Ladies Room - Le quotidien des filles a la page

28. mai 2012

Mot de passe oublié

Mimi

Article sélectionné par Cécile-n lors de sa semaine de rédaction en chef

A Pékin, on ne fait pas de lèche-vitrine. Parce qu’à l’autre bout du monde on évite les vitrines des quartiers d’expatriés ou encore les boutiques occidentalisées des quartiers touristiques et on se lance dans le shopping à la chinoise. A Pékin on va au « marché ». Spécialité locale et incontournable de la capitale chinoise.

shopping.jpgDu bâtiment à plusieurs étages — un étage par type de produit — au marché souterrain. On y trouve de tout. Matériel en tout genre, du plus utile au plus futile. Les marchés de Pékin sont des cavernes où règnent diversité et abondance. Des montagnes de marchandises clinquantes et éblouissantes. Bric à brac de trucs et de toc. Faire les marchés, c’est connaître une part de la culture chinoise qui a — croyez moi — un charme fou.

On est en Chine, l’usine du monde, un atelier géant de prêt-à-porter, l’antre des fashionistas. La fourchette des prix est incomparable avec celle en France. Une paire de Converse — vraies ou fausses, peu importe, les vendeurs du marché n’en savent rien et nous non plus — à 10 euros c’est déjà un peu cher ! Un  jean à 15 euros, c’est trop ! Et une paire de boucles d’oreilles à 4 euros, c’est limite. Ça choque mais c’est comme ça. Les prix sont dérisoires. Sans être une folle de fringues et de babioles, on peut rapidement le devenir à Pékin.

Un peu comme les marques et enseignes préférées, il y a les marchés préférés. Pour leurs arrivages de marchandises bien sûr, mais jamais pour la qualité du service — on s’en fout, ici c’est la Chine ! — jamais non plus en raison de moins de bruit, moins de monde, moins de chaleur, on s’en fout aussi, on est en Chine ! L’autre raison pour laquelle on favorise un marché à un autre, outre la marchandise, c’est la facilité de négocier les prix. A Pékin on marchande et ça fait partie intégrante de la satisfaction de repartir avec l’article convoité. Le marchandage on l’appréhende, on l’apprend, on le maîtrise, on l’adopte avant de s’en amuser ! C’est un jeu délicieux où on ressort souvent gagnant. Des règles simples. Vérifier les défauts éventuels sur l’article choisi, demander le prix. Là, la vendeuse nous annonce son prix. Évidemment beaucoup trop élevé. A nous de le faire baisser. Chacun sa méthode. Certains font baisser petit à petit au fil de la discussion. D’autres baissent d’un seul coup. Ma méthode favorite. Ça fait mal. Au moins les choses sont claires dès le début. Ça signifie tout de même baisser de parfois 300 yuans, environ 30 euros. Risqué mais efficace. En général, un cri plaintif se fait entendre. C’est normal, ça fait partie du jeu. La vendeuse tient aussi à gagner la partie. Surtout ne pas céder. Au pire accepter de perdre et repartir sans l’article. Moindre mal.

Une discussion rigolote s’engage alors entre la vendeuse et le client. La vendeuse nous fait du charme, nous complimente sur notre bon niveau de chinois. Oui marchander ça sert aussi à ça. S’intégrer dans la vie chinoise et améliorer son niveau en mandarin. Elle baisse son prix mais pas assez. Arrivé à un stade il faut partir, s’éloigner doucement. La vendeuse nous rappelle. La partie n’est pas terminée. Elle baisse encore. Allez encore un peu. On s’éloigne de nouveau et alors on entend un « OK » teinté de l’accent chinois. On a gagné. On va l’avoir notre mignon pull douillet ! Parfois on sourit en donnant l’argent, parfois pas. Parce que la vendeuse l’a mauvaise ! Parfois encore il faut savoir perdre un peu et remonter son prix de départ. Astuces, malice et délice que le shopping à Pékin.

Les marchés bénéficient du bouche à oreille. Certains marchés sont réputés pour leurs jeans pas chers — mais c’est à l’autre bout de la ville —, d’autres sont réputés pour leur étalage de boucles d’oreilles — mais on ne marchande pas là-bas —, d’autres encore pour leur étalage de t-shirts basiques — toujours pratique — mais les prix varient en fonction des vendeurs. Et puis il y a « le » marché. Notre marché. Celui que l’on avait rebaptisé « le marché sous la place » avec une amie. A deux pas de chez nous. Un marché souterrain, de vêtements uniquement. Un vrai marché chinois, très peu d’étrangers. On y entre par les escaliers situés de part et d’autre d’une grande place publique. On s’y perd, il y en a de partout. Pantalons, pulls, blouses, robes, courtes, longues, chaussures, sacs, ceintures, étalages qui débordent, bruit, fatigue. On refait trois fois le même tour avant de comprendre où l’on est. Les prix annoncés sont bas, on marchande très peu, on n’essaye pas les habits. On hallucine quand la vendeuse nous ouvre un immense sac poussiéreux plein de chemises emmêlées pour trouver notre taille et on repart avec nos fringues dans de grands sacs plastiques. Sourire aux lèvres.

Il y a aussi les échoppes qui bordent le long de certaines rues commerçantes. Un jour une amie et moi entrons dans une de ces échoppes. Deux filles, deux sacs, deux coups de foudre. Pour elle, un style vintage, marron glacé. Pour moi, un style très « Paris », marron foncé, quelques franges, matière souple. Pas surfait, pas toc, pas « fake ». Les prix des sacs sont trop élevés. Pendant trois jours, on reviendra pour les faire baisser. Un jour on ne pourra pas descendre plus. On repart les mains vides. Le soir même, la furieuse fashion victim qui est en moi se réveille. Une folie d’avoir refusé ce sac pour 13 euros ! Oui, déformation caractéristique des étrangers à Pékin, tellement habitués à des prix bas qu’on veut toujours moins ! Le lendemain, on y retourne. On fait profil bas. On demande les prix négociés la veille, et l’avant-veille, et … la honte ! Les vendeurs se fichent bien de nous ! On repart chacune notre sac sous le bras et un sourire qui nous fait 15 fois le tour de la tête.

Rayures, franges, pois, coton, soie, faux poils, allure plastoc et kitsch. Le total look 80’s ou le pire des 90’s. Les chinoises n’ont peur de rien. Ou quand l’énorme faute de goĂ»t parisienne devient la touche originale d’une tenue Ă  PĂ©kin. Robe Ă  fleurs mauves et escarpins vernis rouges. Casquette Bob l’Eponge et baggy. Cheveux dĂ©colorĂ©s. Top rose bonbon et gros anneaux verts aux oreilles. Talons qui claquent et griffes de lionnes, les PĂ©kinoises explorent la mode en n’ayant aucune retenue. Aucun code, aucune règle. Dans un pays qui se dĂ©veloppe et s’ouvre de plus en plus, elles cherchent, dĂ©couvrent et osent. Leurs mères plus habituĂ©es aux cols Mao et aux formes amples n’ont pas transmis un culte de la mode. Elles avaient d’autres prĂ©occupations. Aujourd’hui, les jeunes Chinoises semblent ĂŞtre boulimiques de matières, couleurs et formes. On peut se balader habillĂ©e exactement comme on le veut sans crainte d’être dĂ©visagĂ©e. Se dĂ©gage alors une curieuse sensation de fraĂ®cheur et libertĂ© dans les rues…

J’ai fait le plein. Je rentre en France ma valise débordant de collants rouges, roses et oranges, de ballerines, ma grosse bague bleue fétiche, des tonnes de boucles d’oreilles et des paquets de fringues. Et puis au milieu de tout ça, des souvenirs de shopping à la saveur particulière avec en tête les voix suraiguës des vendeuses qui appellent le client. Je garde aussi le souvenir d’une jeune génération rebelle pékinoise pour qui l’esthétique et la mode sont en train de prendre une place à part.

(article Ă©crit pour “blog city mode” — pas encore ouvert —, modifiĂ© pour Ladies Room)

(cc) Stephan Geyer

 

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