Histoires

C’est fermé !…

…Cette phrase de 3 mots je l’ai si souvent entendue, si souvent dite, agacée, souriante, fatiguée, polie, détachée, irritée, impatiente, lassée. Parce que c’est l’heure de la pause, parce que c’est l’heure de fin de journée, parce qu’on a envie de partir au plus vite. Mon contrat arrive à terme et avec lui mes tribulations aussi – pour reprendre le titre du livre d’Anna Sam, qui nous raconte « Les tribulations d’une caissière » après l’avoir été pendant des années. Pour ma part, ça n’aura duré que quelques mois. Quelques mois derrière ce tapis roulant à adresser subrepticement des clins d’œil à mes collègues d’en face pour faire retomber la pression.

C’est fermé !…Personne n’envie cette place. Et puis on sait tous que « si tu ne travailles pas bien à l’école, tu finiras caissière ! » L’image n’est pas noble. Osons le dire, plus ou moins consciemment caissière rime avec bête. Parfois l’emploi peut donner lieu à des remarques bienveillantes de la part du client qui nous demande si on a un bac + 5 de caissière. Sans commentaire. Le client a parfois un sens de l’humour désopilant. Et dans ces cas-là, on se découvre une violence intérieure sauvage que l’on ne soupçonnait pas. Facile et simpliste dirons nous de ce travail. Et pourtant… La vie d’une caissière n’est pas si simple. L’idéal pour faire ce travail, c’est être jeune, en bonne santé – en cas de cystite, rester chez soi -, célibataire sans enfants et étudiante, ce qui aide à être souriante parce qu’on sait que bientôt on partira. Caissière, c’est entre 4h et 10h30 de travail par jour. Horaires coupés et très variables qui changent chaque semaine. Impossible de prévoir quoi que ce soit à l’avance.

La journée commence. Rapide passage au vestiaire. Pointage. La caissière récupère sa caisse à la caisse centrale, se dirige à la caisse attribuée pour la journée, place son caisson, à peine le temps de régler sa chaise, d’ouvrir les rouleaux de monnaie. Bouton vert. Premier client. C’est parti. Un échantillon de la société va défiler sous nos yeux jusqu’au soir.

Portraits : Les personnes âgées et leur rogne devant la caissière qui va « bien vite »,  puis celles désolées d’encombrer le client suivant avec tous les paquets. Désolées de ne pas entendre le prix annoncé par la caissière. Désolées encore de ne pas arriver à lire sur l’écran. Désolées de ne plus pouvoir suivre cette vitesse trop rapide imposée par la société d’aujourd’hui.

Puis la jeune mère qui vient avec son fils aux cheveux mal coupés et qui achète un paquet de gâteaux premier prix. Un peu plus tard, il y a les enfants qui tire sur le fil de la machine à carte et les parents qui répètent inlassablement « arrêêêêête » sans réelle conviction. Il me vient généralement une profonde envie de les convaincre moi… Vers midi, il y a les bien sapés qui mangent sur le pouce. Cravate, chemises repassées, sourire email diamant. Et le gérant du magasin qui arrive contrarié et pose un pack vide de yop à la fraise sur le tapis roulant à côté de leurs marchandises. Pas de chance pour eux. J’apprendrais plus tard qu’ils avaient bu un pack directement dans le rayon en « oubliant » d’amener l’emballage vide en caisse.

La mère de famille qui ouvre son portefeuille et dit que… ben… qu’elle n’a pas de moyen de paiement. Ah ?… Ben mettez mon ticket en attente… Là on espère juste qu’elle revienne sinon on n’a plus qu’à fermer sa caisse et courir remettre en rayon ses 40 euros d’achat. Non, les supermarchés n’ont pas tous une équipe magique en rollers pour le rangement et oui les caissières n’aiment pas ranger les marchandises des clients qui viennent faire leurs courses sans moyen de paiement.

Avant que la mère de famille reparte chercher de l’argent, on lui demande poliment impose fermement de ranger ses affaires dans des sacs et de les mettre sur le côté. Parce qu’elle était prête à partir en nous laissant tout en plan tranquillement. Et dix personnes attendent derrière… Il y a la femme brushée et maquillée qui reste plantée au-dessus du clavier et qui observe chacun de nos gestes, de la gauche vers la droite, scan, biiiiip, de la gauche vers la droite, scan, biiiip, une bonne trentaine de fois, en vérifiant chaque prix qui s’affiche. Insupportable.

Insupportable aussi celui qui, accoudé au-dessus de nous, nous fixe sans aucune pudeur pendant qu’on scanne tous ses articles. Et ensuite, le quarantenaire qui nous laisse perplexe en nous demandant si on a bien vu le nombre de bouteilles d’eau sur le tapis. Vers 17h, c’est l’entrée des collégiens qui sortent de cours, à 5 ou 6 pour un paquet de bonbons, plus bruyants que n’importe qui d’autres, les hormones sûrement. L’enfant fatigué qui hurle dans les bras du papa dépassé. La jeune fille qui ne veut pas qu’on lui rende les centimes de monnaie et nous les laisse négligemment, un peu comme si ça l’embarrassait ces petites pièces sans valeur. Le SDF qui nous paye un pack de bières en centimes suivi de la femme qui nous brandit son relevé bancaire sous le nez alors que son paiement par carte est refusé « mais enfin regardez j’ai 15 000 euros sur le compte !! »

Et puis les types de 20 ans qui nous insultent presque lorsqu’on se trompe dans le rendu de monnaie. Chaque jour, les habitués, un peu comme dans un vieux café. Le type touchant qui achète une bouteille de whisky tous les deux jours, l’autre qui fait les courses familiales, caddie rempli, une fois par mois, et qui choisit les marques stratégiquement les moins chers et les retraités qui font leur promenade quotidienne au magasin. Il y aussi les gens tout sages comme des élèves, ceux-là nous plongerait presque la tête dans leur sac pour qu’on vérifie bien qu’il n’y a pas de marchandises à l’intérieur. Et en fin de journée, il y a parfois la jeune femme active qui arrive à l’heure de fermeture et qui nous présente ses excuses à la caisse, d’arriver si tard… sourire. Merci. En cours de journée, parfois, des « bon courage » sincères. A l’approche de Noël un dimanche matin, un grand-père me glisse quelques pièces au creux de la main « Prenez-les ! J’ai travaillé aussi, je sais ce que c’est. » Sourire encore.

Il y a les machos, les pressés, les stressés, les voleurs, les riches, les salauds, les élégantes en tailleur, les sans-gênes, les poudrés, les méprisants, les discrets, les hystériques, les égoïstes, les antipathiques, les gentils aussi. On devrait se souvenir seulement de ceux-là. Mais on n’y arrive pas. On se souvient aussi de tous les autres. Quand on ne supporte plus tout ça, on peut toujours observer et s’amuser à faire des statistiques sur les comportements des uns et des autres. Et se dire qu’en fait, on fait une analyse sociologique. Dans quelques jours, le soir de Noël, je quitte la caisse. J’appuierai sur le bouton rouge comme tous les soirs. Et comme tous les soirs, je compterai ma caisse. Je rejoindrai la sortie, soulagée. En longeant les caisses vides dans la pénombre, je verrai les fantômes de tous ces visages croisés… Enfin.

(cc) Stathis_1980

3 Responses to “C’est fermé !…”

  • Avatar de teo
    teo

    Les caissières bénéficient en effet de peu de considération, malgré leur travail harassant et les horaires coupés (totalement débiles puisqu’il est impossible dans ce cas de prévoir quoi que ce soit comme activité). Pourtant, elles font un travail utile. Sans elles, les hypermarchés ne fonctionneraient pas.

    Il est vrai que quelques hypermarchés ont essayé de se passer de caissières en demandant aux clients de scanner eux-mêmes les articles, mais cela n’a pas remporté de grand succès (en Belgique en tout cas).

    Moralité : si un travail existe, c’est qu’il a son utilité. Il serait donc vain de sous-estimer la fonction et encore moins de mépriser la personne qui remplit la fonction ou de se montrer agressif.

    En tous les cas, toi au moins te montreras aimable et fera preuve de gentillesse et de patience envers les caissières. Ce n’est bien souvent qu’après avoir soi-même effectué un travail qu’on découvre les côtés moins reluisants et qu’en réaction on apprécie réellement la gentillesse et la patience dont l’autre fait preuve.

  • Voilà un portrait de la société bien brossé.
    J’imagine que ce n’est pas drôle tous les jours.
    En tout cas, bravo pour ce texte.

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