Histoires

Les saltimbanques

Article sélectionné par Kwelet lors de sa semaine de Rédaction en Chef !

C’est fou, on les voit chaque jour passer devant nous sans se rendre compte de tout ce qu’ils transportent. J’arrive à les voir, je ne sais pas si je vois des choses réelles, mais je m’y efforce !

saltimbanque

Tiens, celui là, le grand black avec ses nattes et ses lunettes de soleil à 18h, un soir d’hiver. Sa démarche est assez cocasse, disons qu’il se pavane. Et monsieur se dirige vers moi, il pourrait être plus attirant s’il avait l’air moins… sûr.

- Hey Miss ! Il est crazy le gars qui te fait attendre sous le freeze comme ça ! C’est quoi même ton nom ?
– J’ai pas de nom.
– Ta mère is a painter, t’es une œuvre d’art miss !
(- Étouffe toi dans ta connerie !)

Évidemment, il tient à la main son portable dernier cri ET son i-pod, évidemment. (Il a du se priver de bouffe pendant une semaine pour se les payer.)

- Moi c’est Will, mais sans le Smith, faut pas te tromper hein ! Et le voilà qui part dans un rire tonitruant comme s’il voulait que le son sorti de ses cordes vocales reste gravé à jamais dans mes tympans.

Son portable sonne sur l’air d’un rap US avec des « bang ! » et des « biatch ! »

- Ouais Man !… Non jsuis avec une go là !

Il fait mine de s’excuser et s’éloigne. Pendant qu’il parle avec Man, je m’allume une clope et l’observe, j’aimerais pouvoir trouver un peu de beauté sous cet amas de superficialité, non, sous cet amas de bling-bling !

Bon, de toute évidence, ce mec est un coureur de jupons, et il s’est sûrement trouver un surnom pour que les demoiselles ne se méprennent pas sur ses intentions. En langage mâle, il signifie « Moi avoir grosse liane et moi te faire « forget » ceux qui ont moins grosse liane que moi, mais moi irai chercher autre arbre après toi !». C’est long, mais voilà ce qu’un mec peut nous faire passer comme message en seulement deux mots. Ces deux mots peuvent ressembler à « Serial Lover » mais c’est plutôt « Serial Looser » .

Et même si nous le savons parfaitement, ça ne change rien ! Les mecs sont comme les CDs rayés, ils sautent sans arrêt, ça te saoule mais tu continues à les écouter en espérant que les rayures vont disparaître, et tu sais au plus profond de toi-même qu’il ne marchera jamais correctement !

Après le choix du surnom vient celui du personnage. Est-ce un salaud qui s’assume ? Un cœur tendre qui préfère en être un ? Un sociopathe fier de sa condition de salaud ? Sans doute que tout cela revient à la même conclusion, mais le jour où il rencontrera une fille qu’il aime, le pauvre garçon va cracher sa douleur ! C’est le Karma. Merveille ! On dira après que la vie est injuste !

En attendant, plutôt que d’essayer de le connaître, je préfère de loin le laisser avec Man et son I-pod et m’éclipser avant qu’il ne termine sa conversation. Dans une autre vie, peut-être que Serial Looser se coupera les cheveux et n’aura pas la certitude de marcher dans les rues de Brooklyn City. Bye Bye Man !

Je me lève et vais m’asseoir plus loin, sur un banc de pierre, à côté d’un vieil arabe qui nourrit les pigeons.

- Bonjour.
- …

Au bout de cinq minutes, alors qu’il n’a plus de pain dans son sac en plastique, il se tourne vers moi et me demande sans sourire :

– Tu connais Baudelaire ?
– Euh…oui.
– Baudelaire l’écrivain ? 
– Oui.
– C’est quoi ton préféré ?
– Quoi, mon poème préféré de Baudelaire ? Je crois que c’est La Passante.
– Pourquoi La Passante ?
– Parce qu’il conte la séparation d’une si belle manière qu’on peut oublier qu’il ne l’a pas rencontrée…enfin j’sais pas, c’est mon préféré.
– Tu connais Le Vieux Saltimbanque ?
– Oui, je l’aime bien aussi.
- Le Vieux Saltimbanque assiste à une kermesse géante à laquelle il n’a pas été convié. La vie ça fait ressentir ça des fois.
– Oui, je sais.
-Tu sais d’où je viens moi ?
– Non.
– Bejaïa.
– La Bougie…
– Oui, ils ont écrit La Bougie sur le mur de la prison.
– Qui ça ?
– Les français. Françaouis !

Il crache sur le béton avec violence puis lève les yeux au ciel dans un long soupir.

- C’est beau Bejaïa ? lui demandai-je avide d’entendre ce qu’il avait à dire.
– C’était beau, j’ai l’ai pas revue depuis 62, je sais pas comment c’est maintenant, on m’a banni.
– Qui vous a banni, les français ?
– Non, les français m’ont accueilli. Ils m’ont dit « viens Larbi, tu seras français ! ». Moi j’y ai cru, et j’ai trahi les miens, et les miens m’ont banni.
– …
– Je suis un harki, un supplétif pour la France, un traître pour l’Algérie. J’ai servi la France, je me croyais français alors que je n’étais qu’un bougnoule, pour eux !
– Et la France vous a rapatrié à la fin de la Guerre ?
– Non…Tu connais Louis Joxe ?
– Non.
– C’était le Ministre français aux affaire algériennes. Il a interdit aux militaires, sous peine de sanctions, de rapatrier les « supplétifs » et peu importe si nous allions être fusillés.
– Mais vous avez survécu !
– Oui, j’ai survécu. Ils ont fusillé toute ma famille, après avoir violé mes sœurs et ma mère devant moi, pendant que j’étais attaché sur une chaise, à côté du garage. Ils ont dit qu’il y avait des choses plus horribles que la mort, voir sa famille mourir. Alors ils m’ont laissé là, face aux têtes décapitées des membres de ma famille, face aux corps nues de mes sœurs et de ma mère. Et ils avaient raison, ils m’ont détruit. J’ai payé ma dette à l’Algérie. Ils m’ont jeté de la peine dans les yeux, c’est pour ça que mes yeux sont mouillés.

Je ne sais plus quoi répondre, ni si j’ai le droit de poser des questions, alors je laisse le silence s’installer. Pas longtemps. Il reprend son histoire, avec un sourire enchanteur sur les lèvres.

- J’ai rencontré, à Bejaïa, la plus belle des femmes. Irène. Elle s’est battue pour moi, elle a défié sa famille pour moi, et m’a fait prendre le bateau jusqu’en France et m’a choisi un prénom. Je m’appelais Larbi, je m’appelle Daniel.
– Vous vous êtes marié avec Irène ?
– Oui, elle a quitté sa famille et m’a donné trois beaux enfants. On était heureux, avant que la maladie ne l’emporte. Elle est partie, le 24 décembre 1978, pendant la nuit. Il ne restait plus qu’un bout de moi après ça. J’ai trahi mon pays, et ils me l’ont fait payer, j’ai cru avoir réussi à m’en sortir mais c’était d’une rive à l’autre.
– Les baraquements ! C’était « la valise ou le cercueil » pour nous aussi, parce qu’on avait cru en la mère Patrie, mais on a fini dans les baraquements puis dans une cité où ils savaient que c’était dur d’élever des enfants et d’avancer ! J’ai tout perdu , tout. A qui le faire payer ?
– …
– Je suis le pauvre saltimbanque, voûté, caduc, décrépit, une ruine d’homme. C’est à toute ma vie que je souffre quand je marche, benthi. On peut rien faire au destin.
– Peut-être demain est-il un autre jour ?
– Peut-être, Inch’Allah benthi…

Il se lève laborieusement du banc, et s’éloigne. Au bout de quelques mètres, il se retourne vers moi et me dit en arabe : «Il faut se battre contre la vie, ma fille, sinon elle te bouffe »… Je regarde ce Vieux Saltimbanque qui souffre à sa vie s’éloigner, la main sur le cœur…

(cc) Bruno

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