Aujourd’hui j’ai croisé une vieille dame dans la rue. Elle était grande et très maigre, les os du visage proéminents, le teint pâle, les yeux cachés au fond des orbites, les cheveux blancs… Elle marchait doucement dans la rue, en se tenant aux murs, ses jambes trop maigres étaient évidemment trop fatiguées pour la porter…Alors je me suis proposée pour l’aider… Elle m’a dit qu’elle voulait bien. Je lui ai donné mon bras et nous voilà toutes les deux ainsi liées en train de marcher doucement dans la rue… j’essaie d’adapter mes pas aux siens…
Ce n’est pas facile car elle fait vraiment de tout petit pas… Des pas de fourmi par rapport aux grandes enjambées que je fais d’habitude dans la rue. Mais ça ne me dérange pas, j’essaie de bien faire. Je ne sais pas où elle va ni pour combien de temps elle veut que je l’aide… Juste à traverser la rue ? ou bien plus loin ? Le pire c’est qu’elle n’est pas contente : elle n’arrête pas de m’engueuler d’une voix rauque. « Vous me tenez pas bien ! »« Pas comme ça ! »« Mais enfin tenez-moi ! »Alors, je rigole… que faire ? C’est vrai, quand on aide quelqu’un on s’attend en général à des remerciements… « Qu’est-ce que vous rigolez, là ? » Alors je me tais.
Sa voix est rancunière. Méchante. Et très puissante pour quelqu’un qui paraît pourtant tellement faible qu’un souffle de vent suffirait pour l’emporter comme une feuille. Nous continuons notre rampement silencieux le long de la rue. Je regarde les vitrines et je me comporte comme si j’étais sa canne. Une chose à laquelle elle pouvait s’accrocher, pas quelqu’un. Quelques minutes plus tard, j’ai le malheur de lui demander si tout allait bien. « Mais bien sûr que si, si ça n’allait pas je vous le dirais ! »
Elle s’énerve : « Vous posez de ces questions, vous, mais vous êtes vraiment…. » Stupide… voilà le mot, je me sens vraiment stupide… Pourquoi est-ce que je lui ai parlé ? Ça allait bien quand elle me prenait pour sa canne ! On est presque arrivé maintenant… Pendant un moment j’ai eu peur qu’elle n’aille pas au numéro 55, au bout de la rue, comme elle me l’avait dit… J’ai eu peur de me retrouver accrochée à son bras à jamais… Mais nous voilà arrivées… Après quelques autres remarques judicieuses sur ma manière de la tenir, la voilà dans l’ascenseur… A la fin elle me dit quand même merci.
Je suis sortie dans la rue, j’ai recommencé à marcher normalement, je suis arrivée au pont en face de chez moi et là, soudainement, les larmes se sont mises à couler à flots… Pas parce qu’elle n’a pas arrêté de me critiquer tout le long et qu’elle ne semblait pas contente de mon aide, alors qu’elle en avait besoin… En fait, peut-être je la comprends : je pouvais l’aider mais je ne pouvais pas lui donner de ma jeunesse… Je ne pouvais pas lui enlever le poids des années, ni les douleurs, ni les joies, qu’elle a dû vivre pendant sa longue vie mais qui, à présent, ne lui servent plus à rien…
Le poids des souvenirs, un poids en plus à porter alors qu’on n’a plus la force, celui-là je ne pouvais pas le porter pour elle… Alors, si ça lui a fait du bien de mal me parler, tant mieux. Alors me voilà : dans la lumière douce du soleil, assise en bord de la rivière, je pleurs des larmes chaudes, je me sens coupable mais je ne sais pas pourquoi…
La peur ? Les remords ? Ses paroles ? Certainement un peu de tout… La peur qu’un jour je serais vieille et faible, sans plus aucun pouvoir à changer quoi que ce soit, tout en ayant des remords pour n’avoir rien fait de mes rêves de jeunesse, pour avoir vécu une vie anonyme. Et que ce jour là peut-être que personne ne s’arrêtera dans la rue pour moi…
(cc) dhammza
posté le 29/10/2009 | 1063 vues | 7 commentaires | tags: vieillesse société vie Quotidien | 3 ont aimé
Il y a quelques semaines, j’ai été chamboulé par une vieille dame qui était bloquée devant un trottoir trop haut, jusqu’à ce que je vienne l’aider. Si personne n’était passé, ou ne lui avait prêté attention, elle aurait bien pu rester bloquée pendant des heures… sauf qu’elle n’aurait surement pas pu rester debout si longtemps.
Pour la première fois de ma vie, j’ai été angoissé par ma propre vieillesse.
en fait en relisant c’est poignant et triste a la fois de voir que malgre le besoin, l’aigreur prend le dessus. On realise alors , d’une maniere plus generale, que bien souvent la haine est un signe de desespoir, une sorte d’appel a l’aide. On se sent impuissant et on en veut meme a ceux qui veulent nous aider meme de bon coeur…
perso j’aurais probablement eu le me genre de reaction que Chiquita
Bonjour Chiquita,
Je viens tout juste de passer mon diplôme universitaire en section APA (Activités Physiques Adaptées aux Seniors et personnes âgées).
Dans ce cadre, nous avons appris à décoder les comportements de ceux-ci afin de mieux les considèrer et les appréhender.
Le comportement décrit dans ton récit est souvent dû au fait que la personne est insatisfaite de sa vie passée et se sent alors incapable de s’investir dans l’action au présent. Elle se remplie alors de remords et frustrations sans jamais envisager un avenir positif.
De plus le taux de dépression chez les”vieilles personnes” est remarquablement élevé mais personne n’en parle jamais. On préfère nettement penser qu’ils sont tout simplement aigris voir même mauvais.
C’est dans ce cadre que nous leur proposons des activités accessibles à tous, pour créer une dynamique positive qui leur permet: d’exister, de s’inscrire dans un projet de groupe, de rencontrer de nouvelles personnes et surtout de s’aèrer.
En quelque sorte d’envisager un avenir valorisant donnant estime de soi et un appétit de vivre constant, ainsi en combattant l’isolement, la sédentarité et le sentiment d’inulité sociale elles s’extirpent petit pas par petit pas de leur noirceur.
Je m’estime bien chanceuse d’avoir acquis de plus amples connaissances sur ce stade de l’être humain, car je peux dès aujourd’hui oeuvrer en sorte que les années sont à vivre dans l’esprit de saveur de “l’ici et maintenant”, évitant ainsi regrets étant capable de garder un lien social et d’être authentique et surtout positive quelque soit mon aĝe.
Je finirais simplement par te dire que selon moi, cette dame a du être très touchée par ton aide, mais étant coupée du monde depuis fort longtemps; elle n’a su comment agir ni quoi dire. Laissant place à la maladresse en signe de confusion et désaroi.
Ton coeur s’est mis à trembler car il a senti ce mur qu’elle construit entre elle et le monde extérieur. Qui sait peut-être lui as-tu redonner goût à communiquer avec le monde extérieur?
@ Waso: J’espère bien que cela lui a fait du bien car je me suis simplement sentie triste pour elle… tellement triste!
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