Ladies Room - Le quotidien des filles a la page

25. mai 2012

Mot de passe oublié

Parenthese

Dans les coulisses avec Laurence, orthophoniste.

J’ai dĂ©couvert son blog il y a peu mais j’ai tout de suite apprĂ©ciĂ© la façon dont elle parlait de son mĂ©tier et des relations avec ses patients. Laurence est orthophoniste. Et elle a sous-titrĂ© son blog, “Desperate orthophoniste : dĂ©sabusĂ©e, impatientĂ©e, agacĂ©e, mais toujours amoureuse de mon mĂ©tier”.
J’ai eu envie d’en savoir encore plus !

ortho.jpgMerci Ă  elle d’avoir acceptĂ© de satisfaire ma curiositĂ©. N’hĂ©sitez pas Ă  rĂ©agir ou Ă  lui poser des questions.

-Quel est votre parcours ?
Après un bac E qui me destinait plutĂ´t Ă  une carrière très scientifique et technique j’ai choisi l’orthophonie par vraie vocation. Je fais partie de ces chanceux qui ont trouvĂ© leur voie très tĂ´t. J’ai passĂ© le concours d’orthophonie dans plusieurs villes et j’ai finalement fait mes Ă©tudes dans le sud de la France. J’ai aussi rencontrĂ© mon mari Ă  cette Ă©poque et j’ai eu mon premier enfant alors que j’Ă©tais en troisième annĂ©e.

Jeune diplĂ´mĂ©e, je n’ai pas voulu m’installer tout de suite, j’ai fait des remplacements pendant deux ans. J’ai choisi plus tard de m’installer en zone rurale et me suis associĂ©e dans une toute petite ville. J’ai eu mon deuxième enfant Ă  ce moment. Pour moi, le choix du libĂ©ral Ă©tait une Ă©vidence pour la libertĂ© que cela reprĂ©sentait : choix des horaires, des vacances, du rythme de travail, pas de hiĂ©rarchie… MalgrĂ© les inconvĂ©nients : pas de congĂ©s maternitĂ©, pas de congĂ©s maladie, pas de congĂ©s payĂ©s, pas de couverture accident du travail. Sans oublier un certain isolement. Il faut crĂ©er son Ă©quipe, son rĂ©seau (mĂ©decins ORL, neuro, psy, psychomot, ophtalmo, orthoptiste…) et le travail en Ă©quipe n’est pas toujours Ă©vident, d’autant que tous les spĂ©cialistes sont saturĂ©s et qu’il faut beaucoup de temps pour obtenir les examens complĂ©mentaires dont nous avons souvent besoin.

-Pouvez-vous rappeler en quelques mots en quoi consiste le mĂ©tier d’orthophoniste et dans quelles situations est-il recommandĂ© d’emmener son enfant chez un orthophoniste ? (et Ă  l’inverse dans quelles situations cela ne se justifie pas).

L’orthophonie s’adresse Ă  toutes les fonctions supĂ©rieures. C’est la rééducation de la parole et du langage dans toutes sortes de pathologies et aussi le maintien des fonctions de communication et dĂ©glutition dans les maladies neurodĂ©gĂ©nĂ©ratives. Notre patientèle regroupe tous les âges. Nous pouvons commencer au berceau chez des bĂ©bĂ©s handicapĂ©s qui ont des troubles de l’alimentation, amorcer une Ă©ducation prĂ©coce au langage et Ă  la communication chez ces mĂŞmes enfants ou les enfants sourds.

Ensuite viennent tous les troubles de la parole et du langage oral chez les enfants avant 6 ans, puis tous les troubles du langage Ă©crit (dyslexie, dysorthographie). Les dysphonies (troubles de la voix), les bĂ©gaiements, l’autisme et toutes les pathologies neurologiques chez les enfants. Il y a malheureusement des enfants qui font des AVC, qui ont des traumatismes crâniens. Puis les pathologies de l’adulte, voix, dĂ©glutition, AVC, cancers ORL, traumatismes crâniens, maladies neurologiques… J’en ai certainement oubliĂ©. Notre champ d’intervention est extrĂŞmement large et variĂ©.

Une prise en charge commence toujours par un bilan et je pense que dès qu’il y a un doute, une question, il faut consulter. On a souvent tendance Ă  dire ; c’est trop tĂ´t, il faut attendre, ça va s’arranger tout seul. Mes 20 ans d’expĂ©rience me poussent Ă  penser le contraire. Un bilan coĂ»te aux alentours de 50 euros, il est remboursĂ© par la sĂ©cu et si il n’y a pas de problèmes il ne dĂ©bouchera pas sur une prise en charge mais l’orthophoniste saura rassurer, donner des conseils adaptĂ©s.

MĂŞme si l’enfant est très jeune il faut consulter en cas de doute. Certaines pathologie nĂ©cessitent des diagnostics très prĂ©coces (autisme, dysphasie) afin de mettre rapidement en place les soins adaptĂ©s et malheureusement les mĂ©decins gĂ©nĂ©ralistes surchargĂ©s ne sont pas formĂ©s pour les dĂ©pister.

Pas plus tard que la semaine dernière, une maman est venue avec son petit de trois ans, contre l’avis de son mĂ©decin, et ce petit prĂ©sente de forts signes d’autisme. Si le diagnostic est confirmĂ© par le centre de dĂ©pistage auquel je vais l’adresser on aura gagnĂ© un temps important sur la prise en charge de cet enfant. Dans pratiquement tous les cas, plus les prises en charge sont prĂ©coces plus elles sont efficaces.

-Qu’est-ce qui vous a poussĂ© il y a quelques mois Ă  ouvrir un blog pour raconter votre mĂ©tier ? ĂŠtes-vous surprise par les retours, les rĂ©actions ?

Il m’arrivait, pour me distraire, de flâner sur les blogs tout en grignotant mon dĂ©jeuner au bureau. Histoire de me changer les idĂ©es, de m’aĂ©rer cinq minutes entre deux patients et des tonnes de tâches administratives. J’ai hĂ©sitĂ© Ă  ouvrir mon blog de peur de ne pas pouvoir gĂ©rer les commentaires par manque de temps et puis je me suis trouvĂ©e assez prĂ©somptueuse ; “mais qui va venir commenter ce truc sans intĂ©rĂŞt ?”. Alors je me suis lancĂ©e, juste pour moi, pour me marrer toute seule et pour vider mon sac aussi. Je ne m’attendais pas Ă  autant de passage aussi vite.

Je suis Ă  la fois surprise et pas surprise par les rĂ©actions. Les “mĂ©dicaux” ont l’air de me comprendre totalement et de piger mon humour très très grinçant. On est dans le mĂŞme bateau, alors forcĂ©ment ça crĂ©e des liens. Pour les autres j’ai l’impression d’avoir cassĂ© un mythe. Le praticien libĂ©ral, quel qu’il soit, se doit d’ĂŞtre irrĂ©prochable, souriant, toujours en empathie, d’absorber toute la misère du monde sans broncher. En plus les orthophonistes jouissent d’une aura particulière ; “la gentille dame qui parle d’une voix douce aux enfants”. Ce qui, la plupart du temps, est la vĂ©ritĂ©, je vous rassure. Mais c’est aussi un ĂŞtre humain avec ses qualitĂ©s, ses dĂ©fauts, ses joies, ses peines… Des rĂ©actions m’ont mĂŞme fait penser qu’il ne faut surtout pas Ă©voquer le problèmes des honoraires, c’est indĂ©cent. Pourtant Ă  la base, un mĂ©tier c’est fait pour gagner sa croute. Le bonus c’est d’aimer ce que l’on fait. Moi j’ai beaucoup de chance, j’ai choisi mon mĂ©tier, c’est une vraie vocation mais ce n’est pas pour ça que je dois renoncer Ă  gagner correctement ma vie.

Je sais que j’ai un humour particulier et une façon assez abrupte d’Ă©crire les choses, j’assume. Je peux comprendre que ça ne passe pas mais je pense aussi qu’il y en a qui polĂ©miquent pour le plaisir. Je laisse tous les commentaires sur mon blog, mĂŞme si certains sont dĂ©plaisants. L’Ă©crit est assez figĂ© et peut amener de jugements hâtifs et pĂ©remptoires.

-Vous êtes habituée à travailler avec des enfants et leurs parents. Quelles évolutions avez-vous observé depuis que vous exercez ce métier ?

Vaste sujet, très très vaste. En ce qui concerne les  enfants, je trouve que nous rencontrons de plus en plus de dĂ©ficits importants au niveau du vocabulaire, et aussi beaucoup de troubles d’attention, de concentration, de mĂ©moire immĂ©diate (gĂ©nĂ©ration zapping ?). Parfois au cours d’un bilan il est mĂŞme difficile de faire la part des choses entre la carence Ă©ducative et la pathologie rĂ©elle. MĂŞme si les carences Ă©ducatives peuvent amener la pathologie. Ce n’est pas la majoritĂ© de la patientèle mais ce phĂ©nomène a tendance Ă  s’accentuer.

Je frĂ©quente bien entendu nombre de mes consĹ“urs et nous faisons toutes le mĂŞme constat. Les problèmes Ă©ducatifs ont tendance Ă  plomber l’ambiance (et pas seulement chez l’orthophoniste, dans les Ă©coles, chez le mĂ©decin…). L’Ă©volution a commencĂ© Ă  ĂŞtre visible par les dĂ©gradations dans la salle d’attente, journaux mis en pièces, chaises abimĂ©es, jouets cassĂ©s ou volĂ©s, plantes vertes plumĂ©es… Puis au niveau de la patientèle on a commencĂ© Ă  voir de plus en plus de nomadisme : dix sĂ©ances chez l’une, dix sĂ©ances chez l’autre… Beaucoup aussi ne sont plus prĂŞts Ă  accepter ou supporter la durĂ©e de la prise en charge qui peut parfois ĂŞtre longue. Alors ils vont ailleurs, redemander le miracle qu’ils n’ont pas obtenu chez nous.

On peut aussi suivre l’Ă©volution de la sociĂ©tĂ©. Les gens sont de plus en plus encombrĂ©s et prĂ©occupĂ©s par tout un tas de problèmes (santĂ©, famille, argent, travail) et ils ont du mal Ă  tout gĂ©rer. Je travaille en zone rurale, mais dans un milieu plus ouvrier qu’agricole. Le chĂ´mage fait des ravages et c’est difficile pour beaucoup de gens.

-Vous Ă©voquez dans un ou deux billets les comportements parfois difficiles de certains enfants ou les manquements de certains parents en terme de ponctualitĂ©, de paiement, etc. Ils ont suscitĂ© pas mal de rĂ©actions d’ailleurs. Votre mĂ©tier s’en trouve compliquĂ©. Quels messages avez-vous envie de faire passer ?

Au moment du bilan, s’il doit ĂŞtre suivi d’une rééducation, je prends toujours la peine de discuter avec le patient ou ses parents de ce qu’implique cet engagement. De l’intĂ©rĂŞt et de l’importance de la rééducation mais aussi de la contrainte que cela va reprĂ©senter. MalgrĂ© ça, les messages ne passent pas toujours.

Les cabinets d’orthophonie sont saturĂ©s, nous avons des listes d’attente et la dĂ©sinvolture de certains en pĂ©nalise d’autres. Et puis, plus prosaĂŻquement, il faut savoir que nous sommes payĂ©s Ă  l’acte. Beaucoup d’entre nous calculent combien d’actes il faut faire dans la semaine pour vivre honnĂŞtement sans par ailleurs se faire trop abrutir par les charges qui sont calculĂ©es sur les revenus. Les absents, c’est du manque Ă  gagner. C’est la vĂ©ritĂ© et tant pis pour ceux que ça choque.

C’est la rĂ©gularitĂ© qui conditionne les rĂ©sultats. Mais certains osent tout : manquer leurs rendez vous et en mĂŞme temps se plaindre de la lenteur des progrès. Au niveau des règlements, il est parfois pĂ©nible d’avoir Ă  insister pour se faire payer alors que les soins sont remboursĂ©s. Nous avons aussi un gros travail administratif et les patients oublient rĂ©gulièrement de nous informer en cas de changement de caisse ou de mutuelle, d’arrĂŞt de certaines prises en charge telle la CMU, et c’est comme ça qu’on se retrouve Ă  passer ses week-end sur son ordi Ă  tout refaire. Les messages Ă  faire passer sont affichĂ©s dans la salle d’attente, mais il faut croire que beaucoup ne les lisent pas.

-Et pour finir, que représente pour vous votre métier ? Quelles valeurs associez-vous à votre travail ? Quelles sont vos plus grandes satisfactions et insatisfactions ?

Mon mĂ©tier c’est ma libertĂ©. C’est grâce Ă  lui que je suis indĂ©pendante financièrement et pour moi c’est primordial. Je ne m’imaginais pas ne pas travailler. J’ai choisi l’orthophonie pour l’aspect “verbal” du mĂ©tier. Peut ĂŞtre aussi l’aspect thĂ©rapeutique, mais c’est plus inconscient.

Les insatisfactions, j’en ai dĂ©jĂ  parlĂ© plus haut, c’est l’attitude de certaines personnes et aussi souvent le ras le bol de me casser la tĂŞte pour payer des charges de plus en plus lourdes. Quand les factures d’URSSAF et autres organismes tombent c’est Ă  chaque fois la soupe Ă  la grimace. Il y a une autre insatisfaction, mais lĂ , c’est ma seule responsabilitĂ© : j’ai du mal Ă  gĂ©rer mon planning et Ă  dire “non”. J’arrive toujours Ă  trouver une place Ă  un patient en dĂ©tresse et le rĂ©sultat est que je bosse trop. J’essaie de travailler cet aspect lĂ , de me restreindre, de me mĂ©nager du temps, mais ce n’est pas encore ça.

Les satisfactions sont liĂ©es Ă  mon statut indĂ©pendant, au fait que c’est un mĂ©tier de contact et que j’aime ça. Le fait d’apporter de l’aide n’est pas nĂ©gligeable, bien sĂ»r. Chaque nouveau bilan est une rencontre, avec ses surprises… Et quand une prise en charge est terminĂ©e, que tout le monde est satisfait du rĂ©sultat c’est vraiment agrĂ©able.

En ce moment j’ai deux jeunes qui me font des petits travaux Ă  la maison. L’un est plombier, l’autre menuisier. Ils Ă©taient très dyslexiques l’un et l’autre et tous deux me remercient maintenant en me dĂ©pannant gratuitement au besoin et disent que si ils en sont lĂ , si ils ont pu avoir leur bac pro, leur CAP, c’est grâce Ă  la rééducation. Ils sont sympas, Ă©panouis, ravis de leur mĂ©tier, et si j’y ai contribuĂ© un tout petit peu tant mieux.

(cc) Yves.

 

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Derniers commentaires

 

merci pour cet article, super intĂ©ressant! maintenant je vais aller voir le blog…


 

En effet, un article captivant ! J’aime beaucoup le ton de Laurence sur son blog. Elle dit les choses avec honnĂŞtetĂ© et ça fait du bien !


 

Merci à toutes les deux ! Bonne découverte Mimi.

Comme Cilule, j’apprĂ©cie la sincĂ©ritĂ© de son blog et en plus, je trouve cela très intĂ©ressant de dĂ©couvrir les coulisses de son mĂ©tier.


 

Extrêmement intéressant ! Je vais de ce pas consulter son blog :)


 

Effectivement, voici un article très intĂ©ressant. Un très joli mĂ©tier. Cette dame a une façon très pertinente d’en parler.


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