Je suis au Cambodge. Il est 1h30 du matin et j’attends mon taxi. Je l’attends devant Tuol Sleng, bâtiment qui n’est pas loin de ma Guest House.
Vous connaissez ce nom ? Il est moins renommé qu’Auschwitz mais son histoire est toute récente. C’est un ancien lycée, utilisé comme maison de torture. Je suis assise par terre, juste devant l’entrée. Je regarde le panneau d’entrée, éclairé par les néons. L’ensemble est tellement glauque, tellement triste. La peinture est fendillée, les barbelés courent sur les murs comme des ronces de fer. Rien n’a changé. Il y a à peine plus de trente ans, chaque matin, des hommes entraient par ce portillon. Ils venaient faire leur travail, leur travail de bourreaux. Ça me fait battre le cœur cette proximité.
Je sursaute. Un gros rat noir s’est avancé vers moi mais il est reparti en courant. Je me suis cachée derrière un pot de fleurs car quelques motos passent dans la rue. Je n’ai pas envie d’être vue par des motards cambodgiens à cette heure de la nuit.
Je pense à ce que j’aurai fait, moi, à la place de ces hommes. Prisonnière de ce système. Je pense à Duch, le maître d’œuvre de cette machine à broyer des hommes.
Je crois que j’aurai fermé mon cœur. Petite, je me souviens avoir pleuré toutes les larmes de mon corps en regardant mourir un petit oiseau. Plus tard, j’ai simplement déplacé le cadavre du pigeon écrasé avec une mine dégoûtée.
Peut-être est-ce pareil pour ces hommes. Ils ont durci leur cœur en se disant qu’ils devaient faire cela, qu’il n’avait pas le choix. Pire, que c’était permis, encouragé. Tous les interdits qui s’effondrent comme des châteaux de sable… Mais où sont allés ces gens ? De quel coté de la lune ? Ils ont quitté la terre des hommes pour errer dans un autre monde.
Mon taxi arrive. Je monte dans la voiture. Lovée dans les coussins je pense à cette phrase de David Chandler au tribunal jugeant les Khmers Rouges. Sans doute que ce n’est pas aussi simple mais je crois que c’est tout de même assez vrai.
“Pour trouver la source du mal mis en Ĺ“uvre chaque jour Ă S-21, nous ne devons finalement pas regarder plus loin que nous-mĂŞmes.”
(cc) timsamoff
posté le 31/08/2009 | 969 vues | 3 commentaires | tags: tuol sleng Cambodge témoignage histoire Ailleurs | une personne a aimé
La visite de tuol sleng reste un moment assez fort, surtout la galerie des portraits assez marquante.
Je dois avouer que je ne suis jamais rentrĂ©e. Je suis allĂ©e au tribunal mais je suis mal Ă l’aise avec cette manière dont les moto dops, les tuks tuks et mĂŞme mes amis cambodgiens, quand ils veulent me faire visiter la ville, me disent “Bon, et Tuol Sleng?”
Mais j’irai un jour.
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