“On ne naĂ®t pas femme, on le devient.” Combien de fois n’ai-je pas tempĂŞtĂ©, maudit ces incultes de tous bords, insultĂ© mes magazines et Ă©talĂ© mon rĂ©pertoire de noms d’oiseaux Ă la lecture des nombreux mĂ©semploi de cette citation de de Beauvoir.
Simone de Beauvoir, philosophe fĂ©ministe française, a Ă©crit un essai fleuve “le Deuxième Sexe”. Elle s’y Ă©chine Ă prouver que la femme est l’Ă©gale de l’homme et que toutes les diffĂ©rences, faiblesses et infĂ©rioritĂ©s sont imputables uniquement Ă l’Ă©ducation et Ă l’influence de la sociĂ©tĂ©. Je schĂ©matise, mais l’idĂ©e y est. Elle dĂ©nonce dans son bouquin les grandes idĂ©es romantiques d’Ă©ternel fĂ©minin et autres fantasmes poussiĂ©reux qui, sous couvert de respect et d’admiration, cantonnent la femme dans un rĂ´le bien dĂ©fini et bien prĂ©cis, dont elle ne peut surtout pas dĂ©passer, pas plus que de son chemisier taille 36.
Vous comprendrez donc aisĂ©ment que tomber de bon matin, au dĂ©tour d’un magazine Ă©garĂ©, sur cette citation bien connue, Ă©crite en rose en manchette d’un article sur le maquillage me fait recracher mes tartines par le mauvais trou. Quand Simone Ă©crivait que la condition de femme n’est pas innĂ©e, elle ne voulait vraiment pas dire que la fĂ©minitĂ© Ă©tait quelque chose qui se travaillait et pouvait se recevoir en cadeau-bonus avec un mascara gemey-maybelline. Vraiment pas, non. Elle ne voulait pas non plus parler d’une espèce d’aura qui tombe un beau jour sur les filles qui se sont bien entraĂ®nĂ©es Ă battre des cils gracieusement, et qui, tout d’un coup, deviennent des Femmes. La majuscule l’aurait Ă©nervĂ©e, d’ailleurs, Simone.
Et pourtant, aujourd’hui est un grand jour pour moi : je me suis achetĂ©e mes premières chaussures Ă talons. Mes premières vraies chaussures Ă talons : celles qui me rendent vraiment plus grande (ce qui fait vraiment très grande, j’en ai dĂ©jĂ parlĂ©), que je peux mettre avec un jeans comme avec une jupe, et surtout, surtout, celles qui font clac-clac par terre, quand je marche.
Et aujourd’hui, en me regardant dans mon miroir, en considĂ©rant ma silhouette, et en entendant le bruit de mes pas rĂ©sonner dans un couloir, j’ai pensĂ© que pour la première fois de ma vie, je n’aurais pas une abominable impression d’imposture en rĂ©pondant “oui ?” quand on m’appelle madame.
D’abord j’ai pensĂ© : “Pardon Simone !”, tĂ©tanisĂ©e Ă l’idĂ©e de me sentir femme (je n’Ă©tais mĂŞme pas sĂ»re de ne pas mettre de majuscule) sous l’effet fulgurant de chaussures Ă talons. Et puis assez vite après, je me suis rendu compte que non, je ne trahissais pas Simone.
Aujourd’hui est un grand jour, parce que j’ai enfin trouvĂ© des chaussures Ă talons qui me plaisent. Et aujourd’hui est un grand jour, parce que je peux enfin me sentir moi-mĂŞme dans n’importe quelle tenue qui me plait, et plus seulement en jeans-converse.
Aujourd’hui est un grand jour, parce que je me vois comme une femme, dans le sens de sexuĂ©, objet de dĂ©sir. Le processus Ă©tait certes entamĂ© depuis longtemps et je ne suis pas fille Ă m’Ă©touffer de complexes : chercher Ă plaire n’est certainement pas s’avilir, et renier son corps ne fait s’Ă©lever personne.
Aujourd’hui est un grand jour, parce que c’est aux adultes, qu’on donne du madame. Pas Peter Pan pour un sou, j’ai toujours vu l’âge adulte comme une sorte de vaste terrain Ă bâtir. Les adultes, on les respecte, ils entreprennent, ils construisent. L’âge adulte est l’âge de la responsabilitĂ©, et donc de la pleine libertĂ© d’agir, en pleine conscience des consĂ©quences. C’est quelque chose que j’ai toujours voulu.
Et si j’Ă©cris tout ça aujourd’hui, c’est probablement en partie grâce au Deuxième Sexe, au chaud dans mon sac.
Alors je crois que je peux dire :
“Merci, Simone.”
posté le 27/09/2009 | 1927 vues | 13 commentaires | tags: deuxième sexe simone de beauvoir féminité femme sexe | 5 ont aimé
Vive Simone (et vive ma pince à épiler et mes vernis à dégainer dans le RER).
“chercher Ă plaire n’est certainement pas s’avilir, et renier son corps ne fait s’élever personne” : bien dit, très bien mĂŞme.
Simone : grande dame et belle âme.
On en fait jamais trop pour Simone !
Il y a un bouquin de Kundera qui parle de ça, de l’oubli complet de l’oeuvre et de la personnalitĂ© d’un auteur, pour n’en retirer qu’une phrase, une image qui restera, totalement sortie de son contexte, dĂ©nuĂ©e de tout son sens original, gravĂ©e en Ă©pitaphe par des descendants pas très Ă©veillĂ©s. Kundera appelle ça le kitsch : « Qu’est-il restĂ© de Bethoven ? Un homme morose Ă l’invraisemblable crinière, qui prononce d’une voix sombre « Ess muss sein ! » »
De de Beauvoir, il reste une phrase en rose en manchette de magazines fĂ©minins, et je trouve ça d’autant plus dommage que son travail peut encore rĂ©ellement apporter quelque chose.
Bien vu, bien rĂ©digĂ© et bonne remise dans le contexte de la fameuse phrase. En revanche, mĂŞme si c’est pas moi qui vais m’en plaindre, je trouve Ă©trange de voir des fesses en illustration de cet article :)
Couille bleue > Ce sont les fesses de de Beauvoir, justement :D Prise en photo par son amant.
Elle avait Ă©tĂ© utilisĂ©e en couverture d’un Nouvel Obs spĂ©ciale de Beauvoir, et cela avait fait polĂ©mique… aussi parce que la photo avait Ă©tĂ© retouchĂ©e.
Personnellement je trouve son utilisation tout Ă fait appropriĂ©e quand on parle du fĂ©minisme de de Beauvoir, histoire de montrer que non, le fĂ©minisme, ce n’est pas renier son corps…
Je me disais bien que ce n’Ă©tait pas n’importe quelle paire de fesses.
Comme si elles faisaient partie de l’inconscient collectif. L’image est forte.
C’est merveilleusement dit, SuperSalome.
C’est aussi peut-ĂŞtre la preuve que les magasines fĂ©minins ont un dossier “phrases types” quelque part dans un ordinateur et qu’ils en prennent une au hasard pour la page “make up de la semaine”.
Ce serait bien la seule excuse.
bien sĂ»r qu’on peut ĂŞtre fĂ©ministe et prendre soin de soi, la sĂ©duction n’est pas la soumission, il n’est jamais trop tard pour s’en rendre compte…
par contre, imaginer que la féminité se concentre dans les talons aiguilles, ça me gêne.
oui, c’est joli, mais on n’est pas obligĂ©e de se conformer Ă une image fantasmĂ©e celle qui correspond Ă l’Ă©ternel fĂ©minin justement portĂ©e aux gĂ©monies par Simone, pour se sentir enfin femme.
Les talons c’est plutĂ´t un prĂ©texte Ă l’article…
Bien sĂ»r qu’on a pas besoin de talons pour se sentir femme. Pour ma part c’est un truc que pour diverses raisons je m’interdisais, donc c’est le genre de choses dont on doit passer outre, je crois.
C’est une photographie de mes pensĂ©es Ă un moment donnĂ© : la sensation que j’ai en me regardant dans un miroir, en rĂ©flĂ©chissant sur ce que je suis. Sans conformation Ă quelque image que ce soit, sans chercher Ă rentrer dans un modèle. Je ne me sens ni femme ni adulte parce que je porte des talons, simplement, le fait d’entendre que le bruit de mes pas est le mĂŞme que celui de ma mère induit une rĂ©flexion sur ma position.
Pour moi c’est plutĂ´t une libĂ©ration qu’autre chose, et plutĂ´t la sortie d’un modèle que l’adoption d’une image.
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Arf. J’en fais trop.