S’il est bien l’un des moments les plus apprĂ©hendĂ©s par nos gĂ©niteurs, c’est bien le jour oĂą on leur annonce inopinĂ©ment, au cours d’un repas dominical, que l’on souhaite mettre les voiles (alors que l’on avait planifiĂ© puis repoussĂ© depuis de nombreuses semaines la conversation). TempĂŞte Ă l’horizon mes amis. Une telle offensive, balancĂ©e Ă brĂ»le-pourpoint entre le gigot et le plat de fromages, ça laisse des sĂ©quelles.
De la mĂŞme manière que je repoussais constamment l’annonce de mon envie d’Ă©mancipation auparavant, mes parents suivirent eux aussi la cadence, en repoussant constamment les pourparlers, en fonction de la pluie et du beau temps, de la conjoncture de ma vie personnelle, ou de celle de la famille. Au dĂ©but, et sur ce point ils n’ont pas eu tort :
“Contentes-toi de finir ton Ă©cole”. Ok, j’ai fini.
“Trouves-toi un stage”. Ok, j’l'ai trouvĂ©.
Je vous passe le dĂ©tail du reste des excuses, qui elles, par contre n’Ă©taient que prĂ©texte Ă me faire flĂ©chir. Devant tant d’hostilitĂ© et de rĂ©ticence, je n’ai donc pas eu d’autre choix que de dresser un plan des plus perfides pour parvenir Ă mes fins. Me voilĂ donc dans la peau d’une Blair Waldorf version Parisienne -banlieusarde, pardon- Ă manigancer pour parvenir Ă mon ultime but : une location coquette dans Paris.
“En raison d’un incident technique, le trafic de la ligne E en direction de Villiers-Sur-Marne/Plessis-TrĂ©vise est perturbĂ©e. Veuillez accepter nos excuses”. Pas un jour ne passe sans qu’ils nous sortent leur florilège d’excuses bidons en nous collant des retards monstrueux Ă n’importe quelle heure de la journĂ©e. En somme, quand on n’a qu’un mĂ©tro ou 2 Ă prendre, c’est cool, quand on a 3 changements (dont un Rer avec une fiabilitĂ© proche de 10%) et un bus, c’en est une autre. On en profite donc pour passer des coups de fil tantĂ´t larmoyants tantĂ´t Ă©nervĂ©s Ă Maman, Ă chaque incident (soit quotidiennement) pour lui expliquer nos petites misères de banlieusarde. A force, ça use.
On se dĂ©brouille pour dĂ©busquer avec bon cĹ“ur toutes les charrettes de l’agence, mĂŞme si le dossier en question peut attendre largement le lendemain. Sinon, on peut opter pour une version plus sournoise: l’envoi de texto Ă Maman Ă 20h05, pour lui dire qu’on est “dĂ©solĂ©e de pas pouvoir manger Ă la maison, qu’on a une grosse charrette au boulot et qu’on finit tard tard tard”, alors qu’on est en train de prendre l’apĂ©ro avec ses collègues en terrasse, Ă s’esclaffer sur des blagues dĂ©biles (Évidemment, vos collègues sont bien sĂ»r de connivence). But de l’opĂ©ration : DĂ©montrer le besoin d’indĂ©pendance et renforcer l’idĂ©e que se coller plus d’1h15 de trajet Ă 23h, ce n’est ni secure, ni euphorisant ni reposant.
Se faire suivre Ă l’orĂ©e du bois de Vincennes parce qu’on a l’impensable idĂ©e de -juste- vouloir prendre son mĂ©tro, se faire alpaguer par un vieux pervers dans un wagon, ou pire : le voir s’astiquer devant nos yeux Ă©cĹ“urĂ©s. Du vĂ©cu pour ma part, mais l’imagination peut vous aider sur ce point. Effectivement on est toujours amenĂ© Ă prendre les transports quand on habite intramuros, mais plus on a de temps de transports, plus on a de “chance” de croiser des cinglĂ©s. Surtout dans le Rer E passĂ© 20h.
Ne pas savoir ouvrir correctement une porte cochère peut constituer en soi un commandement viable. Impossible d’entacher votre rĂ©putation et seule une pratique diurne peut espĂ©rer vous tirer d’affaire. Dans ma contrĂ©e, je n’utilise que ma tĂ©lĂ©commande de portail Ă©lectrique, snob que je suis.
En gĂ©nĂ©ral, pas besoin de se forcer, mais : vider l’eau chaude, passer des heures Ă peaufiner son brushing, tester tous les masques de visage dispo peut passablement agacer ceux qui partagent votre salle de bains. Une bonne excuse donc pour nous faire dĂ©guerpir de la maison Ă coup de brumisateur.
Difficile de rĂ©diger ne serait-ce qu’une page d’un sujet haut en analyse, lorsque l’on se fait interrompre de-ci de-lĂ par toute la famille, en particulier le frère, plus jeune de quelques annĂ©es, qui se trouve l’âme d’un guitariste dĂ©chaĂ®nĂ©. Difficile aussi de se mettre au boulot après la journĂ©e Ă l’agence, le Rer bloquĂ©, le cinglĂ© libidineux et l’interminable temps de trajet.
A manier avec parcimonie. Je le classe en “commandement” parce que vous comme moi, nous savons que nous sommes toutes et tous pĂ©nibles Ă notre façon. Cela peut ĂŞtre un atout pour se faire dĂ©gager de chez soi, mais aussi ĂŞtre, Ă contrario, l’excuse parfaite pour nos parents afin de nous garder dans l’aile rĂ©sidentielle parentale : “On peut vraiment rien te demander, ni discuter avec toi. Fais des efforts, on en reparlera après”. Qui n’a jamais entendu ça ?
Nb : ce commandement m’a d’ailleurs fait annuler une visite d’appart -donc geler toute tentative de location- par un refus catĂ©gorique de mes parents de me fournir les documents du dossier de location.Ce commandement n’en est donc pas un, mais vous serez contraint de vous y frottez.
C’est donc lĂ que le rĂ´le de B. Waldorf prend tout son sens. Après nos Ă©checs cuisants et nos supposĂ©es attitudes de peste ambulante dans le commandement 7, il faudra vous transformer en guimauve humaine, prĂŞte Ă donner tous les calins d’amour et de paix du monde Ă vos parents. Perfide. Blair Waldorf, on vous dit.
La location dans Paris a un prix. Et pas des moindres. Etant donnĂ© que l’envie de s’envoler vers la capitale c’est la vĂ´tre, il faut pouvoir assurer. Sauf que lorsqu’on est un vĂ©ritable panier percĂ© les choses peuvent s’avĂ©rer plus terrifiantes qu’un train fantĂ´me. Pas de panique, en prenant le contre-pied du commandement, on reste cohĂ©rent : Il suffit de prĂ©texter que mettre sa paye et son argent de poche dans un loyer est beaucoup plus louable et digne d’intĂ©rĂŞt que de finir les fins de mois avec 4 pièces de 2cents parce qu’on s’est (encore) saignĂ©e Ă acheter des frusques hors de prix qu’on ne mettra qu’une fois. Telle la voix de la raison, l’installation est synonyme de responsabilitĂ©s et de gestion de ses Ă©conomies.
Elle s’inquiète : sortie en voiture dans Paris, vous devez rentrer tard. Elle ne dort pas de la nuit et guette chaque ombre pour savoir si c’est bien vous qui rentrez. PĂ©nible pour elle, pĂ©nible pour nous. Concessions : pas d’alcool au volant parce que l’on est une fille sensĂ©e -et on le fait d’ailleurs remarquer Ă nos chers parents- mais des longs trajets de nuit qui pourraient ĂŞtre substituĂ©s par de courts trajets en taxi avec ses amis qui habitent notre quartier de Paris.
Avoir la fâcheuse idĂ©e de se sĂ©cher les cheveux Ă minuit, d’Ă©couter sa musique en pleine nuit, de grignoter le soir tard… Un tas de bruits parasites qui mettent gĂ©nĂ©ralement la famille dans des courroux insoupçonnĂ©s.
A l’heure actuelle, je viens de mettre Ă exĂ©cution ces douze prĂ©cieux commandements. Je ne peux pas totalement me prononcer sur leur efficacitĂ© puisque je suis encore au domicile parental, mais je tiens Ă prĂ©ciser que les nĂ©gociations sont entamĂ©es depuis près d’un an et que, grâce Ă toutes ces roublardises, je suis plus proche que jamais de toucher mon but. Et comme ma chère B., comptez sur moi pour y parvenir.
(cc) Moriza, Robert S. Donovan, Vali, MrsRaggle, Captain Billy Guns, Arkansas Family Fun, Avlxyz, Sebastian Fritzon, Scarleth White
posté le 07/05/2009 | 8845 vues | 5 commentaires | tags: nid émancipation indépendance appartement parents famille paris | 2 ont aimé
@bakeneko : J’aurai pu essayer cette technique, mais lĂ je pense que je me fais tout simplement couper les vivres jusqu’Ă la quarantaine :/
@ smile : Eh oui, il faut ce qu’il faut. Et puis prendre exemple sur Blair, ce n’est pas vraiment un modèle d’exemplaritĂ©. Mais je el vis bien hĂ©hĂ© :)
OH MY GOD mais pourquoi ?? pourquoi mettre la photo du clown ça ?? je vais en faire des cauchemars, c’est l’image d’horreur de mon enfance, la terreur de mes nuits : mon cauchemar le plus atroce. Je vais aller m’en grille rune de bon matin du coup…
Très bonne rigolade cela dit :) et vive l’indĂ©pendance !!
ps : j’ai quand mĂŞme du mettre ma main sur l’Ă©cran pour lire le paragraphe en question ainsi que ceux aux alentours.
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quel plan machiavélique!
la technique de la disparition c’est pas mal non plus mais Ă double tranchant, avec un message du genre “ah t’habite encore ici toi?”