène sur le tube cathodique me laisse pantoise, la bouche ouverte, les yeux écarquillés. Je dois probablement réfléchir un instant, pour enfin répliquer à mes géniteurs, de la manière la plus candide qui soit, montrant du doigt le couple qui s’embrasse à l’écran :

I’d Do It All Again.“Papa, Maman… Amour ?”

J’ai six ans. Mes petits camarades de classe ont tous leur petit(e) amoureux(se) ; pas moi. Pas choquée pour un sou, j’ai l’initiative de célébrer l’attachement de ces jeunes gens par une idée saugrenue, du moins à mon âge : et si vous vous mariiez ? Me voilà donc demoiselle d’honneur, prêtre, témoin, pour le plus grand plaisir de mes petits copains.

J’ai neuf ans, et suis depuis un ou deux ans dans une relation “arrangée”. Tout à fait. Mon aîné de trois ans s’arrange avec une copine pour que je sois l’amoureuse du petit frère de ladite copine. Non pas pour que mon frère puisse connaître ses premiers émois sentimentaux (voire sexuels, qu’en est-il de la jeunesse aujourd’hui ?) avec elle, mais avec sa meilleure amie, bien plus jolie et populaire. Au fait de la supercherie, je donne rendez-vous à mon amoureux en carton. “Est-ce que tu m’aimes ?” “Euh…” M’inspirant de Sous le Soleil, de Melrose Place et de Sunset Beach, séries que je visionnais avec sérieux et concentration, je lui assène une claque majestueuse. Rentrée chez moi, j’attrape mon baladeur CD qui traînait dans le coin, mon album des Poetic Lovers, et pleure toutes les larmes de mon corps. Première scène pathétique du parcours.

J’ai douze ans et passe une semaine de rêve sur les hauteurs de Montmartre chez une amie de mon père. Pour une petite collégienne qui sort rarement de sa banlieue, entre blocs dégueux et quartier pavillonnaire, un vrai bol d’air frais, du rêve dans ta face, ma petite. Le fils de l’amie de mon père a quatorze ans, du gel dans ses cheveux blonds, les yeux excessivement bleus, un appareil dentaire, et il cherche à m’embrasser. Je refuse, encore et encore, jusqu’à ce que je m’en aille : je veux enfin, il ne veut plus. Premier chagrin d’amour.

J’ai quinze ans. Le jeune homme que j’ai rencontré plus tôt dans l’année avec qui ça n’avait pas fonctionné désire me revoir. Il m’emmène dans un restaurant turque puis au cinéma, voir un film avec Vin Diesel. A mi-chemin entre hilarité et consternation, je passe la séance entre rire et larmes. Monsieur est dépassé par les événements. Il me paie une glace, et nous allons nous asseoir près du lac, non loin de là. Il en vient à me demander pourquoi nous deux, ça n’a pas fonctionné. Essayant de lui expliquer tant bien que mal l’évidence, me gardant bien d’évoquer ses mouvements de drague bidons, ses choix de restaurant bidons, ses goûts cinématographiques désespérants, son manque latent d’humour, il me réplique que je ne suis qu’une princesse qui ne trouvera jamais le bonheur parce que j’attends le prince charmant, qui ne viendra jamais. Je l’insulte de tous les noms et me rentre. Premier connard de mon histoire.

J’ai dix-sept ans. Ma copine au lycée était une grosse conne qui a perdu sa virginité à quinze ans, et s’est ensuite acoquinée avec un garagiste à trois francs six sous. Autrement dit, des scènes de ménage une fois tous les deux jours. Après mûre réflexion, je décide moi aussi de perdre ma virginité. Je me dégote un mec sympa et mignon, il a l’air emballé. Pour faire les choses dans les règles, je l’autorise à m’appeler “sa copine”. Je vois ENFIN le grand méchant loup. M’apercevant qu’il n’est pas si méchant que ça, je renvoie le gentil petit copain chez lui sans les compliments du chef et continue ma petite existence tranquille.

Entre dix-huit et vingt ans, l’essentiel de ma vie sentimentale se résume à de la pornographie, mais japonaise la pornographie. Je préfère.

J’ai vingt et un ans aujourd’hui. Mon parcours me ressemble : intransigeante de bout en bout. Je ne suis pas une princesse qui attend le prince charmant, non. J’attends juste de retrouver cette candeur qui me caractérisait, déjà toute petite. L’envie de rencontrer l’amour, celui qui te laisse sans voix plutôt qu’en plan, loin des clichés de séries américaines à la con, des amourettes adolescentes, des connards finis, des histoires de cul sans lendemain. Et j’ai tout mon temps. Et si tout ça était à refaire, évidemment que je le referai.

(cc) Brandon Christopher Warren

9 Responses to “I’d Do It All Again.”

  • Tu sais, moi l’amour je l’ai trouvé complètement torchée à la vokda, déguisée en russe. Comme quoi tout est possible (même si on fait un petit vomis) :)
    Bonne quête Rose H, que l’amour soit avec toi !
    Big up !

  • Yeahhhhhhhhhhhhhhhh, sublime. Merci ma belle !

  • Bonne chance!(point d’ironie dans ce commentaire,si si je suis sincère)

  • Ca me va droit au coeur, mon bon John John. :)

  • Si a 21 ans j’ avais été aussi mature que toi et aussi talentueuse, je n’aurais pas perdu mon temps avec des imbéciles… tu m’as l’air armée jusqu’aux dents, je ne me fais pas de soucis pour toi! Bonne quête!

  • @lavilaine : Je n’ai pas l’impression de perdre mon temps avec les imbéciles. Moi, ils me rassurent dans ce que je suis et m’aident à m’apprécier comme je suis, tandis que les perles sur lesquelles j’ai pu tomber sont souvent comme le caillou sur la route qui nous fait trébucher. Il fait mal, un peu, beaucoup, il marque la peau parfois, en fonction de la chute ; mais on finit bien par se relever. :)

    Merci pour ton commentaire adorable en tout cas.

  • j’aime bien ton parcours. Même si il est assez différent du mien, j’aime parce que tu ne te mets pas la pression et que tu vis les choses comme elles vienne. Moi à force d’avoir flipper sur la solitude (ça me fait même peur comme mot), je me suis rabattue sur pleins de pauvres mecs. Mais malgré tout je ne regrette pas non plus, j’en rigole même. Par contre celui que j’ai le plus aimer et le plus désirer avec qui j’ai partager 3 ans de ma vie (le fameux fabien) qui pourtant lui était une relation voulue et bien parfois je regrette toute la souffrance qu’il m’a faite endurer.

  • @xena : C’est le problème de bien des gens, la solitude. On a tellement besoin d’être avec quelqu’un, parce que c’est dans la normalité, dans l’ordre des choses, blablablabla, qu’on en a oublié que l’intérêt d’être avec quelqu’un, c’est pas d’être avec une personne, mais avec la bonne. Alors au début, moi je pensais qu’il n’y en aurait qu’une, donc j’ai attendu patiemment. Et puis si on reste toujours tout seul, on avance pas franchement. Alors chacun à sa manière, on comble le manque, le vide, on se cherche un peu, mais j’ai toujours gardé en tête que je ne marcherai qu’à l’évidence. Du coup, je me suis pas (trop) perdue dans des histoires à la con. J’en ai eu, c’est sûr, mais je le savais toujours.
    Il n’y a rien à regretter dans ton parcours, je suis bien d’accord avec toi. D’autant que selon moi, avec ce fameux Fabien, s’il y a eu autant de souffrance, c’est probablement parce qu’il y avait beaucoup d’amour, et dans ce cas c’est malgré tout très précieux. C’est un peu lui aussi qui fait de toi une guerrière. :)

  • hé bein on voit que dés le début tu savais 1 : ce que tu voulais et 2 : ce que tu voulais pas ^^ je crois que c’est comme çà qu’on rencontre l’amour non ? Quand on tombe dessus : On sait ce qu’on veut ^^

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