Histoires

Elle a les yeux bleus, une allure fascinante

[ndlr : article sélectionné par Mely durant la semaine de rédaction en chef] 

 

Elle a les yeux bleus, une allure fascinanteElle a les yeux bleus, un léger strabisme, une allure fascinante, des gestes à la fois saccadés et gracieux. Petite, fine, belle, cet air sauvage. Elle me fascine. Elle porte des habits en coton, qui ne la gêne pas dans ses mouvements. Elle supporte le contact de cette matière, c’est important ça. Du coton elle porte, on ne lui fera pas porter autre chose.

Elle vient vers moi, me prend par la main et me tire. Elle m’emmène vers ce lavabo. Celui dans le coin de la pièce, pas un autre. Avec ma main, elle appuie sur le robinet, elle met alors ses mains sous l’eau. Ça a l’air de lui plaire, la pression du jet d’eau qui sort, le contact de l’eau sur ses mains. Quand l’eau s’arrête, elle reprend ma main dans la sienne et s’en sert à nouveau pour appuyer sur le robinet. Ma main est son objet, je suis son objet. Si je m’éloigne, elle revient me chercher. Tant qu’elle veut l’eau sur ses mains, elle viendra me chercher. Je pars, elle vient me chercher. Et ça recommence, ça recommence. Jusqu’à ce que j’y mette fin en refusant de la suivre. En me dégageant de sa main qui revient m’entraîner vers ce lavabo. Parfois, je suis à côté d’elle, elle semble ne pas me voir. A ce moment là, elle n’a pas besoin de moi. Moi je la vois et je vais la chercher, elle s’éloigne. C’est elle qui décide. Si je la prends par le bras, elle se dégage aussitôt sans même jeter un regard dans ma direction. Elle a déjà filé. Sauvage, spontanée.

Souvent, on lui impose quelque chose, il le faut bien. Lui faire mettre son manteau, dehors il fait froid, mettre ses chaussures, on ne sort pas pieds nus, se brosser les dents, elle n’aime pas ça. Ma main posée sur la sienne, je lui montre le geste. C’est une intrusion cet objet dans sa bouche. Alors elle crie. Un cri si profond et qui semble venir de si loin. Un cri qui voudrait traverser la frontière du langage pour se faire comprendre. Un cri intense. Interpellant pour certains, dérangeant pour d’autres, rappelant à ces derniers que ça pourrait être eux. Ou leur enfant. Les renvoyant à leur nature même d’êtres humains.

Si je ne m’en occupe pas, elle reste seule dans le jardin. Elle fait quelques pas, s’arrête dans un mouvement, dans cette posture si unique, qui n’appartient qu’à elle. Légère. Figée. Une figure de danse. Parfois, elle s’énerve. Elle n’aime pas qu’on lui fasse prendre ces comprimés lors de chaque repas. Les repas sont difficiles. Elle crie, tape, griffe, mord.

Mais que se passe-t-il derrière ce regard bleu ? Je ne sais pas. Un vaste monde de sensations que je ne connais pas. Je veux faire une partie du chemin pour la rejoindre. Un jour, je vais vers elle et j’imite ses gestes. Elle se tord les bras d’une manière particulière, je fais la même chose, je me rapproche d’elle. Je suis très proche et je l’empêche de filer. Elle voudrait s’éloigner mais je la rattrape. Je ne parle pas. Je l’imite. Je reproduis ses gestes. Ses sons. Et puis elle comprend. Un sourire illumine son visage. Elle s’accroche à moi d’une manière atypique, avec ses deux bras, et puis ça y est, déjà elle a filé.

Si je ne fais pas le chemin vers elle, elle ne le fera pas. C’est normal. Elle est autiste. Ce jour là, un sourire aussi a illuminé mon visage je crois.

(cc) Mark Auer

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