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Jazz à Saint-Germain-des-Prés : un moment de grâce…

L’an dernier, en mai 2008, je venais de m’installer à Paris, dans le XVe arrondissement. Et je vois : Jazz à Saint-Germain-des-Prés avec plusieurs noms très connus des spécialistes et amateurs de jazz. Étant célibataire à l’époque, et ne connaissant que très peu de monde sur Paris friand de ce genre assez particulier, j’étais forcément déçue de ne pas m’adonner à ces spectacles pleins de voluptueuses promesses, étant, pensais-je, solitaire et marginale.

Jazz à Saint-Germain-des-Prés : un moment de grâce…En mai 2009, ce n’est plus le cas. En effet, depuis juin 2008, je suis amoureuse d’un homme parfait : bricoleur, cuisinier, pianiste, chineur, cultivé, repassant ses chemises… Et donc amateur de jazz. Depuis, l’un de nos bonheurs conjugaux se résume à écouter TSF ou ses disques très pointus après une balade en forêt de Fontainebleau en plein hiver, dégustant du thé au jasmin, regardant le ciel du soir par la fenêtre et dissertant du dernier article sur la politique culturelle de Christine Albanel dans Télérama blottis l’un contre l’autre (oui, nos bonheurs conjugaux sont terriblement bobos, mais merde, si on est heureux…).

Pour le remercier de tout ce bonheur depuis presqu’un an d’amour fou, je me décide à l’inviter à un concert de jazz. Justement, c’est bien tombé : c’est Jazz à Saint-Germain-des-Prés du 10 au 25 mai 2009. Je regarde la programmation mardi soir, juste avant la Nouvelle Star…

Mais que vois-je ? Dédé Manoukian fait un concert dans le cadre du festival le jeudi 14 mai à la Maison du Monde, boulevard Raspail. Oui, Dédé, c’est la Nouvelle Star, c’est un poète, un philosophe qui n’hésite pas à tomber dans le relou, notamment quand il cite la déterritorialisation selon Gilles Deleuze devant une pétasse R’n'B qui chante du Balavoine. Ce que le grand public sait moins, c’est qu’il est un jazzman reconnu par la profession, compositeur ayant révélé Liane Foly et enregistrant aujourd’hui avec son trio pour le fameux label Blue Note (LE label de jazz, comme la Motown est LE label de la soul).

J’avais entendu certaines de ses compositions, notamment lorsqu’il a fait la promotion de son disque Inkala. Il me tardait donc d’inviter Tiny à découvrir son univers. Dans la même soirée, la deuxième partie était assurée selon le programme par le Nick Cowley Trio, avec un pianiste anglais qu’on disait créatif et virtuose. Vediamo…

Jeudi 14 mai 2009, 20h35 : Je suis à l’intérieur de la Maison du Monde, et le concert d’André Manoukian a déjà commencé. Tiny ne s’est toujours pas garé, pris entre un accident sur la route et les travaux à la Porte d’Orléans. Les personnes à l’accueil me proposent gentiment de garder le billet pour mon ami, ce que je décline poliment. Si je vais à un concert de jazz, autant le suivre entièrement avec l’homme de ma vie…

20h45, Tiny arrive enfin et nous nous dirigeons vers le sous-sol, où se déroule le concert. Nous sommes accueillis et placés au fond de la petite salle, où il y avait deux places qui nous attendaient dans l’obscurité.

Voici donc le concert d’André Manoukian. Il a pris le parti dans ses compositions de privilégier la mélopée, la douceur et les mélodies orientalisantes (normal, quand sa source d’inspiration sont les mélodies traditionnelles arméniennes héritées de son papy déporté lors du génocide). Bref, les détracteurs pourraient vulgariser le background de Dédé par la dénomination de jazz de piano-bar, avec tout ce que ce terme comporte de préjugés injustifiés sur le fait que les pianistes de piano-bar sont des ratés. Bref.

En tout cas, Dédé sait m’emporter avec ses réinterprétations faussement naïves des mélodies de son enfance. Entre deux anecdotes comme lui seul sait les raconter, je ressens un artiste assez nostalgique, comme une sorte de Peter Pan qui ne saurait que m’émouvoir. Pourtant, diplômé de la prestigieuse université de Berkeley, cela fait déjà trente ans qu’il roule sa bille dans le jazz et qu’il est salué par la profession pour ses arrangements.

Si je devais le comparer à quelqu’un, ce serait au pianiste turc Fazil Say. Vous me direz, c’est curieux que je fasse un rapprochement entre un pianiste d’origine arménienne et un pianiste Turc, les deux pays ne pouvant pas s’entendre. Et pourtant, je vois entre ces deux pays, et par conséquent ces deux artistes, une approche de la musique traditionnelle et folklorique semblable, comme dans tout pays d’Asie Mineure ou de l’Europe du Sud-Est. Nous pouvons aussi retrouver cela chez certains jazzmen Israéliens émergents…

Mais la particularité d’André Manoukian est qu’il a su s’entourer. Christophe Wallemme à la contrebasse et Laurent Robin à la batterie ont su magnifier, à leur manière, des compositions faussement simplistes, mais en réalité terriblement proches de ce qu’attendait le public présent. Bref, une très bonne prestation pour Tiny et moi qui suivions le concert comme à notre habitude, main dans la main…

Arrive Nick Cowley après une entracte de 15 minutes où la salle s’est malheureusement vidée, ce qui peut légitimement se traduire comme un manque de respect des auditeurs venus tout spécialement (invités ?) par Dédé. Tiny et moi décidons de rester et de découvrir ce sympathique pianiste, lui aussi agréablement accompagné d’Evan Jankins à la batterie.

Dès le début du concert, il met une ambiance du tonnerre dans la salle. Ses compositions sont plus rythmées, plus saccadées, à l’image de ce que pourrait faire un Keith Jarrett, voire un Herbie Hancock sous électro. Bref, un très très beau background free-jazz avec quelques éléments sonores très très anglais, notamment en ce qui concerne la rythmique : brit-pop, et même drum’n'bass quand Evan Jankins est très en forme…

Bref, une destinée quelque peu particulière que celle de ce pianiste très énergique sur scène. Considéré comme un virtuose et un génie en Angleterre, Neil Cowley séduit dès dix ans avec un concerto au piano de Chostakovitch au Elisabeth Hall de Londres. Après avoir fait ses armes à la Royal Academy, il se tourne à 17 ans vers des compositions plutôt pop. Ce n’est qu’en 2002, après plusieurs passages dans divers groupes, qu’il se met au jazz. Et cela lui réussit : après un premier album qui a très bien marché en Angleterre, il fait en ce moment la promo de son deuxième opus très prometteur…

À la fin du concert, la salle était en délire – je ne mens pas ! Et voir un concert de jazz où les gens ne se contentent pas d’applaudir du bout des doigts, c’est très très rare en France. Tout cela pour vous dire la qualité de Neil Cowley, que je continue à suivre…

Pour en savoir plus :
Dédé
Neil Cowley Trio

et même le festival Jazz à Saint-Germain-des-Prés : dépêchez-vous, ce n’est que jusqu’au 25 mai !!!

2 Responses to “Jazz à Saint-Germain-des-Prés : un moment de grâce…”

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