C’est la conclusion que je tire, quand je me regarde dans la glace, tentant de garder un Ă©quilibre, ou un semblant d’Ă©quilibre, jambes tendues jusqu’aux orteils, mon bourreau appuyant sur mes hanches en m’exhortant Ă plus d’efforts.
Qu’est-ce qu’une danseuse cherche chez sa prof ? Le flow, le move, la folie ? Non. La rigueur.
Oui je sais, on imagine de suite les ballerines roses rĂ©glementaires, le justaucorps, le collant… Et la vieille prof Ă canne, lèvres serrĂ©es, un chignon gris argent surplombant le visage sec, rides travaillĂ©es Ă la force de l’immobilitĂ©. ClichĂ©.
Mais non, moi je vais danser pieds nus en jogging trouĂ©… Il n’en reste pas moins que je recherche la douleur. Je veux mordre la poussière, avoir des bleus sur le corps, les orteils entorsĂ©s, un dos raide et meurtri, les jambes Ă©tirĂ©es jusqu’Ă ce que les ligaments chialent leur mère.
Je pense à ça et me pose des questions sur ma santĂ© mentale. Qu’est-ce qui nous pousse Ă aller dans un studio de danse oĂą règne le silence quasi religieux malgrĂ© les boums boums des baffles qui dĂ©gueulent encore et encore ?
Parce qu’on se fait dĂ©truire par une hystĂ©rique Ă micro qui court et hurle Ă s’en dĂ©coller la plèvre parce qu’on est pas sur les comptes… Par contre il faudra la fermer sur le fait que dans notre esprit un “aller retour” sur toute la scène ne se compte pas comme 4 traversĂ©es…. Alors forcĂ©ment. Mais nous aurions tort ! Incapables que nous sommes ! MĂŞme pas fichues d’enchaĂ®ner la variation correctement ! On se tait ! Les danseuses sont le silence de la musique.
Oui on se taira… Parce que Dieu a parlĂ©. Et ça ne manque pas, invariablement, prof de danse rime avec “sadique, tyrannique, satanique“. Et Ă©lève rime avec “en quĂŞte  de branlĂ©es verbales, humiliations en tout genre, dĂ©sossement Ă orgasme“.
On râle, on pleure, et l’annĂ©e d’après, on repart toutes signer pieusement chez l’hystĂ©rique hurlante, comme si la danse Ă©tait le raccourci vers la souffrance ultime que notre Moi profond rĂ©clame.
Comme si la douleur du maintien, le travail au corps apportaient la rigueur qui nous manque tous les jours. Comme si la peur au ventre du regard de la professionnelle était le moteur.
D’aussi loin que je me souvienne, je serrais les dents lorsque la prof de classique montait sur l’intĂ©rieur de mes genoux Ă©cartĂ©s pour “m’ouvrir un peu plus“. Je serre toujours les dents quand la prof de jazz appuie sur mon dos pour que mon buste touche le sol jambes Ă©cartĂ©es, toujours pointes tendues, plantes voĂ»taires explosĂ©es de crampes. Je souris en massant mes membres endoloris, j’exhibe mes bleus devant la glace, un sourire inquiĂ©tant sur mes lèvres, tĂ©moins irrĂ©vocables de mon travail vers la perfection du geste.
Je cherche quoi ? La technique, la rigueur, le geste parfaitement maĂ®trisĂ©, la puretĂ©, la fluiditĂ© d’un mouvement que l’on croit simple alors que tout les muscles sont en activitĂ©, que le mental est concentrĂ© vers la puissance de l’impulsion, sur le placement des hanches qui fait la diffĂ©rence dans un relevĂ©. Le moindre millimètre du corps est soumis Ă la volontĂ© de la pensĂ©e.
On cherche encore et encore la progression, on n’en a jamais assez… Je n’en ai jamais assez. La danse c’est la vie : c’est beau, fluide, rapide, lent, joyeux, triste, et très douloureux. On tombe, on se relève, toujours. Si tu es une victime, une faible, t’es foutue.
Je suis une masochiste. J’aime souffrir. J’aime avoir mal. Parce que j’ai bien travaillĂ©. Elle me crie dessus ? Elle s’intĂ©resse Ă moi. On est toutes pareilles… atteinte du syndrome du sadomasochisme consentant.
La quĂŞte de la perfection est souvent une illusion perdue, dans la danse ou dans la vie. Je finirais sur ces mots qui me marquent profondĂ©ment : ” Ne crains pas d’imiter les vertus des autres, de toute façon tu n’en seras jamais une copie : tu as une âme qui t’est propre, mĂŞme s’il n’y a qu’une seule technique” ; Irina Tikhomirnova, professeur Ă l’Ă©cole de perfectionnement du théâtre BolchoĂŻ.
NB : Je tiens Ă vous prĂ©ciser que j’ai (enfin ?) trouvĂ© la prof de danse parfaite : elle ne crie pas, elle est valorisante, elle est exigeante mais positive, corrige tout le monde sans avoir de victime/semaine… Finalement ça fait du bien la souffrance du corps sans l’humiliation psychologique… Une vraie prof quoi !
(cc) PostcardsFromHome
posté le 10/10/2009 | 1886 vues | 15 commentaires | tags: rigueur sadomasochisme apprentissage danse sport art Ego trip | 2 ont aimé
c’est vrai…tu sais peu importe le niveau, il faut danser par plaisir…Ă n’importe quel âge on peut commencer, tu progresses forcĂ©ment, mais ça prend Ă©nomĂ©ment de temps, ça dĂ©veloppe la concentration, la connaissance de son corps, tu apprends Ă l’aimer, Ă le façonner…peu importe le niveau je crois, c’est ce que j’aime dans la danse, c’est une discipline de l’ombre, de tous les jours.
Tu sais, j’ai fait 20 ans de danse. J’ai commencĂ© Ă l’âge de 3 ans pour corriger mon retard moteur (comme j’ai commencĂ© le solfège Ă 4 ans pour corriger mon retard sur la parole…). Le problème avec moi est que faire de la danse a consistĂ© Ă nier mon corps. Oui, nier mon corps. Je n’Ă©tais que vibration avec la musique, je n’Ă©tais qu’une âme…
10 ans de classique, 10 ans de modern jazz, un stage de folie chez Rosella Hightower Ă Cannes…. Des galas de fin d’annĂ©e avec Maman en larmes derrière ses lunettes de soleil au premier rang, disant Ă ses voisins : c’est ma fille!! Un french cancan d’enthologie avec une crise d’asthme pendant les 5,10 minutes et le public qui demande un bis…. J’y suis retournĂ©e.
Depuis ça me manque, cruellement. Pas trouvĂ© de cours le soir près de mon job ou de chez moi. Alors je me console tous ans avec une petite chorĂ© Ă la fĂŞte de fin d’annĂ©e du bureau, mais ce n’est pas assez. Elle est oĂą ta prof?
@storia: ça me libère le corps, je le travaille, je l’entretient, je lui fait mal mais je le sens^^…après tout dĂ©pend, il faut vraiment aimer…moi je suis une danseuse moyenne, lamba, mais je trouve cet art/sport tellement vivant, on sort toutes les choses en trop après une journĂ©e de travail, d’Ă©nervement, la tristesse s’envole, l’Ă©motion le trop plein sort…
@coppelia: ça me manquerait aussi, si je pouvais, je danserais tous les soirs, le contemporain est super intĂ©ressant pour le rapport au corps, Ă l’Ă©nergie….elle est Ă pau, je t’envoie le lien par mp, il y a un stage avec cathy bisson pendant les vacs!
la danse c’est addictif en effet!
merci pour vos coms les filles!
Je suis devenue ainsi accro Ă la batucada dont je fais partie. J’ai presque fait une dĂ©pression lundi soir (pas de rĂ©pĂ©tition *ouin*). En effet, pour marquer le rythme, tu es obligĂ© de danser en jouant de ton instrument… Je n’ai rien vu d’aussi complet pour l’instant.
et bien moi, je voulais faire de la danse, sans trop souffrir justement du cotĂ© tiens-toi droite-rentre ton ventre-le maintient-la cambrure etc… du coup je fais du tip-tap (claquettes) depuis 2008, c’est surtout une question de rythme… c’est un amusement, un dĂ©fouloir, une contrainte aussi parfois après une journĂ©e de travail, mais sans la duretĂ© de la prof pète-sec! je recommande cette discipline! quel que soit le niveau (pas besoin d’avoir jamais fait de danse, meme si ça aide bien sur), l’age et la corpulence…
les claquettes, ça m’a toujours intriguĂ©e…peut-ĂŞtre juste le bruit….j’aime beaucoup regarder…
Batucada je connais pas…Par contre j’ai un copain prof de capoeira, et ça c’est un truc de fou!
la capoeira est avant tout un art martial, les esclaves n’ayant pas le droit de se battre ont cree ca mais c’est effectivement tres artistique
@ mely: j’aime beaucoup cet article, j’adore la danse, mais je ne trouve pas le courage d’y retourner…le titre est parfait, c’est de la souffrance qui fait du bien. Faut que je retrouve ma motivation lĂ , tu me redonnes envie en tout cas, merci mely ;)
Je me retrouve tellement dans ce que tu dis que j’ai l’impression d’avoir Ă©crit ton article …
^^ merci Champomy! je ne crois pas m’ĂŞtre trompĂ©e en faisant ma socio du weekend…on doit avoir ce trait de caractère en commun pour aimer souffrir
j’ai Ă©tĂ© mal orientĂ©e par le titre… cet article est très beau.
Oui très bien Ă©crit… du mely !!!!!! La discipline, la recherche de la perfection… ça me rappele quelque chose : on ne cherche pas tous ça quelque part ? On en rĂŞvent tous au moins…
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bah t’as trouve un passion car c’est vrai que ca demande le depassement de soi a chaque instant( en fin a ce que j’ai entendu dire car la danse et moi ca fait deux^^)