Il sont quatre et leurs mouvements furtifs dans le renfoncement d’une entrĂ©e de boutique attirent mon attention. Ils se serrent les uns contre les autres, le regard dissimulĂ© par des capuches ; je distingue seulement la bouche de l’un d’eux, hilare, le rougeoiement de la cigarette d’un autre. Ils se penchent avec des mines de comploteurs, leurs tĂŞtes se heurtent. Entre leurs mains, ils tiennent des brassĂ©es de livres. Ils les comptent et les manipulent sans tendresse. OĂą les ont-ils trouvĂ©s ?
Je me dis que ce sont peut-ĂŞtre leurs livres de cours mais ce n’est guère plausible, car les volumes ont la taille de romans plutĂ´t que de manuels scolaires, des couvertures colorĂ©es qui se retirent et qui bientĂ´t planent au-dessus de leurs tĂŞtes.
Au mĂŞme moment, ils entreprennent d’ouvrir un livre, circonspects, presque mĂ©fiants ; celui qui souriait prend un air dĂ©goutĂ©, et tandis qu’ils les saisissent, le reste des livres mal calĂ© sous leurs bras tombe sans qu’aucun ne fasse mine de les ramasser. La poussière des travaux qui s’Ă©lève m’Ă©voque des paroles bibliques, je pouffe puis je cesse de pouffer, honteuse.
Après une seconde, celui qui souriait Ă©clate de rire et referme son roman, il se cogne contre les murs et se bat les cuisses, satisfait de rire. Un petit, dont les bourrelets ondulent sous le tee-shirt, rapproche une page de son visage jusqu’Ă la toucher du bout du nez. Entre ses mains l’ouvrage semble fragile, sa tranche plie et cède. Il fait très sombre de leur cĂ´tĂ© de la rue car les lampadaires tout neufs ne fonctionnent pas encore.
C’est alors que les choses dĂ©gĂ©nèrent. Le petit gros reçoit le roman de celui qui souriait sur le coin du menton. AussitĂ´t le dĂ©sir de vengeance supplante la curiositĂ© qui lui faisait cligner des yeux dans l’obscuritĂ©. Prenant appui sur une barrière des travaux, il bascule de l’autre cĂ´tĂ©, poursuivant l’autre pĂ©niblement. Son livre l’atteint Ă la nuque et il devient bientĂ´t aussi hilare que son comparse.
Et tandis que leurs deux collègues, indiffĂ©rents Ă la scène partagent une cigarette, surprenant les passants qui ne les dĂ©couvrent qu’au dernier moment, immobiles, silencieux dans leur renfoncement, ils continuent Ă se jeter ces pavĂ©s sans rĂ©volution…
(cc) der_makabere
posté le 14/09/2009 | 537 vues | aucun commentaire | tags: Château-Rouge pavés scène de rue rentrée littéraire livres | une personne a aimé
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