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Leçons de musique du professeur Giovanna #1 : la réochestration, le sample et la reprise

J’ai décidé de reprendre de temps en temps ma vocation première de blogueuse : la musique. Quand j’ai commencé la Rocktaverne en 2005, mon but était de faire partager mon amour du rock et de la musique en général. Je me suis donc mise à décortiquer des œuvres.
Et puis est arrivé dans ma vie Jean-François Zygel et sa boîte à musique. Sa manière très didactique et ludique d’exposer les œuvres académiques a fait germer en moi quelques idées. Et notamment faire mes petites leçons de musique sur Ladies Room, si vous le voulez bien.

Leçons de musique du professeur Giovanna  #1 : la réochestration, le sample et la repriseMa première leçon de musique portera donc sur un sujet qui me tient à cœur. Nous nous sommes aperçus en effet au XXe siècle qu’une œuvre n’était jamais figée dans le temps, et qu’il était nécessaire de temps en temps de réactualiser ces œuvres pour leur donner une nouvelle saveur et au public le plaisir de les redécouvrir. Le XXe siècle a vu aussi la musique académique se partager la masse de l’auditorat avec la musique populaire, notamment à travers le rock à partir des années 1950.

J’aimerais donc vous parler de la malléabilité des œuvres au XXe et XXIe siècles, à travers trois optiques : la réorchestration, le sample et la reprise. Il nous arrive à l’heure actuelle de se dire en écoutant une chanson : Tiens, j’ai déjà entendu cette chanson quelque part, même si c’est la première écoute en tant que telle. Pour vous dire à quel point ces trois modes de réadaptation musicale importent aujourd’hui dans notre paysage culturel.

I – La réorchestration

La réorchestration est la plus ancienne forme de réadaptation musicale que nous connaissons. C’est en effet par ce biais que nous connaissons certaines œuvres classiques à l’heure actuelle. Il y a deux manières de réorchestrer une œuvre :

- En prendre juste un morceau, voire la phrase la plus marquante du thème, et le remodeler à l’envie avec d’autres instruments, d’autres rythmes, d’autres harmonies…

Exemple : Marc Lavoine, J’aurais voulu, réorchestration de Bedrich Smetana, La Moldau. Nous retrouvons l’harmonie de base, le thème dominant, mais ce thème est revu pour en faire une bande passante, ce qui me parait assez judicieux et fort audacieux.

- En reprenant le thème entier de bout en bout, avec la même harmonie, la même rythmique, mais il n’est pas obligé d’adopter la même mélodie au chant, sinon, c’est évidemment ce qui s’appelle une reprise, chose que nous verrons plus tard.

Exemple : Amy Winehouse, Tears dry on their own est une réorchestration complète de Marvin Gaye & Tammy Terrell, Ain’t no mountain high enough. J’avoue que, lorsque je me suis aperçue du subterfuge en écoutant anodinement le deuxième morceau, j’ai vraiment traité Amy Winehouse de s***.

Travaux pratiques : Serge Gainsbourg

Depuis sa mort en 1991, beaucoup de personnes ont coutume de dire que Serge Gainsbourg était un génie. Un génie de la pompe, surtout : on peut en effet s’apercevoir que certains de ces morceaux sont des réorchestrations de classiques de la fin du XIXe siècle. Quel romantisme, si je peux me permettre… Voici la preuve sonore.

Il utilise la première technique pour B.B. Initials, réorchestration partielle du Mouvement final de la Symphonie n°9 « du Nouveau Monde » d’Antonin Dvorak.  Tellement bien réorchestré et remodelé que les spécialistes ont mis beaucoup de temps avant de s’apercevoir que les fameuses trompettes et le vocal B.B. Initials au refrain n’étaient pas le fruit de l’entière inspiration de Gainsbourg.

Il utilise la deuxième technique pour Lemon Incest, réorchestration vocale de l’Étude en mi majeur, Op. 10 n°3 de Frédéric Chopin. Mais à vrai dire, même à l’époque, Gainsbourg ne s’en est pas caché, contrairement au premier morceau du TP.

II – Le sample

Bien souvent, le sample se confond avec la réorchestration, mais les deux techniques sont complètement différentes. Alors que la réorchestration nécessite que le morceau soit réécrit et réenregistré, le sample ne nécessite qu’un extrait sonore qui est, lui aussi remodelé, retrifouillé… à l’aide de platines ou, le plus souvent aujourd’hui, par ordinateur. Il a été popularisé par le hip hop, mais il s’est étendu à la suite à toute la musique électronique. Là aussi, le sample est utilisé de deux manières :

- l’utilisation partielle de la bande sonore, c’est-à-dire que l’on reprend seulement quelques éléments, le plus souvent la basse d’un morceau, mais aussi ce qui peut le ponctuer (chœurs, petits passages musicaux…).

Exemple : Vanilla Ice, Ice ice baby, qui sample la basse et la ponctuation au piano de David Bowie & Queen, Under pressure. Ce morceau est typique de ce que l’on pouvait faire dans les années 1980, à savoir construire un morceau parfois pas terrible sur un sample péchu.

- On sample le thème entier de la chanson, ce qu’on a tendance à privilégier à partir des années 1990, y compris dans l’électro.

Exemple : Puff Daddy feat Faith Evans, I’ll be missing you qui, outre l’Agnus Dei  de Samuel Barber en intro, est un vrai sample, même dans le refrain de The Police, Every breath you take. On peut observer que Puff Daddy, P.Diddy… bref qu’importe… est un peu le Gainsbourg du rap U.S.

Travaux pratiques : le bootleg

Le bootleg, ou mash-up, est un dérivé du sample qui lui est antérieur. Il voit son apparition en même temps que le ska et le reggae, à savoir dans les années 1960 en Jamaïque. D’abord illégal, il devient popularisé dans les années 2000 par des DJ tels que Zébra en France. D’ailleurs, le professeur Zebra se joint à moi pour expliquer en laboratoire la fabrication d’un bootleg :

- Vous prenez une voix puissante (Joey Starr, J’arrive)

- Vous prenez un instrumental de fou (John Williams, The Imperial march)

- Vous ajoutez par-dessus une basse et une bande rythmique assez puissante (Daft Punk, Da funk)

Et vous obtenez Joey Starr Wars, le bootleg le plus dément du professeur Zébra.

III – La reprise

La reprise – ou cover, comme l’appelle nos amis anglo-saxons – est la technique de réadaptation qui fait le plus appel au morceau original. En effet, puisque c’est une redite pure et simple de la mélodie, voire de l’harmonisation originale. Quant au choix des paroles, il est à la volonté de celui qui effectue la reprise.

Travaux pratiques

- Dans les années 1960, la mode était au rock et au yé yé, équivalence française au yeah yeah  qui fleurissait dans les primes années du rock’n'roll. Il était donc de bon ton de se trouver un pseudonyme anglo-saxon et de reprendre des standards américains en français.

Exemple : Johnny Halliday, Noir c’est noir, reprise de Los Bravos, Black is black. Et oui, l’équivalence française allait jusque là à l’époque. J’aurais pu aussi vous proposer le Be-bop a lula de Gene Vincent par Dick Rivers et ses Chaussettes Noires…

- La difficulté de la reprise est qu’elle doit au moins égaler l’original. Le problème est que, par souci de lifting de la chanson, cela donne parfois n’importe quoi.

Exemple : Worlds Apart, Je te donne, désastreuse reprise de Michael Jones & Jean-Jacques Goldman. Déjà que l’original coulait un petit peu sous les bons sentiments, et il était bon d’excuser cet excès par la conjoncture des années 1980, la reprise est tout simplement un exemple flagrant de ce qu’il ne faut jamais faire en musique. Que Dieu me préserve d’écouter en boucle ce genre de trucs.

Contre-exemple : Guns’n'Roses, Live and let die, excellente reprise métal de Paul MacCartney. Oui, car l’original est culte au point d’être devenu un générique de James Bond, à savoir – vous l’aurez deviné – Vivre et laisser mourir, mais aussi d’une émission politique française assez pointue, Les Quatre vérités. La reprise, quant à elle, est assez culte pour me donner envie de découvrir l’original, preuve que c’est une reprise réussie.

Cadeau Bonux : Sliimy, Womanizer, génialissime reprise de Britney Spears, même si j’aurais préféré vous balancer la reprise de Lily Allen. Womanizer est un cas à part : à peine sortie, cette chanson a permis le retour sur la scène d’une fille qui était alors plus connue dans le monde entier pour ses unes de tabloïds et l’arrivée sur la scène d’un mec plus connu à Saint-Étienne pour sa ressemblance avec Prince et Mika.

[deezer]http://www.deezer.com/#music/playlist/26464242/2140522[/deezer]

Je voudrais conclure ce premier cours sur les problèmes évidents que peut poser la réadaptation musicale en ce qui concerne le principe de propriété intellectuelle. Alors que le business des années 1960 tolérait les reprises partielles ou totales, nous avons vu au début que les premières tentatives de réadaptations s’effectuait avec des œuvres libres de droit, à savoir exploitées 70 ans après leur date de création. Le problème se pose quand ces œuvres sont exploitées en deçà de cette limite, et surtout sans demander d’autorisation aux compositeurs ou ayant-droits. Richard Ashcroft, chanteur du groupe The Verve, en sait quelque chose : pour avoir réorchestré un instrumental de Keith Richards pour Bittersweet Symphony sans autorisation préalable, il y eut un gros procès avec pas mal de dommages et intérêts. Manu Dibango aussi, en sait quelque chose : depuis que son Mamasse Mamassa na Makossa a été repris par Michael Jackson dans Wanna be started something, lequel a été samplé notamment par Rihanna dans Don’t stop the music, Dibango s’estime floué. Le problème est qu’il a mis du temps avant de réagir, à savoir une dizaine d’années. Résultat, les artistes ont l’impression que ce Mamassé… est tombé dans le domaine public.

Remodeler à l’infini la musique est une bonne chose, mais cela ne doit pas empêcher la véritable création.

(cc)  Spuz

5 Responses to “Leçons de musique du professeur Giovanna #1 : la réochestration, le sample et la reprise”

  • Trés bonne idée, en plus sur un sujet qui me tient à coeur.
    Je tiens à rajouter que dans le domaine du sampling certains artistes atteignent un niveau de création assez poussé où l’on peut considérer le sample comme un instruments à part (ex: DJ Premier ou J Dilla).

    Le sampling dans le domaine du hiphop m’a permi de glisser sur la Bossa Nova, Flamenco, Soul, des classics de la chansons françaises et rock des années 70…Etc

    Un trés bon site sur les sources:
    http://www.ultragraphik.com/blog/

    Le collectif StoneThrow est trés bon aussi dans le domaine (Madlib entre autre) car en plus d’associer des compétences plus que confirmé au niveau de la production musical, djing…etc il joue de plusieurs instruments.

  • @Bakaneko : Si tu veux, mon deuxième cours portera sur le Jazz avec l’aide de Antoine Hervé, un très très bon pianiste.

  • Quand j’entend Jazz, je pense Bluenote :D, un reflexe.
    Par contre j’ai pas assez de mémoire pour retenir les noms de jazzmen, et pourtant j’en ai des tonnes de morceaux jazzy (principalement de chez Bluenote).

  • @Bakaneko : Bluenote est au jazz ce que la Motown est à la soul. Donc ce que tu me dis, c’est normal.

  • Avatar de Aud
    Aud

    @ Storia Giovanna: très bonne idée, merci, j’attends la suite avec impatience ;)

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