Article sĂ©lectionnĂ© par Mimi lors de sa semaine de rĂ©daction en chefÂ
Inévitablement ce besoin de mort était plus fort que tout.
Je n’ai pas mis assez de conviction dans cette œuvre que je considère et que je considérerais toujours comme ratée. Pas assez de couleurs, de segments, de passions intenses…
J’avais réussi malgré tout à désamorcer la bombe, coupant nette cette inspiration soudaine. En réalité elle avait été veine, inutile presque. Les couleurs étaient devenues fades, les tons pâles, tristes…
J’avais perdu cette fougue des premiers jours, ou les rouges les plus luisants s’entrelaçaient gracieusement avec les noirs les plus profonds, ou les blessures superficielles, géométriques, mêmes, prenaient un sens inévitable à mes yeux. J’avais ressenti un réel besoin de commencer quelque chose de concret.
De peindre noir sur blanc ce chaos grandissant, ce bordel incessant qui s’était accumulé dans ma tête. Je devais assouvir ces pulsions meurtrières insatiables. Colère grandissante que j’avais réfrénée jusqu’alors : Il était devenu La Toile. Il fallait que je contrôle ce monstrueux tableau.
Il était la seule chose sur laquelle j’avais un véritable pouvoir. Et lorsque j’entaillais, découpais, arrachais même des morceaux de ce corps indépendant, j’éprouvais une sensation de jouissance extrême. Il devenait l’œuvre, le support indispensable à cette fresque unique que je m’efforçais de compléter chaque jour avec la même conviction : la mort viendrait bientôt, aussi suffisait-il de terminer la toile…
Lorsque j’avais débuté, je n’avais pu m’empêcher de marteler comme un fou cette page vierge. Faisant ruisseler les rouges et les noirs avec violence. Gouttes, tâches, traits, giclés, explosions de textures picturales exaltantes qui m’avaient considérablement mis en transe avant l’apothéose finale : les lames avaient glissé sur son corps comme de l’eau, déversant sur le carrelage immaculé une mare vermeille dans laquelle je m’étais littéralement jetée. Colorant mon visage de cette teinte miraculeuse, j’avais par la suite ouvert d’anciennes cicatrices pour que nos sangs assombrissent cette œuvre bénite dans laquelle nous pourrions enfin fusionner.
Contre son gré j’avais accentué les traits de ce triste tableau par une haine et une jalousie indéfinie… J’avais frappé violemment sa tête contre le carrelage jusqu’à ce que son crâne prenne les formes anguleuses souhaitées ; que la texture de son visage boursoufflé soit paradoxale à la matière même de son propre corps, corps labouré à la truelle et aux couteaux, résultat d’un champ de bataille sans nom…
Tableau monstrueusement exsangue que j’avais fini par ouvrir en deux dans l’hilarité la plus totale pour le bien fondé de notre amitié.
[Arracher ton cœur à pleines dents agrémentera l’éternelle satisfaction que j’éprouve à notre rupture fusionnelle].
posté le 19/02/2010 | 568 vues | 1 commentaire | tags: tableau toile peinture
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